{"id":55773,"date":"2021-10-25T18:22:39","date_gmt":"2021-10-25T16:22:39","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=55773"},"modified":"2021-10-26T11:59:32","modified_gmt":"2021-10-26T09:59:32","slug":"autobiographie3-chetif-et-solitaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie3-chetif-et-solitaire\/","title":{"rendered":"autobiographies #03 |\u00a0ch\u00e9tif et solitaire"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"600\" height=\"800\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/P1050800-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-55780\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/P1050800-1.jpg 600w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/P1050800-1-315x420.jpg 315w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019est pas de la tristesse, mais juste de l\u2019\u00e9motion. \u00c0 repenser \u00e0 lui si fr\u00eale sur le bord du chemin. Si perdu dans ce paysage de rochers, de prairies, de cailloux, de mousses, de lichens. Si fragile dans cette courbe du chemin. \u00c0 l\u2019\u00e9cart du passage des troupeaux. Si peu de passants arpente ce sentier de pierrailles qui serpente jusqu\u2019\u00e0 un bois de pins puis se perd entre les trav\u00e9es de troncs et les songes d\u2019enfant. Seul, \u00e0 plus de deux cents m\u00e8tres de la for\u00eat dont il \u00e9tait sans doute issu, un peu par hasard, un petit pin sylvestre, tout pr\u00e8s d\u2019un rocher de granit, qu\u2019il c\u00f4toyait sans d\u00e9plaisir. Ses racines devaient lutter avec le min\u00e9ral, et avaient sans doute trouv\u00e9 des itin\u00e9raires de traverse sur les autres bords o\u00f9 se perdait la profondeur d\u2019un pr\u00e9. Il \u00e9tait seul. Comme une \u00e2me s\u0153ur. Les quelques promeneurs qui se risquaient dans ces lieux n\u2019avaient aucune consid\u00e9ration pour lui, aucun regard, aucune conscience de son existence. J\u2019avais donc ainsi la sensation qu\u2019il \u00e9tait un peu \u00e0 moi. Ch\u00e9tif, sans majest\u00e9 aucune, ses branches s\u2019\u00e9tiraient avec timidit\u00e9 vers des espaces o\u00f9 il souhaitait s\u2019\u00e9panouir. Un \u00e9t\u00e9, une photo avait \u00e9t\u00e9 faite pour signifier la taille identique qui nous r\u00e9unissait tous deux. Peut-\u00eatre m\u2019\u00e9tais-je un peu hiss\u00e9e sur la pointe des pieds, ou s\u2019\u00e9tait-il un peu recroquevill\u00e9 sur ses racines pour me plaire, toujours est-il que nous \u00e9tions comme des jumeaux. Il \u00e9tait devenu <em>mon<\/em> arbre. Nos solitudes s\u2019\u00e9taient trouv\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Entre arbre et \u00e9criture, se noue comme une filiation, une intimit\u00e9, une langue d\u2019aubier, celle qui palpite juste sous l\u2019\u00e9corce, qui suinte de nos carapaces. Les \u00e9tag\u00e8res de ma biblioth\u00e8que d\u2019aujourd\u2019hui, riches d\u2019une existence, fleurissent de tous ces mots&nbsp;: Pour planter des arbres au jardin des autres, Bois dormant, Arbres d\u2019hiver, Un h\u00eatre de juillet, Nous reviendrons au bois, L&rsquo;arbre sur la rivi\u00e8re, Le bois de h\u00eatres, L\u2019arbre sans fin, Le h\u00eatre et le bouleau, Rendez-vous \u00e0 l\u2019arbre bruy\u00e8re, Le bois de Pa\u00efolive, L\u2019arbre \u00e0 soleils, Image et r\u00e9cit de l\u2019arbre et des saisons, La promenade sous les arbres, \u00catre un ch\u00eane, Des journ\u00e9es enti\u00e8res dans les arbres, Au pays de mes racines, Un arbre de mots\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Pendant de nombreuses ann\u00e9es, chaque \u00e9t\u00e9 me ramenait vers lui : il prenait de l\u2019ampleur, mais sans en rajouter, et je grandissais \u00e0 petits sauts. Ses branches s\u2019\u00e9tiraient, ses aiguilles s\u2019\u00e9toffaient, son tronc prenait de la force, son \u00e9corce s\u2019affirmait. Mais il restait \u00e0 taille humaine, \u00e0 taille de l\u2019enfant qui lui souriait et posait sa main sur son \u00e9corce pour s\u2019emparer de cette force qu\u2019il semblait poss\u00e9der. Pendant les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9, nos rencontres \u00e9taient nombreuses. Il commen\u00e7ait \u00e0 faire un peu d\u2019ombre, une ombre sans trop de fra\u00eecheur, mais suffisante pour s\u2019y calfeutrer. Adoss\u00e9e \u00e0 son tronc, je scrutais ce qui, autour de nous avait quelque importance. L\u2019horizon avec ses collines bien arrondies, les for\u00eats, les prairies o\u00f9 se d\u00e9tachaient quelques vaches, les rochers tout en granit enduit de lichens, quelques toits de maisons reconnues dont la