{"id":55099,"date":"2021-10-19T19:57:56","date_gmt":"2021-10-19T17:57:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=55099"},"modified":"2021-10-20T13:12:17","modified_gmt":"2021-10-20T11:12:17","slug":"autobiographies-04-fantomes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-04-fantomes\/","title":{"rendered":"autobiographies #04 | Cinq fant\u00f4mes"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"512\" height=\"630\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/5fanto\u0302mes.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-55119\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/5fanto\u0302mes.jpg 512w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/5fanto\u0302mes-341x420.jpg 341w\" sizes=\"auto, (max-width: 512px) 100vw, 512px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Les morts ont besoin d\u2019espace, ils n\u2019aiment pas rester coinc\u00e9s sous les ratures du stylo bille, si enfonc\u00e9s dans le papier du carnet d&rsquo;adresses qu\u2019ils ressortent de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, encore plus mort que les vivants. Lib\u00e9rer les morts des listes, des r\u00e9pertoires, les rendre \u00e0 l\u2019ouvert, qu&rsquo;ils filent dans le cosmos.<\/p>\n\n\n\n<p>Fant\u00f4me 1\u2022 Peujard, rue du Moulin de Valade. Une maison en bord de route. Route \u00e9troite qui d\u00e9limite une parcelle de vigne c\u00f4t\u00e9 maison et un pr\u00e8s c\u00f4t\u00e9 ferme, la ferme est en pierre, pas grande, mais il y\u2019a deux b\u00e2timents l\u2019un derri\u00e8re l\u2019autre, une \u00e9table avec quelques vaches, les poules et les lapins en cages empil\u00e9es dans le premier b\u00e2timent en bord de route. Un tracteur, des chiens, des all\u00e9es en gravillons, il y\u2019a des trognes d\u2019arbres et des grands sapins, des fruitiers aussi. L\u2019homme vivait dans la maison r\u00e9cente avec sa femme, mais un jour elle est partie. Depuis il ne dit pas grand-chose, il tra\u00eene des pieds, la cuisine est encombr\u00e9e de vaisselle, de bouteilles vides, des grappes de mouches pendent aux lani\u00e8res tueuses du plafond. Une laideur remarquable aussi dans la couleur du m\u00e9lamin\u00e9 faux ch\u00eane des placards de cuisine. Il a le sourire cet homme quand les enfants arrivent, les chiens aussi sont contents, et c&rsquo;est ici que les enfants apprennent \u00e0 faire du v\u00e9los, il y en a qui sont \u00e0 leur taille, sortis d&rsquo;on ne sait o\u00f9, un voisin peut-\u00eatre&#8230; les chiens suivent les v\u00e9los dans la cour, l\u00e9chent les \u00e9gratignures, se roulent dans la boue quand il y en a, pour s\u2019\u00e9brouer bien fort. La boue et les chiens, les enfants aiment \u00e7a. La paille, la bouse, le lait. Les arbres fruitiers qui n&rsquo;existe pas dans la maison de village, tout est plus beau avec cette crasse, le cul crott\u00e9 des vaches, les petits granules des lapins, les fiente de poule, beaucoup d&rsquo;odeur, beaucoup de vie. L&rsquo;homme est triste, mais sans col\u00e8re, abattu seulement, et il aime les enfants. Apr\u00e8s la vendange, les voisins viennent pour go\u00fbter le bourru frais. Il est bon cette ann\u00e9e, ils disent, alors les enfants r\u00e9p\u00e8tent en faisant les gestes.<\/p>\n\n\n\n<p>Fant\u00f4me 2 \u2022 Tauriac, au bout du chemin des \u00e9cureuils, pris \u00e0 gauche de la rue de Monnet en arrivant par la route de Blaye. Un large et haut portail rouill\u00e9, l\u2019entr\u00e9e d\u2019une propri\u00e9t\u00e9 bourgeoise mal entretenue. Il y a deux molosses allemands qui aboient sans m\u00e9chancet\u00e9 mais quand m\u00eame, personne ne se sort de la voiture tant que la ma\u00eetresse ne descend pas les marches du perron ou n&rsquo;apparaisse au fond du parc, arrivant de son potager. La terre est sableuse, et les asperges y poussent en quantit\u00e9. Elle vit seule depuis longtemps, son