{"id":55591,"date":"2021-10-24T00:00:08","date_gmt":"2021-10-23T22:00:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=55591"},"modified":"2023-06-03T19:38:07","modified_gmt":"2023-06-03T17:38:07","slug":"autobiographies-3-bambous-carnivores","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-3-bambous-carnivores\/","title":{"rendered":"autobiographies #03 |\u00a0bambous carnivores"},"content":{"rendered":"\n<p>Nous \u00e9tions seules, mes s\u0153urs et moi, livr\u00e9es aux arbres de la pin\u00e8de, tout en bas du champ qui longeait la ferme en contrebas. Nous n\u2019avions connu que ces pentes dangereuses, pente des cours et des murets, pente des fen\u00eatres, pente des \u00e9viers, pente des cavales, nos genoux ouverts et saignants toute l\u2019ann\u00e9e, qu\u2019on d\u00e9sinfectait \u00e0 l\u2019eau oxyg\u00e9n\u00e9e, creusant encore les cicatrices. Si nous restions au milieu du champ, nous devenions rapidement la proie des corbeaux, des pluies voraces des Monts d\u2019Arr\u00e9e. Alors avec mes s\u0153urs, nous allions nous prot\u00e9ger en bas de la pente, dans la boue de la rivi\u00e8re, pr\u00e8s de la margelle d\u2019un vieux lavoir, o\u00f9 les crapaud venaient s\u2019accroupir pr\u00e8s de nous qui chantions. Les rares fois o\u00f9 nous ouvrions la bouche, c\u2019\u00e9tait pour chanter, hululer debout assises sur les rochers, cach\u00e9es derri\u00e8re l\u2019ardoisi\u00e8re o\u00f9 nous blessions nos chevilles, ramenant des coupures fines et d\u00e9j\u00e0 vertes de roulades, sur les mousses et les lichens. Des arbres, nous ne connaissions que le pied&nbsp;: bouquets de champignons, muguet, foug\u00e8res, verdures spongieuses. C\u2019\u00e9tait un ensemble de touffes horizontales, humides et froides, qui attiraient les paumes et les joues. Nous y r\u00e9coltions ces \u00e9tranges cailloux brillants qu\u2019il fallait frotter des deux mains dans l\u2019eau translucide de la fontaine. A l\u2019\u00e9poque, les produits de traitement ne l\u2019avaient pas encore condamn\u00e9e. Plus avant, derri\u00e8re la sapini\u00e8re, il y avait ce temple que nous avions d\u00e9couvert&nbsp;: un ch\u00eane immense, rugueux et borgne, vieil \u00e9pagneul solitaire qui frondait avec les pires intemp\u00e9ries sans ciller. Il vivait l\u00e0 depuis une centaine d\u2019ann\u00e9es, isol\u00e9, toujours seul dans cet autre champ interdit, entour\u00e9 de barbel\u00e9s \u00e9lectriques. Nous en recevions les d\u00e9charges tous les jours mais il nous fallait l\u2019approcher, cet arbre, le voir dans la lumi\u00e8re grise des monts d\u2019Arr\u00e9e, l\u2019approcher \u00e0 quelques dizaines de m\u00e8tres pas davantage, juste pour le saisir des yeux, son ramage somptueux nous faisant grandir comme un chant, sa chevelure ant\u00e9diluvienne, pleine de fils sombres et de noyaux, des bogues qui tombaient \u00e0 ses pieds comme des grenades remplies de sons graves, d\u2019\u00e9tranges outre-chants. Et nous repartions en courant, craignant qu\u2019un jour on nous reconnaisse, qu\u2019un voisin vienne se plaindre \u00e0 la maison. Pendant ce temps, ma m\u00e8re vivait un supplice dans le jardin qui descendait \u00e0 pic jusque vers la fontaine o\u00f9 nous pataugions en secret. Depuis une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, des bambous s\u2019\u00e9taient mis \u00e0 pousser, d\u2019abord sans se faire remarquer, orties l\u00e9g\u00e8res, foug\u00e8res tendues, puis de fa\u00e7on brutale, dominatrice, exponentielle, avaient