{"id":55486,"date":"2021-10-22T18:14:14","date_gmt":"2021-10-22T16:14:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=55486"},"modified":"2022-01-09T19:28:04","modified_gmt":"2022-01-09T18:28:04","slug":"autobiographies-04-jeanne-a-cent-ans","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-04-jeanne-a-cent-ans\/","title":{"rendered":"autobiographies #04 | jeanne a cent ans"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"773\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/jeanne-3-1024x773.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-55496\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/jeanne-3-1024x773.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/jeanne-3-420x317.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/jeanne-3-768x580.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/jeanne-3-1536x1160.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/jeanne-3-2048x1547.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Jeanne va avoir 100 ans. Des adresses, elle en a, valides ou p\u00e9rim\u00e9es dans un carnet \u00e0 onglets a b c d mais rien n&rsquo;est class\u00e9, noms \u00e9crits les uns apr\u00e8s les autres, carnet o\u00f9 on se retrouve parce qu&rsquo;on sait qu&rsquo;on a not\u00e9 le nom d&rsquo;untel apr\u00e8s la rencontre avec untel et que c&rsquo;\u00e9tait il y a plus ou moins 20 ans. Cent ans. Julie l\u2019amie photographie adresses et t\u00e9l\u00e9phones. Consigne : envoyer une carte avant la date anniversaire \u00e0 une adresse en Normandie elle y sera. Jeanne va recevoir toutes ces cartes et 100 pivoines, sa fleur. <br><\/p>\n\n\n\n<p>Vera. Elles s&rsquo;\u00e9taient connues pendant la guerre \u00e0 Toulouse, la parisienne qui allait \u00e9pouser un r\u00e9fugi\u00e9 espagnol et l\u2019\u00e9migr\u00e9e juive qui avait fui la r\u00e9volution russe et l\u00e0 la folie meurtri\u00e8re. L&rsquo;adresse c&rsquo;est 102-41 65th road, Forest Hills. Ce dont elle se souvient le mieux c\u2019est le petit escalier de brique sur lequel elle s&rsquo;est fracass\u00e9e le tibia quand ils sont venus pour la premi\u00e8re fois, si press\u00e9e de choisir sa chambre et de ne pas laisser la moindre chance \u00e0 son fr\u00e8re. D\u00e9but des ann\u00e9es 50, ils arrivaient de l\u2019upper west side. Pour y arriver de Manhattan, elle prenait le m\u00e9tro jusqu&rsquo;\u00e0 67th avenue subway station sur Queens Boulevard, descendait la 65th road bord\u00e9e de jolies maisons identiques coll\u00e9es les unes aux autres. Presque \u00e0 Yellowstone boulevard, on y \u00e9tait. De La Guardia elle venait en taxi, de Kennedy tr\u00e8s rare mais aussi. D\u00e9passant la maison vers l&rsquo;est, on arrive vite sur 108th street, la rue commer\u00e7ante et bruissante. la boutique de bagels du matin de bonne heure le lendemain de l&rsquo;arriv\u00e9e, saumon fum\u00e9, sour cream, salami, pastrami, corned beef, tous ces noms europ\u00e9ens et exotiques n\u00e9anmoins. En suivant Yellowstone Bd ou 108th street vers le sud, on arrive \u00e0 Forest Hills station et \u00e0 Austin street, le fromager qui connait tous les fromages du monde, comt\u00e9, jura, auvergne, de fran\u00e7ais il ne dit que leurs nom et provenance. Les nouveaux arrivants sont russes. Un jour de Souccot, le voisin a construit une cabane de feuilles sur son balcon qui donne sur le jardin, elle lui a dit qu\u2019elle allait voir les Trois