{"id":5528,"date":"2019-07-17T12:23:57","date_gmt":"2019-07-17T10:23:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=5528"},"modified":"2019-07-17T16:37:24","modified_gmt":"2019-07-17T14:37:24","slug":"le-pourpier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-pourpier\/","title":{"rendered":"Le pourpier"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">\n\u00c9crire pendant cinq jours d\u2019affil\u00e9e sur le m\u00eame sujet provoque\ndes effets inattendus. Des premi\u00e8res notations spontan\u00e9es, on passe\naux recherches de r\u00e9f\u00e9rences, d\u2019occurrences, puis \u00e0\nl\u2019exp\u00e9rimentation, \u00e0 la libre association d\u2019id\u00e9es pendant la\npromenade du chien. On note sans contrainte, on divague, on lit\nd\u2019autres choses, on revient sur ce qui avait accroch\u00e9 dans une\npr\u00e9c\u00e9dente lecture, on discute d\u2019un tout autre sujet avec un ami\nsur Facebook, on argumente, on r\u00e9pond, on cherche \u00e0 nouveau des\nr\u00e9f\u00e9rences. Ces allers-retours construisent une image de soi\n\u00e9crivant, une r\u00e9flexion sur soi \u00e9crivant que viennent encore\ncompl\u00e9ter des th\u00e8mes entre-aper\u00e7us au fil de recherches pr\u00e9cises,\net puis des souvenirs personnels d\u2019\u00e9motions enfouies. C\u2019est\nainsi, en parlant du modeste pourpier, que je me suis retrouv\u00e9e dans\nle local \u00e0 conserve et confitures de mon oncle, tout \u00e9mue de penser\n\u00e0 ce bocal de framboises \u00e0 l\u2019eau-de-vie que j\u2019ai mis des ann\u00e9es\n\u00e0 jeter. \n<\/p>\n\n\n\n<p>1<\/p>\n\n\n\n<p>une rampante qui envahit mon jardin<\/p>\n\n\n\n<p>Un souvenir\nlitt\u00e9raire&nbsp;: \u00ab\u2009salades de pourpier jaune\u2009\u00bb peu\napp\u00e9tissantes, impossible de retrouver la r\u00e9f\u00e9rence, ni sur\ninternet, ni dans ma m\u00e9moire. J\u2019y pense pourtant tout le temps en\nd\u00e9sherbant<\/p>\n\n\n\n<p>r\u00e9gime cr\u00e9tois, riche en om\u00e9ga 3 et en vitamine C, une recette marocaine o\u00f9 l\u2019on cuit le pourpier au couscoussier<\/p>\n\n\n\n<p>Une plante grasse\nqui aime follement le soleil, mais se d\u00e9colle de terre \u00e0 l\u2019ombre\ndes tomates (ou de n\u2019importe quoi)\u2009; peut-\u00eatre, est-ce l\u2019eau\nd\u2019arrosage des tomates qui l\u2019enhardit\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>se partage le\nterrain avec l\u2019ivraie, le terrain et le go\u00fbt de pousser en\nrosettes bien couvrantes<\/p>\n\n\n\n<p>ramures fragiles,\nmais racine solide<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nEn plein soleil, les tiges se\nredressent et les feuilles oppos\u00e9es se collent l\u2019une contre\nl\u2019autre, pour s\u2019\u00e9loigner du sol brulant et emp\u00eacher leurs\nstomates de perdre l\u2019eau pr\u00e9cieuse.<\/p>\n\n\n\n<p>\nJe vais arroser mes pourpiers,\nen faire la culture et les servir \u00e0 ma table.<\/p>\n\n\n\n<p>\nC\u2019\u00e9tait Boileau satire&nbsp;III.\n1667 Mercis Google<\/p>\n\n\n\n<p> \u00ab\u2009S<em>ur un li\u00e8vre, flanqu\u00e9 de six poulets \u00e9tiques,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>s\u2019\u00e9levaient, trois lapins, animaux domestiques<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>qui, d\u00e8s leur enfance,\n\u00e9lev\u00e9s dans Paris<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>sentaient encore le chou\ndont ils furent nourris.