envahi tout le jardin, drus et droits, d\u2019une hauteur splendide de for\u00eat vierge, insensibles aux pluies pourrissantes, aux boues, aux larmes de ma m\u00e8re. La moindre culture de l\u00e9gumes s\u2019\u00e9tait vue d\u00e9figurer par l\u2019assaut des \u00e9p\u00e9es vertes, furieux jouteurs, \u00e9pais javelots qui avaient tout perc\u00e9 pour tendre vers le ciel leur t\u00eate hirsute \u00e9chevel\u00e9e, rigolardes marionnettes qui ne faisaient plus rire. Mais comment vais-je faire, se lamentait ma m\u00e8re. Les bambous avaient perfor\u00e9 les salades, les abricotiers, notre cabane en planches, la vieille balan\u00e7oire fabriqu\u00e9e par p\u00e9p\u00e9, les plants de pommes de terre qui faisaient vivre tout le village, l\u2019invasion mena\u00e7ait m\u00eame les fondations de la grange et les canalisations souterraines, rien ne lui r\u00e9sistait. La couleur pourtant en \u00e9tait si verte et douce qu\u2019au premier abord on y croisait des pens\u00e9es d\u2019exil, un souffle exotique au c\u0153ur de la grisaille bretonne. Mais les bambous n\u2019en avaient que faire, de cette moisson de douceur, il leur fallait plus de vigueur, et les tiges grossissaient s\u2019encraient plus profond\u00e9ment dans le sol, multipliant les couches autour de leur socle, y devenaient plus dures que l\u2019acier, entrecroisant leurs corps comme une arm\u00e9e de sabres. Dans ces amples fourr\u00e9s qu\u2019on traversait presqu\u2019\u00e0 genoux, presqu\u2019\u00e0 la nage, on trouvait des rats crev\u00e9s, pris au pi\u00e8ge de leurs tiges. Mais aussi des moineaux, des hirondelles, des couleuvres, des h\u00e9rissons. Les voisins commen\u00e7aient \u00e0 s\u2019inqui\u00e9ter, nous criant qu\u2019il fallait les arracher au plus vite, il faudrait louer des tractopelles si jamais ils osaient s\u2019implanter chez eux, un brin de cette migration sur leur territoire signerait la fin de leurs cultures. On avait beau leur expliquer que les bambous n\u2019\u00e9taient pas des arbres, qu\u2019ils ne pouvaient semer de graines, ni polliniser l\u2019atmosph\u00e8re, leur rage montait contre nous. Alors ma m\u00e8re s\u2019\u00e9tait mis en t\u00eate de les arracher. Elle revenait le soir avec les mains rougies, des blessures aux poignets, le visage gonfl\u00e9 par l\u2019effort. Impossible, m\u00eame en convoquant toutes ses forces, de les extraire de cette terre meuble et compacte. Exsangue et \u00e9puis\u00e9e, elle s\u2019y \u00e9tait soumise, la terre. Alors elle avait sorti les s\u00e9cateurs, qui glissaient contre les joncs \u00e9normes. La tron\u00e7onneuse les faisait se coucher, souples lianes tout \u00e0 coup, serpents indociles pr\u00eats \u00e0 plier sous les lames terribles de la machine. Il fallait des serpes, des b\u00eaches, qu\u2019on plantait \u00e0 bout de bras depuis l\u2019\u00e9paule, et tout debout on les broyait par lents \u00e0-coups, puis les s\u00e9cateurs venaient les sectionner quand ils \u00e9taient couch\u00e9s, et la pioche qu\u2019on rentrait avec le pied faisait sortir quelques racines qu\u2019on coupait dans le d\u00e9sordre, enfin, ce ne fut plus qu\u2019un champ de d\u00e9solation, les corps tendus d\u00e9chir\u00e9s \u00e0 quelques centim\u00e8tres du sol. Pourtant, avec le temps, ils finissaient par s\u2019en remettre \u2013 et pousser encore. Avec ma m\u00e8re, on avait alors appris \u00e0 utiliser le chalumeau, on br\u00fblait les piques qui jaunissaient, se tordaient, crachaient leur sucre et