s\u0153urs, il lui a r\u00e9pondu qu\u2019il ne les connaissait pas elle en a ri longtemps. Tchekhov ne devait pas faire partie de ses pr\u00e9occupations en URSS. Sur Queens boulevard, ils vont au Tower diner tr\u00e8s t\u00f4t certains soirs plats banals mais tellement chaleureux pour lui de Paris baked stuffed clams, french onion au gratin, texas chili fries. Dans la maison, partout meubles et tableaux en marqueterie. C\u2019est le p\u00e8re tr\u00e8s t\u00f4t malade qui a tout fabriqu\u00e9 et dessin\u00e9 les motifs&nbsp;: pologne, shtetl, camps la plupart. Maintenant que la maison est vendue ils sont dispers\u00e9s un peu partout certains ont fait le chemin inverse, retour vers l\u2019Europe. <\/p>\n\n\n\n<p><br><br>Ce qui le fait r\u00eaver, c\u2019est le nom cit\u00e9 des fleurs et les noms des rues noms de peintres Corot, Fragonard, Ingres et la trappe dans le plafond au-dessus de l\u2019escalier. C\u2019est rue Delacroix qu\u2019il habite maison jumel\u00e9e, r\u00eave pour une vie. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 60 c\u2019\u00e9tait la campagne, cit\u00e9 des fleurs, eug\u00e8ne delacroix, la haie d\u2019aub\u00e9pine, les vaches dans le pr\u00e9 derri\u00e8re la maison. Devant c\u00f4t\u00e9 rue une pelouse travers\u00e9e d\u2019une all\u00e9e diagonale bord\u00e9e de galets. C\u2019est son domaine \u00e0 elle, un arbre de jud\u00e9e, un sapin, arums, dahlias, rosiers. Tous les ans, derniers jours de vacances, elle organise un ramassage de galets sur la plage, en remplit le coffre de la voiture et ici les dispose autour de l\u2019all\u00e9e et des massifs. Comme \u00e7a, la petite maison du bonheur, la mer sont un peu pr\u00e9sentes dans cette banlieue de grande ville. Derri\u00e8re, quelques l\u00e9gumes, deux cerisiers et les outils dans le garage c\u2019est son domaine \u00e0 lui, l\u2019adulte. Au rez-de-chauss\u00e9e, une pi\u00e8ce est toujours ferm\u00e9e ils l\u2019appellent le salon, on n&rsquo;y va que pour les grandes occasions et gare \u00e0 celle ou celui qui y entrerait sans patins. Il y a le tourne disque bol\u00e9ro piaf macias neuvi\u00e8me apprenti-sorcier compagnons-de-la-chanson debussy son idole \u00e0 lui. On n\u2019a jamais su si la chemin\u00e9e pouvait accueillir une flamb\u00e9e il y fait froid. Un po\u00eale \u00e0 fuel log\u00e9 en bas de l&rsquo;escalier chauffe tout le reste. Son antre \u00e0 lui, le jeune, est en haut bureau des apprentissages, lit des lectures et presque au-dessus de sa porte, la trappe qui le fait r\u00eaver r\u00eaves d&rsquo;enfance une trompette un train \u00e9lectrique des animaux en plomb un costume de clown il est s\u00fbr d\u2019avoir vu tout \u00e7a \u00e7a doit bien rigoler l\u00e0-haut sous le toit. En bas de cet escalier il, le jeune, l\u2019a vu, l\u2019adulte, pi\u00e8ce d&rsquo;argent \u00e0 la main, faisant excuse et lui envie de pleurer ou de hurler souvenir toujours l\u00e0. <br><\/p>\n\n\n\n<p><br>Sur la porte le petit rectangle de cuivre SCOARNEC. Dans le couloir, ce qui prend tout de suite l&rsquo;odeur qu\u2019on pourrait dire humidit\u00e9, temps pass\u00e9 mais surtout promesse de tendresse. Une grille de bois amovible occupe une bonne partie du sol on y d\u00e9versait le charbon qui alimentait, jusqu\u2019au gaz, la cuisini\u00e8re. Lumi\u00e8re au bout\u00a0: palmier, figuier et si on s\u2019approche hostias, bergenia, begonias, aspidistra. Une