mari est parti aussi, c\u2019est vieux. Elle a une voix tr\u00e8s grave, les cheveux courts mal coup\u00e9s, blanc gris, des rides profondes et les dents pas droites, elle fume beaucoup et tout est unique, impressionnant, admirable \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur de cette femme qui n\u2019emploie les mots de personne. Une femme qui pourrait \u00eatre laide, mais non, c&rsquo;est le contraire, tout se retourne, beaut\u00e9, vivacit\u00e9, intelligence, humour, distinction. Une trag\u00e9dienne ou une intellectuelle qui aurait mis les mains dans la terre, et se serait frott\u00e9 le front. Elle ne cherche pas \u00e0 plaire, mais comme une fraise des bois, elle a un go\u00fbt incomparable. Une seule visite suffit \u00e0 s&rsquo;\u00e9prendre. Mais il y en aura une deuxi\u00e8me, et peut \u00eatre deux ou trois autres. La deuxi\u00e8me fois, sa fille Maya est l\u00e0. Maya est une d\u00e9esse aux longues tresses ch\u00e2tain clair, yeux verts, des membres robustes. Maya peint, enseigne les arts plastiques,  Maya vit seule, s\u2019habille comme une Indienne. Ses toiles dans un fouillis d\u2019objets collect\u00e9s pour leur bizarrerie, un amas baroque d&rsquo;avant les magazines de d\u00e9co pour bourgeoises maniaques. Choc de beaut\u00e9 et amour instantan\u00e9, ind\u00e9l\u00e9bile pour la d\u00e9esse Maya.<\/p>\n\n\n\n<p>Fant\u00f4me 3 \u2022 Eysines, clinique Jean Vilar, quatri\u00e8me \u00e9tage. Le cabinet d\u2019un homme au regard bleu fuyant, s\u2019adressant sourdement \u00e0 la m\u00e8re de sa patiente, patiente souffrant de douleurs s\u00e9v\u00e8res qu\u2019aucun traitement ne soulage. La moquette au sol est bleue, la pi\u00e8ce tr\u00e8s claire, insonoris\u00e9e, la clinique neuve. Le m\u00e9decin est derri\u00e8re un bureau en verre aussi froid que le sp\u00e9culum qu\u2019il introduit sans pr\u00e9caution dans le vagin des femmes et des enfants. Un cri r\u00e9sonne auquel personne ne r\u00e9pond, et le m\u00e9decin \u00e9crit d\u00e9j\u00e0 sa prescription pour stopper les douleurs et endiguer les h\u00e9morragies. Une \u00e9chographie pelvienne est pos\u00e9e sur le bureau. Il la regarde deux seconde et d\u00e9coche sa fl\u00e8che droit dans les yeux de la m\u00e8re sans regarder la fille. Il n&rsquo;y a pas d\u2019enfantement possible, prononce-t-il avec l\u2019air de celui qui dit n\u2019y revenez pas. C\u2019est un m\u00e9decin presque retrait\u00e9, donc il dit qu&rsquo;un coll\u00e8gue va prendre sa suite, il dit aussi que le traitement sera efficace, pas d\u2019autre rendez-vous, non. C\u2019est un sp\u00e9cialiste du corps des femmes, une pointure, le meilleur dans son domaine bien entendu, un homme qui se tient tr\u00e8s droit, avec une voix tr\u00e8s droite \u00e9galement, juste les yeux qui fuient. Il y a s\u00fbrement \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du cadre pos\u00e9 devant lui, sur l&rsquo;immense plateau en verre, la photo de sa femme, bien coiff\u00e9e, sans terre sous les ongles, sa femme qui sourie devant une villa du Cap Ferret. C\u2019est un homme imm\u00e9diatement assassin\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Fant\u00f4me 4 \u2022 Paris, quartier Op\u00e9ra, rue Londres. Au dernier \u00e9tage d\u2019un immeuble avec ascenseur, une large cage d\u2019escalier dessert des bureaux d\u2019avocats, de notaires, et sur le dernier palier, une seule sonnette, le Studio Londres. Au moins six pi\u00e8ces, plus le banc de reproduction, peu de lumi\u00e8re de ce c\u00f4t\u00e9 de la rue, mais des \u00e9clairages artificiels au plafond et des lampes avec bras articul\u00e9s sur les bureaux. Les parquets sont pos\u00e9s en chevrons, \u00e0 voir les moulures et la hauteur des plafonds, on sait qu&rsquo;Haussman est pass\u00e9 par l\u00e0. Les visages sont presque tous flous, mais reste vive l&rsquo;image de la jeune femme rousse \u00e0 