{"id":55526,"date":"2021-10-23T07:46:43","date_gmt":"2021-10-23T05:46:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=55526"},"modified":"2021-10-24T12:07:14","modified_gmt":"2021-10-24T10:07:14","slug":"a03-le-noyer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/a03-le-noyer\/","title":{"rendered":"autobiographies #03 |\u00a0le noyer"},"content":{"rendered":"\n<p>A3 \u2013 Arbre<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019humide odorant du dessous de tes branches remplace la chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9. Humus, terreau, champignons et tous ces longs filaments blancs qui sont vos discussions feutr\u00e9es. C\u2019est le temps des r\u00e9coltes, des compotes, du sucr\u00e9 des confitures et des bocaux bien clos pour tenir tout l\u2019hiver, quand la fum\u00e9e du feu de bois nous rhabille tout entiers. Tu es plant\u00e9 l\u00e0, si pr\u00e8s du chemin. Tu penches un peu pour t\u2019en \u00e9loigner, de ces quelques voitures et autant de pi\u00e9tons qui passent sur un sol trop tass\u00e9, mais bon, les racines sont les racines et tu demeures l\u00e0 o\u00f9 tu es n\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Automne, saison de ta naissance. Tu \u00e9tais graine cette ann\u00e9e-l\u00e0, vagabonde, l\u00e9g\u00e8re et libre. Presque ronde, tout d\u2019abord prot\u00e9g\u00e9e par une bogue lisse et verte qui s\u2019ouvre pour te laisser partir, toi, et pour laisser s\u2019\u00e9chapper cette odeur verte et \u00e2pre. Dans ta famille, les petits ne poussent pas aux pieds de leurs parents, mais ils restent \u00e0 port\u00e9e de parfums, \u00e0 port\u00e9e de pollen. Pour trouver ta place, il t\u2019a suffi de tomber d\u2019un panier, de rouler dans la pente ou d\u2019attirer les narines d\u2019un \u00e9cureuil gourmand alors que tu n\u2019avais m\u00eame pas encore s\u00e9ch\u00e9, \u00e0 peine pris ton ind\u00e9pendance, d\u00e9laiss\u00e9 le cocon, tu \u00e9tais encore souple et fragile, si fraiche et d\u00e9j\u00e0 d\u00e9termin\u00e9e. Tu n\u2019as pas vraiment choisi, mais finalement, ce serait l\u00e0, et ce ne serait pas si mal.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, bien au chaud sous les feuilles, prot\u00e9g\u00e9e par la neige, quand le nez ne sent plus \u00e0 force de couler, tu t\u2019es pr\u00e9par\u00e9e. Passer de graine \u00e0 arbre, de noix \u00e0 noyer, du f\u00e9minin au masculin, \u00e7a se fait en une saison. M\u00e2les, femelles, genres, questions d\u2019un autre monde que le tien, o\u00f9 chaque individu porte \u00e0 la fois pistils et \u00e9tamines. Un peu de terre, un peu d\u2019eau et de lumi\u00e8re. Du temps. Bient\u00f4t le printemps, les premi\u00e8res primev\u00e8res, les herbes pas encore foin, tu t\u2019es \u00e9tir\u00e9, tu as sorti de terre deux petits bras potel\u00e9s, des mains fines aux tr\u00e8s longs doigts, les a tendus vers la lumi\u00e8re. Premier essai avant d\u2019en sortir bien d\u2019autres, une multitude de petits bras, plus vigoureux les uns que les autres au beau milieu de l\u2019\u00e9t\u00e9. Tu \u00e9tais encore fr\u00eale, ta peau \u00e9tait lisse et si fine, un pied t\u2019aurait tu\u00e9. Et puis tu as grandi. Racines au-dessous, branches et feuilles au-dessus, ta sym\u00e9trie s\u2019est \u00e9toff\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant que tu es adulte, on ne te voit plus grandir. La branche est toujours l\u00e0, pour grimper dans tes bras, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a. Maintenant tu es l\u00e0 comme si tu avais toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Monument, embl\u00e8me, r\u00e9f\u00e9rence, rep\u00e8re. \u00ab&nbsp;Au noyer, \u00e0 gauche&nbsp;\u00bb. C\u2019est toi aussi qui dit les saisons qui reviennent, tu sais \u00e7a mieux que nous, tu ne te laisses pas surprendre par un redoux sournois, ou un coup de froid pr\u00e9coce. Tes odeurs, tes couleurs nous donnent le temps des ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Toute l\u2019ann\u00e9e tu es l\u00e0, et on ne s\u2019occupe pas de toi. Mais \u00e0 l\u2019automne on se rapproche. \u00c0 tes pieds on fauchera l\u2019herbe, on fera place nette. Tes feuilles tomberont, pour nous faire admirer toutes les couleurs du monde entre soleil et terre. Parfois luisantes de pluie ou craquantes de s\u00e8cheresse, elles couvriront le sol pour prot\u00e9ger tes fruits.&nbsp;&nbsp;Odeur douce\u00e2tre et fraiche, la m\u00eame qui vous laisse les mains tach\u00e9es en s\u00e9parant la bogue de la noix encore molle, encore \u00e2pre et fragile. Les bogues, on les fera s\u00e9cher, puis \u00e0 nouveau tremper pour aboutir au brou \u00e0 \u00e9tendre sur les planches pour leur \u00e9viter le fade et le pourri, le retour \u00e0 la terre, de finir en poussi\u00e8re sous les crocs des insectes. Les noix, on les fera s\u00e9cher avant de les mettre dans ces grands sacs orange, des filets \u00e0 patates parfois ourl\u00e9s de bleu et de les suspendre au plafond du grenier \u00e0 l\u2019abri des rongeurs, esp\u00e8re-t-on. Au passage, on posera la main sur ta peau, rid\u00e9e et craquel\u00e9e o\u00f9 tu accueilles des mousses, parfois un peu de lierre dont on te d\u00e9barrasse en te parlant tout bas comme \u00e0 un vieil ami.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, une fois bien vieux, peut-\u00eatre tordu, perclus, crochu et poussi\u00e9reux, pour peu que tes branches repr\u00e9sentent une menace pour les fils si fragiles tendus sans concession pour la f\u00e9e de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, tu finiras en planches tron\u00e7onn\u00e9, \u00e9quarri, dans une scierie remplie du parfum de sciure qui se colle aux scieurs. D\u2019abord tu seras liteau, volige ou carrelet, ensuite tu seras meuble, cadre ou porte de placard. Travaill\u00e9, moulur\u00e9 et ponc\u00e9, poli \u00e0 l\u2019huile de lin, qui m\u00ealera son odeur \u00e0 la tienne. Tu sentiras le bois, tu ne sentiras plus l\u2019arbre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>A3 \u2013 Arbre L\u2019humide odorant du dessous de tes branches remplace la chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9. Humus, terreau, champignons et tous ces longs filaments blancs qui sont vos discussions feutr\u00e9es. C\u2019est le temps des r\u00e9coltes, des compotes, du sucr\u00e9 des confitures et des bocaux bien clos pour tenir tout l\u2019hiver, quand la fum\u00e9e du feu de bois nous rhabille tout entiers. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/a03-le-noyer\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #03 |\u00a0le noyer<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":123,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,2858,2915],"tags":[],"class_list":["post-55526","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographie-03","category-autobiographies-06"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/55526","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/123"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=55526"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/55526\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=55526"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=55526"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=55526"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}