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>Autour de cet amas de\nviandes entass\u00e9es<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>r\u00e9gnait un long cordon\nd\u2019alouettes press\u00e9es,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>et sur les bords du plat\nsix pigeons \u00e9tal\u00e9s<\/em><\/p>\n\n\n\n<p> <em>pr\u00e9sentaient pour renfort leurs squelettes br\u00fbl\u00e9s.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>\u00c0 c\u00f4t\u00e9 de ce plat\nparaissaient deux salades,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>l\u2019une de pourpier jaune\net l\u2019autre d\u2019herbes fades,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>dont l\u2019huile de fort loin\nsaisissait l\u2019odorat,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>et nageait dans des flots\nde vinaigre rosat.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>Tous mes sots, \u00e0\nl\u2019instant, changeant de contenance,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>ont lou\u00e9 du festin la\nsuperbe ordonnance\u2009;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>tandis que mon faquin, qui\nse voyait pris\u00e9,<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\n<em>avec un ris moqueur, les\npriait d\u2019excuser.\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\nSouvenir tr\u00e8s lointain d\u2019un\ncours de fran\u00e7ais. Et le plaisir intact de la description de ce\nrepas qui pourrait convenir \u00e0 certains buffets d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>\nEn quelle classe \u00e9tudie-t-on\nBoileau\u2009? Qui \u00e9tait mon professeur de fran\u00e7ais\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nJe lis Modiano \u00ab\u2009Lherbe des\nnuits\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u2009L<em>es pawlonias aux fleurs mauves de la place d\u2019Italie&#8230; je me r\u00e9p\u00e9tais cette phrase et je dois avouer qu\u2019elle me faisait monter les larmes aux yeux, ou bien \u00e9tait-ce le froid de l\u2019hiver\u2009?\u2009\u00bb<\/em><br> Est-ce parce que j\u2019\u00e9tais \u00e9tudiante, un peu perdue, \u00e0 Paris dans les ann\u00e9es&nbsp;70, est-ce parce que j\u2019ai habit\u00e9 plusieurs ann\u00e9es un pavillon de la cit\u00e9 internationale et puis longtemps autour de la place d\u2019Italie\u2009? \u00ab\u2009L\u2019herbe des nuits\u2009\u00bb de<a href=\"https:\/\/www.babelio.com\/auteur\/Patrick-Modiano\/7297\"> <\/a>Modiano m\u2019a emball\u00e9e, totalement.<br> J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 lu Pedigree o\u00f9 j\u2019avais appris l\u2019enfance improbable de l\u2019auteur, mais j\u2019abordais plus que prudemment l\u2019\u0153uvre de ce Nobel. Trop d\u2019implicite, trop de flou, trop de myst\u00e8re. L\u00e0 j\u2019ai suivi de bout en bout sans effort les traces de ce qui reste quand tout a chang\u00e9.<br> Spectateur, comparse, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa vie, cela laisse un dr\u00f4le de sentiment extr\u00eamement r\u00e9el et concret, non pas seulement de la vie de Modiano, mais de certaines \u00e9poques de la sienne propre. Une exp\u00e9rience saisissante et un peu d\u00e9rangeante sur le moment, mais au demeurant totalement apaisante. Ce presque rien qui demeure, dont on se reprocherait presque de n\u2019avoir pas gard\u00e9 plus de souvenirs, de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 plus pr\u00e9sent, qu\u2019il a l\u2019art de nous faire partager.  <\/p>\n\n\n\n<p>La nature change\nmoins que les villes\u2009; elle change cycliquement. Ce sont des\nchangements que j\u2019aime, ils sont en accord avec mes rythmes, alors\nque les changements de la ville nous confrontent \u00e0 ce que nous avons\nmal v\u00e9cu, pas v\u00e9cu comme ce professeur de fran\u00e7ais dont j\u2019ai\noubli\u00e9 le nom et Boileau qui s\u2019\u00e9tait presque effac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 l\u2019arrosage,\nles pourpiers ce matin font triste mine. Leurs tiges un peu rouges et\nleurs feuilles plut\u00f4t rares ne donnent pas envie d\u2019en manger. Et\npuis il y a ce dr\u00f4le de rapport aux plantes grasses, aux feuilles\n\u00e9paisses, d\u00e9sirables et repoussantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pourpier fleurit-il\u2009? Un vague souvenir de microscopiques fleurs jaunes\u2009? Pas grand-chose d\u2019aussi \u00e9rotique que l\u2019\u0153illet. Un peu d\u00e9go\u00fbtant d\u2019ailleurs dans le texte de Ponge (image de fille trouss\u00e9e, viol\u00e9e et ce gland dur que laisse s\u2019\u00e9chapper le retroussis des dessous qu\u2019il note propres, encore plus r\u00e9pugnant, n\u2019aurait-il connu que des filles aux dessous sales\u2009?)\u2009; il faut dire que je n\u2019aime pas les \u0153illets, une fleur d\u2019autrefois. Qui ach\u00e8te encore des \u0153illets\u2009? <\/p>\n\n\n\n<p><strong>4<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nPortulaca oleracea, pourpier\npotager, il est temps que je parle de toi plus s\u00e9rieusement. Tu m\u2019as\nfait une fleur jaune ce matin, r\u00e9compense de mon arrosage. Les\nbotanistes ne te disent pas rampante et en rosette, mais basse,\nramifi\u00e9e et prostr\u00e9e. C\u2019est joli \u00ab\u2009prostr\u00e9e\u2009\u00bb, \u00e7a te va\nbien. Tu n\u2019es pas grasse, mais succulente et pleine de mucilage.\nTes feuilles sessiles sont oppos\u00e9es, mais alternes au bout des\ntiges. Il faut que je regarde mieux. Ta fleur est toute petite, il me\nfaudra une loupe pour la regarder mieux, demain. Ne pas te confondre\navec Portulaca grandiflora qui se cultive comme plante d\u2019ornement\net poss\u00e8de de grandes fleurs comme son nom l\u2019indique.<\/p>\n\n\n\n<p>\nOn jouit mieux des choses \u00e0\nles regarder en d\u00e9tail et \u00e0 les nommer avec les mots justes. Je le\nsavais d\u00e9j\u00e0 et j\u2019aime la botanique pour cette raison. Que de\nchoses inaper\u00e7ues, d\u00e9couvertes en s\u2019attachant aux d\u00e9tails des\ns\u00e9pales, des p\u00e9tales, des \u00e9tamines, des pistils, des fruits et des\ngraines. Le m\u00eame \u00e9merveillement que lorsque tu d\u00e9couvres le\nvocabulaire des menuisiers pour les escaliers.<\/p>\n\n\n\n<p> \u00ab\u2009L\u2019une de pourpier jaune et l\u2019autre d\u2019herbes fades\u2009\u00bb, l\u2019herbe des nuits de Modiano et les fleurs mauves de pawlonias de la place d\u2019Italie, j\u2019aime que les mots enrichissent ma vision du monde. Et bien que j\u2019arrache encore le pourpier [car en salade, je ne l\u2019appr\u00e9cie gu\u00e8re\u2009; il faudra essayer le recette marocaine, mais j\u2019attends qu\u2019il pousse un peu plus], je ne le fais jamais sans penser au vers de Boileau enfin justement r\u00e9attribu\u00e9, je le jure.\n\n<\/p>\n\n\n\n<p>\nJ\u2019aimerais qu\u2019on apprenne\nl\u2019observation comme on apprend la m\u00e9ditation. L\u2019observation est\nune m\u00e9ditation ouverte sur le monde, une concentration sur ce qui\nnous entoure.<\/p>\n\n\n\n<p>\nIl faudrait pouvoir dire aussi\nla place prise par le corps dans cette relation aux choses qui nous\nentoure. Si le plaisir \u00e0 manger du pourpier ne se confirme pas,\nmalgr\u00e9 les bienfaits suppos\u00e9s de sa consommation, il y a une grand\nplaisir \u00e0 d\u00e9sherber. D\u00e9sherber apr\u00e8s l\u2019orage, lorsque la terre\nest encore humide et les plantes \u00e9panouies par le frais et le\nmouill\u00e9, d\u00e9sherber \u00e0 mains nues [car on a encore oubli\u00e9 de mettre\nses gants], d\u00e9sherber dans l\u2019odeur de la terre et la senteur des\nherbes \u00e9cras\u00e9es. Je sais bien qu\u2019il est plus \u00e0 la mode de\npailler, mais nul ne me fera renoncer au plaisir de d\u00e9sherber.