mienne \u2013 je n\u2019\u00e9tais pas si loin et aurais sans doute pu entendre les appels maternels \u2013 et toute la vie proche, et presque invisible, qui se perp\u00e9tuait au sol avec fr\u00e9n\u00e9sie. Des fleurs de pas grand chose que jamais personne ne cueillait: des petites clochettes bleues, des pissenlits, des fleurs blanches rampantes, du serpolet\u2026 Des abeilles, des fourmis surtout dont je suivais les trajets pendant de longs moments. Et j\u2019aurais bien aim\u00e9 \u00eatre fourmi, ver de terre ou autre insecte pour creuser et aller explorer le sous-sol, d\u00e9couvrir le cheminement de ses racines qui affleuraient ici ou l\u00e0 et je devinais bien que c\u2019\u00e9tait dessous que tout se passait, que les pens\u00e9es secr\u00e8tes de mon arbre se tenaient l\u00e0, dans ce r\u00e9seau inextricable, peut-\u00eatre les m\u00eames que celles qui m\u2019envahissaient et que j\u2019enfouissais bien au fond de moi. Les branches de mon pin ne semblaient pas tr\u00e8s solides et les oiseaux ne devaient s\u2019y aventurer qu\u2019avec d\u00e9licatesse. Il fr\u00e9missait sous le vent et une temp\u00eate l\u2019aurait d\u00e9racin\u00e9. Mais il n\u2019y avait pas de temp\u00eate ici. Ses cong\u00e9n\u00e8res, plus haut dans le bois, \u00e9taient resserr\u00e9s et poussaient droits, bien verticaux, pour s\u2019emparer des rayons de lumi\u00e8re, lui, seul, au-dessus de son rocher, s\u2019\u00e9talait de tous bords et grandissait sans h\u00e2te. Il se gavait de la chaleur du soleil et devait converser, \u00e9changer des informations souterraines avec un petit bosquet \u00e0 une dizaine de m\u00e8tres de lui dans la boucle oppos\u00e9e du chemin. Ch\u00e9tif il \u00e9tait, ch\u00e9tif il resterait. C\u2019est ainsi qu\u2019il retenait toute mon attention. Je restais des heures assise pr\u00e8s de lui \u00e0 tailler des \u00e9corces de pin r\u00e9colt\u00e9es dans le bois, mais pas les siennes bien s\u00fbr. \u00c0 faire de petites barques ou des croix ou d\u2019autres objets sans importance, avec un petit canif bleu. Le dos bien cal\u00e9 contre son tronc, nos s\u00e8ves nous fomentaient.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Elle est touchante cette reproduction d\u2019un Paysage d\u2019\u00e9t\u00e9 au ch\u00eane mort de Caspar David Friedrich, que je contemple encore une fois, avec la sensation du temps suspendu. Reprenant \u00e0 mon compte les propos de l\u2019artiste\u00ab&nbsp;Ferme l\u2019\u0153il de ton corps pour d\u2019abord voir ton tableau avec l\u2019\u0153il de l\u2019esprit&nbsp;\u00bb, je suis \u00e0 la recherche d\u2019une langue chancelante pour dire l\u2019invisible ou l\u2019indicible de ce qui fut.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les enfants grandissent, se d\u00e9tachent de leurs racines, partent vers d\u2019autres rives, oublient ou se disent que oui bient\u00f4t ils vont revenir, et se perdent sur d\u2019autres routes. Un jour, se retrouve le chemin, qui n\u2019est plus tout \u00e0 fait le m\u00eame et pas vraiment un autre non plus. Ensauvag\u00e9 de ronces, d\u2019herbes hautes, de cailloux, de buissons et d\u2019arbustes inconnus. Il est clair que plus personne n\u2019\u00e9puise ses pas sur ce sentier. Il faut faire sa trace, ne pas craindre d\u2019avancer \u00e0 l\u2019aveuglette, et de se laisser griffer par un pr\u00e9sent d\u2019\u00e9pines. Pas de brouillard ou de brume \u00e9paisse, pas de nuit trop t\u00f4t tomb\u00e9e et emplie de myst\u00e8res, non, juste une absence qui rend sa pr\u00e9sence encore plus n\u00e9cessaire. Se heurter \u00e0 la limite d\u2019une souche sombre, \u00e0 sa d\u00e9cr\u00e9pitude et \u00e0 la douleur de l\u2019amputation. L\u2019absence d\u2019un arbre du paysage, non pas un arbre, mais <em>mon arbre. <\/em>Dans le vide, aller chercher loin son image, son squelette, le port de ses branches, ses h\u00e9sitations\u2026 Et les questions qui jaillissent&nbsp;: depuis quand, comment, pourquoi&#8230;Et demeurer sur cette plage du non-savoir de sa finitude. Ressentir l\u2019intensit\u00e9 de son absence aussi ample que le ciel d\u2019azur. Au loin, les trois coups d\u2019une cloche dont je ne sais plus rien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est pas de la tristesse, mais juste de l\u2019\u00e9motion. \u00c0 repenser \u00e0 lui si fr\u00eale sur le bord du chemin. Si perdu dans ce paysage de rochers, de prairies, de cailloux, de mousses, de lichens. Si fragile dans cette courbe du chemin. \u00c0 l\u2019\u00e9cart du passage des troupeaux. 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