la beaut\u00e9 pr\u00e9rapha\u00e9lite, elle r\u00e8gne dans le noir du banc de reproduction, avec douceur, invariablement souriante et aimable, sa voix comme une bo\u00eete \u00e0 musique. Partout ailleurs dans les bureaux l\u2019ambiance est enfum\u00e9e, tout le monde est stress\u00e9. Elle pas. Huit personnes, photographe retoucheur, typographes, r\u00e9dacteurs, graphistes. Elle est si belle, amoureuse de po\u00e9sie, de blanc aligot\u00e9 et de jazz. Dans cette troupe sans chef de meute, elle est l&rsquo;axe central, le soleil, la vie, l&rsquo;amour, la beaut\u00e9. Plus tard, un loup posera ses griffes sur sa peau de lait. Sur les bureaux, les m\u00eames clich\u00e9s qu\u2019ailleurs, diamants, parfums, fourrures, montres. C&rsquo;est une agence qui fait dans le luxe, et pourtant il n&rsquo;y a personne qui ressemble \u00e0 un connard arrogant. Les mannequins sont encore des beaut\u00e9s anonymes. Guerlain ne fait pas encore tapiner les actrices, Lanc\u00f4me et L\u2019Or\u00e9al sont des enseignes dont le monde se fout. Mais le loup arrive. Devant son banc de reproduction, la belle ador\u00e9e va pleurer doucement.<\/p>\n\n\n\n<p>Fant\u00f4me 5 \u2022 Calde, rua Patins, district de Viseu, Portugal. S\u2019enfoncer dans la ruelle \u00e9troite, se demander comment vivre dans un tel d\u00e9nuement, croiser une charrette tir\u00e9e par un \u00e2ne, s&rsquo;effarer des v\u00eatements us\u00e9s, mis\u00e8re de bidonville. Prolonger sans trop fixer les silhouettes jusqu\u2019\u00e0 p\u00e9n\u00e9trer une maison en cours de construction. La parcelle comme tout le village est en pente, le granit affleure en bosses. En face de la b\u00e2tisse pos\u00e9e comme un seau de sable retourn\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te, une for\u00eat. C\u2019est la sortie du village, un cul-de-sac pour les voitures, mais il n\u2019y en a pas. Forte odeur d&rsquo;eucalyptus sous la cr\u00eate du soleil. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur, l\u2019homme a une jambe atrophi\u00e9e, la polio. Il est court, boite bas, tr\u00e8s laid, le visage tranch\u00e9 \u00e0 l\u2019horizontale par une bouche trop large, disproportionn\u00e9e, qui s&rsquo;ouvre sur des dents grandes et grises. Il exerce depuis trente ans. Dans la for\u00eat amazonienne, le grand chamane indien, maintenant d\u00e9c\u00e9d\u00e9, lui a enseign\u00e9. Il ressemble \u00e0 un clochard, c\u2019est certainement un marginal pour les habitants d&rsquo;ici. Il est portugais et br\u00e9silien. Ne reste pas longtemps, repart dans quelques semaines, s&rsquo;il arrive \u00e0 acheter un billet d&rsquo;avion. Son boulot, c\u2019est de parler aux morts qui continuent de se m\u00ealer de la vie des vivants. C\u2019est un chamane old school, avec des techniques de vieux sorciers b\u00e9ninois. Il ne dit pas les morts, il dit les esprits. Dans cette maison au carrelage blanc, sans meuble ou presque, dans cette cuisine au frigo vide, juste du citron des olives de l&rsquo;eau, il y a une table mais pas de chaise. Le chamane dit que de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, rien ne change. Ses yeux accrochent des reflets comme deux lacs de montagne. Les esprits vivent, il dit, mais c&rsquo;est plus l\u00e9ger apr\u00e8s, tout est plus l\u00e9ger, le corps ne p\u00e8se plus.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les morts ont besoin d\u2019espace, ils n\u2019aiment pas rester coinc\u00e9s sous les ratures du stylo bille, si enfonc\u00e9s dans le papier du carnet d&rsquo;adresses qu\u2019ils ressortent de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, encore plus mort que les vivants. Lib\u00e9rer les morts des listes, des r\u00e9pertoires, les rendre \u00e0 l\u2019ouvert, qu&rsquo;ils filent dans le cosmos. Fant\u00f4me 1\u2022 Peujard, rue du Moulin de Valade. 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