\nToutes ses sensations du corps, bien loin de l\u2019\u00e9rotique, il\nfaudrait les \u00e9prouver plus souvent, les cultiver. Les doigts salis\nde terre, devenus gourds et gerc\u00e9s si l\u2019on s\u2019adonne trop\nlongtemps \u00e0 la passion du d\u00e9sherbage, les ongles terreux qu\u2019il\nfaudra rattraper, r\u00e9curer, les genoux, le dos, les cuisses\ncontraints par le labeur, et ces chaussures toutes boueuses qu\u2019il\nfaudra laver, car une fois encore on a traqu\u00e9 la mauvaise herbe sans\nenfiler les sabots de jardin. Comment savoir qu\u2019on a un corps si\nl\u2019on ne s\u2019en sert pas. M\u00eame ceux qui croient \u00e0 l\u2019immortalit\u00e9\nde l\u2019\u00e2me sont peu nombreux \u00e0 croire \u00e0 la r\u00e9surrection des\ncorps. Profitons de notre incarnation.<\/p>\n\n\n\n<p> Certains disent l\u2019\u0153illet symbole de l\u2019incarnation, \u00e0 cause de ses teintes ros\u00e9es qui \u00e9voquent la chair. Il faut toucher, go\u00fbter, entendre et pas seulement voir et sentir comme Monsieur Ponge<\/p>\n\n\n\n<p>\n\u00ab\u2009\u00c0\nles respirer on \u00e9prouve le plaisir dont le revers serait\nl\u2019\u00e9ternuement.\n\u00c0\nles voir, celui qu\u2019on \u00e9prouve \u00e0 voir la culotte, d\u00e9chir\u00e9e \u00e0\nbelles dents, d\u2019une fille jeune qui soigne son linge.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\n\u00c7a\nne passe pas Monsieur Ponge et je vous en mettrais bien plein\nl\u2019\u0153illet que vous avez petit comme vous le pr\u00e9cisez. C\u2019est bon,\nje l\u2019ai dit, revenons \u00e0 mon pourpier.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>5<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nCher\nPourpier, La Quintinie t\u2019appr\u00e9ciait, tu fais partie des herbes\ncultiv\u00e9es dans les hortus romains [avec l\u2019arroche, les bettes,\nl\u2019ail des ours, la bourrache, la roquette, la mauve, la liv\u00e8che,\nl\u2019oseille, le poireau, l\u2019ortie&#8230;]<\/p>\n\n\n\n<p>\nReviendras-tu\nen gr\u00e2ce comme la roquette\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>\nN\u2019aimerais-je\npas plus lire qu\u2019\u00e9crire\u2009? Le commentaire de texte \u00e9tait ma\npassion que je continue \u00e0 exercer sur les textes scientifiques,\njournalistiques ou pol\u00e9miques, enfin tous ceux qui mettent en avant\nla pr\u00e9cision et la logique. En revanche, quand je lis des romans je\nme laisse emporter par l\u2019histoire, les sensations et je suis bien\nen peine d\u2019analyser la construction ou m\u00eame le statut du\nnarrateur.<\/p>\n\n\n\n<p>\nCher\nFrancis, comme j\u2019ai aim\u00e9 tes textes autrefois. \u00ab\u2009Le parti pris\ndes choses\u2009\u00bb doit \u00eatre encore dans ma biblioth\u00e8que, tout jauni\nde l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je fumais tellement. Tu es m\u00eame avec Bachelard,\ncelui qui m\u2019a donn\u00e9 le go\u00fbt des mots concrets et qui m\u2019a\nalert\u00e9e aussi sur leur puissance trompeuse. Maintenant, j\u2019aime les\nhistoires et les enqu\u00eates, les enqu\u00eates pour retrouver l\u2019histoire.\nJe vais me consacrer un peu plus \u00e0 Modiano. Le formalisme m\u2019ennuie,\npas \u00e9tonnant que tout le monde regarde des s\u00e9ries au lieu de lire\ndes livres !