finissaient par cramer, noirs et racornis dans une odeur pestilentielle. Tout du long, il avait fallu \u00e9tendre une b\u00e2che noire comme on en dispose si souvent en Bretagne sur les fraisiers et les salades pour \u00e9viter la pourriture et les limaces, les mauvaises herbes y germant plus vite qu\u2019ailleurs. Les pousses calcin\u00e9es furent recouvertes de b\u00e2ches en plastique noir qui ont endeuill\u00e9 tout le jardin, les touristes ne s\u2019arr\u00eataient plus devant la maison pour photographier le Mont St Michel de Braspart. C\u2019\u00e9tait hideux, l\u2019\u00e9norme tapis flasque soulev\u00e9 par le vent, on avait pos\u00e9 d\u2019\u00e9normes pierres pour emp\u00eacher qu\u2019il ne s\u2019envole par la temp\u00eate. La neige, parfois, nous venait en aide, nous prenait en piti\u00e9. Au matin, on avait droit \u00e0 ce r\u00e9pit de blanc, qui faisait oublier le carnage et la laideur. Pour un peu, nos crimes avaient disparu. Il suffisait de croire \u00e0 l\u2019hiver, aux lumi\u00e8res qui recouvrent les champs de ros\u00e9e et de glace. Le givre et le silence rassuraient les voisins, qui revenaient nous voir et toquer \u00e0 la fen\u00eatre. Tout cela, ce serait termin\u00e9. Mais avec l\u2019arriv\u00e9e du printemps, les premi\u00e8res secousses s\u2019\u00e9taient propag\u00e9es dans le sol. Nous sentions vrombir la terre battue, la cave laissait sourdre d\u2019\u00e9tranges craquements, des ondes opaques, imp\u00e9n\u00e9trables. Une forme de r\u00e9sistance, sombre et souterraine, filait sous la terre comme des mulots. Les canalisations grin\u00e7aient dans la nuit, c\u2019\u00e9tait un chant d\u2019ombres et de r\u00e9volte. On avait la nette impression de voir les pattes de petits rongeurs courir dans les tuyaux tout autour de la maison. M\u00eame l&rsquo;eau du robinet laissait d\u00e9sormais un go\u00fbt de bambou dans la bouche ! Dans le jardin, le travail des pousses avait relanc\u00e9 leur m\u00e9canique. Les piques, reform\u00e9es d\u00e8s les premiers rayons de l\u2019aube, tr\u00e8s vertes et neuves, avaient repris leur croissance en trouant la b\u00e2che, profitant de la maladresse des oiseaux qui de leur bec avaient perc\u00e9 la nappe par endroits. La lumi\u00e8re passait alors, et les nervures trouvaient rapidement l&rsquo;issue de survie. Un soir, ce fut presque un tintamarre de pousses qui provenait de la grange, la terre s\u2019\u00e9tait comme soulev\u00e9e, et au milieu de ce bruit, un orage trop impatient avait fait irruption, violent, d\u00e9sordonn\u00e9, impulsif. Un de ses traits de lumi\u00e8re avait travers\u00e9 la terre, et pulv\u00e9ris\u00e9 d\u2019un seul feu, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fontaine, le ch\u00eane immense qui dormait seul dans son champ. L\u2019\u00e9clair l\u2019avait fendu en deux, dans une telle violence que son flanc pendant deux jours avait d\u00e9gorg\u00e9, au milieu des fum\u00e9es noires, une s\u00e8ve aussi rouge que celle d\u2019un volcan. Mes s\u0153urs et moi l\u2019avions tant pleur\u00e9, tant regard\u00e9 mourir, qu\u2019une pens\u00e9e avait germ\u00e9, verte et neuve en nos t\u00eates&nbsp;: seul un g\u00e9ant peut s\u2019effondrer sous le poids d\u2019une seule attaque. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous \u00e9tions seules, mes s\u0153urs et moi, livr\u00e9es aux arbres de la pin\u00e8de, tout en bas du champ qui longeait la ferme en contrebas. 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