{"id":55436,"date":"2021-10-21T22:01:53","date_gmt":"2021-10-21T20:01:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=55436"},"modified":"2021-10-22T19:28:15","modified_gmt":"2021-10-22T17:28:15","slug":"autobiographie-04-i-lumieres-dadresse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-04-i-lumieres-dadresse\/","title":{"rendered":"autobiographies #04 I lumi\u00e8re d&rsquo;adresses"},"content":{"rendered":"\n<p>Tout est aust\u00e8re dans la demeure du Docteur Jamez. Depuis la lourde porte de rue qui nous ravit \u00e0 l\u2019avenue Moli\u00e8re, en passant par les hautes boiseries de la salle d\u2019attente et jusqu\u2019\u00e0 son \u00e9norme bureau (ch\u00eane massif je suppose), on p\u00e9n\u00e8tre dans une lugubre maison de ma\u00eetre bruxelloise. Des boiseries sinistres \u00e0 moulures interminables, il y en a aussi dans son cabinet, vaste pi\u00e8ce parsem\u00e9e de tapis bariol\u00e9s (cachemire je suppose) qui tranchent sur la rigueur d\u2019un parquet terne form\u00e9 de petites lattes us\u00e9es et en quinconce. S\u2019ajoutent \u00e0 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 ambiante la haute stature du docteur, sa chevelure luisante et stricte, sa moustache noire et fournie, ses mains fermes et sa voix de basse. Et aussi cette grande fen\u00eatre qui donne sur le jardin et dont les petits carreaux l\u00e9g\u00e8rement teint\u00e9s n\u2019emp\u00eachent pas le passage d\u2019une grande quantit\u00e9 de lumi\u00e8re mate qui d\u00e9coupe la silhouette du docteur pour lui conf\u00e9rer plus de raideur encore.<\/p>\n\n\n\n<p>La caravane de Francine (et d\u2019Albert) est la caravane o\u00f9 l\u2019on joue \u00e0 La Canasta fen\u00eatres ouvertes quand l\u2019\u00e9t\u00e9 (et celui de 76 est particuli\u00e8rement chaud&nbsp;!) nous sort d\u2019une Belgique dite souvent pluvieuse. Une petite caravane o\u00f9 j\u2019apprends que le monde est vivable en petit. Petit \u00e9vier, petit robinet, petite tablette, petit frigo, petits rangements accroch\u00e9s au plafond, petites poign\u00e9es, petites fen\u00eatres, petit \u00e0 petit j\u2019y fais mon nid quand Albert et mon p\u00e8re boivent un pastis pr\u00e8s de l\u2019Aub\u00e9pine qui offre son ombre et que Francine me propose une r\u00e9ussite \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Me fascine la table qu\u2019on abaisse pour que la salle \u00e0 manger devienne chambre. Me frappe la lumi\u00e8re qui baigne la caravane parcourue de fen\u00eatres sur ses quatre parois. M\u2019impressionne quelques heures plus tard la nuit enveloppante qui enserre de pr\u00e8s la petite habitation o\u00f9 Francine me montre des albums photos \u00e0 la lueur de la lanterne \u00e0 gaz autour de la quelle tourbillonne &nbsp;l\u2019un ou l\u2019autre moustique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le paquet de beurre avait un emballage bleu, d\u00e9j\u00e0. Et rouge celui du beurre sal\u00e9. La nappe cir\u00e9e \u00e9lim\u00e9e dans la cuisine o\u00f9 la fermi\u00e8re nous recevait. Le plafond vivait bas, d\u2019\u00e9paisses poutres soutenaient l\u2019\u00e9tage des chambres. A chaque visite, mon p\u00e8re blaguait sur sa petite taille h\u00e9rit\u00e9e de sa m\u00e8re&nbsp;: cette ferme \u00e9tait faite pour lui et les murs \u00e9pais accueillaient le rire grave de la fermi\u00e8re. De la salle de bain contig\u00fce \u00e0 la cuisine, la fermi\u00e8re disait qu\u2019on n\u2019y avait pas l\u2019eau chaude. Pas comme en ville. Que le confort c\u2019\u00e9tait pour les autres, pour les petits citadins comme moi et elle se demandait si j\u2019aimais les \u0153ufs qu\u2019on lui achetait. Et le beurre tu en manges Et l\u2019\u00e9cole tu \u00e9tudies bien Et le camping tu aimes \u00e7a Et c\u2019est pas trop \u00e0 l\u2019\u00e9troit une caravane&nbsp; Et ainsi de suite les questions dans l\u2019immense cuisine priv\u00e9e de lumi\u00e8re en ces fins de journ\u00e9e, s\u00e9jour essentiel de la vie agricole quand le labeur se pose. Les mains de la fermi\u00e8re, rudes, rocailleuses, meurtries, jouaient avec un couteau \u00e0 patates qu\u2019on ne nettoyait jamais. Et les attrape-mouches \u00e9taient noirs de monde autour de nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Il doit y avoir \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur un pr\u00e9sentoir avec quelques l\u00e9gumes, quelques fruits, quelques fleurs. Il doit y avoir sur les rayons tout ce qu\u2019on peut trouver dans pareil commerce&nbsp;: tout pour l\u2019alimentation, l\u2019entretien de la maison et du corps, le bricolage de base, la r\u00e9paration des v\u00eatements. Il doit y avoir dans cette boutique une lumi\u00e8re de tablier gris ouvert. Il doit y avoir \u00e0 gauche ou \u00e0 droite un \u00e9troit comptoir avec une caisse enregistreuse, un petit carnet de souches, un crayon ou un bic. Il doit y avoir dans l\u2019air une haleine souriante de gros homme mal ras\u00e9. Il doit y avoir dans cette profusion de tiroirs, bo\u00eetes, emballages, &nbsp;caisses, &nbsp;sachets, ficelles et \u00e9lastiques un je ne sais quoi de bienveillant. Il doit y avoir dans cette bienveillance un mensonge r\u00e9confortant et dans ce mensonge un soup\u00e7on de brutalit\u00e9 secr\u00e8te.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tout est aust\u00e8re dans la demeure du Docteur Jamez. Depuis la lourde porte de rue qui nous ravit \u00e0 l\u2019avenue Moli\u00e8re, en passant par les hautes boiseries de la salle d\u2019attente et jusqu\u2019\u00e0 son \u00e9norme bureau (ch\u00eane massif je suppose), on p\u00e9n\u00e8tre dans une lugubre maison de ma\u00eetre bruxelloise. 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