<\/p>\n\n\n\n<p> Aujourd\u2019hui discussion sur Facebook avec un ami \u00e0 propos d\u2019un article sur les effets du Gardasil en lien avec les cancers du col de l\u2019ut\u00e9rus. Je partage un article relay\u00e9 par Martin Winckler, l\u2019ami facebookien m\u2019oppose un article de \u00ab\u2009Science et pseudoscience\u2009\u00bb. Comment trie-t-on l\u2019information, comment se fait-on une opinion\u2009? J\u2019ai ma petite id\u00e9e, mais j\u2019avoue que ce n\u2019est pas simple, y compris pour un scientifique tant qu\u2019il ne peut pas se pencher sur les donn\u00e9es compl\u00e8tes et les m\u00e9thodes d\u2019analyse statistique utilis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>\nCher\nPourpier, je ne t\u2019oublie pas. Je n\u2019ai pas le talent de Boileau\npour \u00e9crire une satire en vers percutants. Je vais t\u2019\u00e9crire une\npetite histoire de ma fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>6<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\nL\u00e9gumes\nanciens<\/p>\n\n\n\n<p>\nIl\nfut un temps o\u00f9 ma tante s\u2019\u00e9tait prise d\u2019 un go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9\npour les l\u00e9gumes anciens. Elle avait d\u00e9j\u00e0 eu sa p\u00e9riode sans\ngluten, lait facile \u00e0 dig\u00e9rer, l\u00e9gumes ferment\u00e9s et k\u00e9fir, di\u00e8te\naussi. Maintenant les l\u00e9gumes oubli\u00e9s s\u2019ajoutaient \u00e0 la\npanoplie\u2009; concernant la di\u00e8te, elle en parlait beaucoup, mais au\nmoins ne nous invitait pas \u00e0 manger pendant ses semaines de vie\nasc\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>\nJ\u2019aimais\nbeaucoup ma tante qui n\u2019\u00e9tait pas seulement une id\u00e9ologue, mais\naussi une exp\u00e9rimentatrice honn\u00eate. Elle avait par exemple\nabandonn\u00e9 la consommation du cresson en apprenant que son producteur\nlocal nettoyait ses cressonni\u00e8res au glyphosate en fin de p\u00e9riode\nv\u00e9g\u00e9tative. Rapide et sans d\u00e9chet. Elle cultivait d\u00e9sormais le\npourpier [avec des graines achet\u00e9es chez kokopelli] et nous en\nvantait les m\u00e9rites&nbsp;: richesse en om\u00e9ga 3, en vitamines, sels\nmin\u00e9raux et mucilage [\u00e0 effet \u00e9paississant et coupe-faim]. Les\nsalades de pourpier [cru ou cuit] et le pourpier au vinaigre [qui\nressemble un peu \u00e0 la salicorne] rempla\u00e7aient agr\u00e9ablement la\ntarte \u00e0 la bourrache ou la roquette un peu dure que lui rapportait\nparfois un ami v\u00e9nitien qui la cultivait sur l\u2019\u00eele de la Giudecca\ndans un jardin social.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\ny a des merveilles de go\u00fbts \u00e0 red\u00e9couvrir dans les rutabagas, les\npanais, les topinambours. J\u2019appr\u00e9ciais moins la liv\u00e8che,\nl\u2019arroche et l\u2019ortie, mais j\u2019adorais l\u2019ail des ours et le\nkimchi en accompagnement. Ma tante savait aussi raconter et nous\nfaisait voyager dans le monde et dans le temps. Sa mloukia rapport\u00e9e\nen poudre du Liban savait nous ravir et nous emportait loin, tr\u00e8s\nloin, bien plus que l\u2019\u00e9pinard ou l\u2019oseille de nos contr\u00e9es.\nBien s\u00fbr, il fallait\navoir l\u2019estomac solide et tous ceux qui supportaient\nmal fibres et fodmaps [sucres fermentescibles <em>Fermentable\nOligo-, Di-, Mono-saccharides And Polyols]<\/em>\nne pouvaient\nc\u00e9der sans risque \u00e0 ce r\u00e9gime. Ma tante leur conseillait alors de\ntravailler sur leur microbiote, en introduisant progressivement ces\nmerveilles de la nature qui avaient nourri l\u2019homme pendant des\nsi\u00e8cles.