serre o\u00f9, parfois, une tortue pointe le nez. Au fond une porte que j\u2019aimerais camoufl\u00e9e derri\u00e8re le lierre et les cl\u00e9matites. A gauche, donnant sur rue, la chambre deux lits et une petite biblioth\u00e8que, le Dernier des Mohicans, la Mare au diable, La mission Marchand, Jacques Dumont roman d&rsquo;un petit paysan de M\u00e9d\u00e9ric Charot prix de calcul instruction morale et civique histoire travail manuel pour H\u00e9l\u00e8ne Scoarnec 1er aout 1914, Sigrid histoire d&rsquo;une jeune su\u00e9doise le 28 juillet 1913, Germinal. Ces livres-l\u00e0 \u00e9taient merveilles de l&rsquo;enfance et de l&rsquo;adolescence. Ceux d\u00e9dicac\u00e9s de Pierre Loti \u00e9taient l\u00e9gende familiale plus lointains. Avant le jardin, ce qu&rsquo;on appelle buanderie, qui doit l&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 mais qui n&rsquo;est qu&rsquo;un incroyable capharna\u00fcm. Un escalier de pierre descend \u00e0 la cave, sur le mur \u00e0 droite, un garde-manger grillag\u00e9 sert de frigo, le vrai est placard \u00e0 la cuisine. Personne ne descend plus jusqu&rsquo;\u00e0 la terre battue, tout en bas o\u00f9 il y a trace du charbon jet\u00e9 du couloir et qu\u2019on devait remonter jusqu\u2019\u00e0 la cuisine. Un escalier de bois monte \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage. En face, la cuisine, cuisini\u00e8re de fonte bleue, frigo placard. La fen\u00eatre donne sur la serre et le jardin. L&rsquo;autre porte va \u00e0 la salle \u00e0 manger centre de vie. Il y fait doux en toute saison. L&rsquo;hiver, un po\u00eale \u00e0 mazout dans la chemin\u00e9e chauffe doucement, la lumi\u00e8re bleut\u00e9e de ses flammes \u00e9claire un peu la pi\u00e8ce, l&rsquo;\u00e9t\u00e9, on ferme les volets pour se prot\u00e9ger de la lumi\u00e8re vive de la rue.  Une pendule tictaque, un divan sert de canap\u00e9, un fauteuil pr\u00e8s d&rsquo;une table ronde. Les soirs, on repousse tout on met une nappe r\u00eache on joue aux dominos. Plus loin, la chambre d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne, douceur, lumi\u00e8re, apparence de tranquillit\u00e9 pour nous enfants, mais plus certainement solitude douleur torture de la vie. Au bout du jardin, donc, la porte, passage dans le mur vers une maison d&rsquo;ailleurs, de l\u2018autre c\u00f4t\u00e9 du miroir maison voyage. Souvenir tr\u00e8s lointain d&rsquo;y \u00eatre entr\u00e9 ann\u00e9es 50, maison abandonn\u00e9e pas encore mus\u00e9e couloir vitrines objets lumi\u00e8re du jour. Pierre Scoarnec l&rsquo;a faite maintes fois cette travers\u00e9e, passant d&rsquo;un monde \u00e0 l&rsquo;autre, du r\u00e9el au r\u00eave, de Rochefort de la fin du 19\u00e8me si\u00e8cle \u00e0 une f\u00eate moyen\u00e2geuse, de la douce salle \u00e0 manger \u00e0 une mosqu\u00e9e ottomane. La maison de Pierre Loti, Pierre S. en a \u00e9t\u00e9 gardien pendant une quarantaine d&rsquo;ann\u00e9es, y allait tous les matins seul souvent. A quoi pensais-tu, que te disais-tu ? C&rsquo;est certainement toi qui as pass\u00e9 le plus de temps dans cette maison, qui en connaissais coins et recoins. Quand je vois les photos de sa restauration, comment elle va \u00eatre belle, je me dis que c&rsquo;est comme \u00e7a que tu la voyais les matins en arrivant. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jeanne va avoir 100 ans. 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