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne courrions pas chez Mac Do en sortant des repas de ma tante, nous faisions plut\u00f4t une cure de yaourt [au lait de ch\u00e8vre pour mon mari]. Une de mes cousines , quant \u00e0 elle, collectionnait les alertes toxicologiques li\u00e9es aux alimentations trop naturelles, pr\u00e9par\u00e9es hors des m\u00e9thodes ancestrales&nbsp;: cyanure dans le manioc, polyph\u00e9nols dans la farine de glands, perturbateurs endocriniens dans le soja. Cela donnait du corps \u00e0 nos discussions autour des plats et c\u2019\u00e9tait parfois aussi enflamm\u00e9 qu\u2019un \u00e9change autour des insoumis, des gilets jaunes ou d\u2019En marche, surtout lorsque le vin [bio] avait un peu \u00e9chauff\u00e9 les esprits.<\/p>\n\n\n\n<p>La salade de pourpier ne faisait l\u2019objet d\u2019aucune suspicion scientifique quant \u00e0 sa toxicit\u00e9 et les enfants avaient le droit de la remplacer par une banale laitue du jardin, ou des radis, selon l\u2019\u00e9poque. Car le grand clou des visites \u00e0 ma tante r\u00e9sidait dans la d\u00e9couverte de son jardin potager et des le\u00e7ons de botanique qu\u2019elle y dispensait sous le regard passionn\u00e9 des poules tenues \u00e0 distance par les grillages.  <\/p>\n\n\n\n<p>Si\nl\u2019on n\u2019\u00e9tait\npas en p\u00e9riode\nde r\u00e9colte, elle nous faisait aussi l\u2019honneur d\u2019une visite du\nlocal qu\u2019elle avait am\u00e9nag\u00e9 pour confectionner conserves et\nconfitures&nbsp;: le tripode, les grandes bassines de cuivre, le\nst\u00e9rilisateur, les bocaux,\nvides et pleins,\nde la marque Le parfait avec leur rondelle orange \u00e0 oreille et leur\nmonture m\u00e9tallique \u00e0 levier. Nous en emportions toujours une petite\nprovision.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce\ntemps-l\u00e0 est r\u00e9volu et j\u2019y repense avec \u00e9motion.\nNotre tante est morte apr\u00e8s\nune terrible chute en montagne, un accident stupide lors d\u2019une\nrandonn\u00e9e botanique. J\u2019ai\nencore dans un placard un de ses bocaux dont le contenu est sans\ndoute p\u00e9rim\u00e9, mais que je n\u2019ose pas jeter.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9crire pendant cinq jours d\u2019affil\u00e9e sur le m\u00eame sujet provoque des effets inattendus. Des premi\u00e8res notations spontan\u00e9es, on passe aux recherches de r\u00e9f\u00e9rences, d\u2019occurrences, puis \u00e0 l\u2019exp\u00e9rimentation, \u00e0 la libre association d\u2019id\u00e9es pendant la promenade du chien. On note sans contrainte, on divague, on lit d\u2019autres choses, on revient sur ce qui avait accroch\u00e9 dans une pr\u00e9c\u00e9dente lecture, on discute <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-pourpier\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Le pourpier<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":11,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[454],"tags":[473,469,472],"class_list":["post-5528","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-03-cinq-fois-sur-le-metier","tag-boileua-ponge-modiano-bachelard","tag-legumes-anciens","tag-science-et-pseudoscience"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5528","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/11"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5528"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5528\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5528"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5528"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5528"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}