{"id":55820,"date":"2021-10-26T12:02:56","date_gmt":"2021-10-26T10:02:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=55820"},"modified":"2021-11-01T01:47:30","modified_gmt":"2021-11-01T00:47:30","slug":"a-bord-du-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/a-bord-du-temps\/","title":{"rendered":"autobiographies #06 |\u00a0\u00e0 bord du temps"},"content":{"rendered":"\n<p>Il fait chaud dans ce compartiment, on est enfin partis mais il fait chaud, il pleuvait \u00e0 la gare de Lyon et c\u2019est comme si cette pluie s\u2019\u00e9tait infiltr\u00e9e dans le compartiment bien rempli, toutes les couchettes seront occup\u00e9es, visiblement, dans ce petit espace se tenir debout pour commencer, le temps de\u00a0reconna\u00eetre sa place, de s\u2019occuper de la valise, d\u2019enlever imperm\u00e9able ou anoraks, on finit par s\u2019asseoir sur la banquette mouill\u00e9e, on fait tous \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose, arriv\u00e9s en s\u2019\u00e9grenant, certains d\u00e9j\u00e0 assis mais on ne les regarde pas, on ne se regarde pas encore ou furtivement, celui-l\u00e0 a-t-il une t\u00eate \u00e0 ronfler, l\u2019id\u00e9e traverse la caboche, et l\u2019autre, \u00e0 vous assassiner, ou mieux, \u00e0 vous violer, pour l\u2019instant, non, franchement, il fait chaud et les vitres d\u00e9goulinent, il fait noir aussi depuis longtemps, l\u2019hiver la nuit commence d\u00e8s cinq heures, mais chacun a l\u2019air \u00e9tonn\u00e9 quand le train s\u2019\u00e9branle, juste l\u2019arriv\u00e9e pr\u00e9cipit\u00e9e de gens qui couraient sur le quai, pouvait faire prendre conscience que bient\u00f4t le d\u00e9part, le quai o\u00f9 les parents ne nous ont pas accompagn\u00e9s, on est assez grands, on part au ski, c\u2019est suppos\u00e9 \u00eatre joyeux, oui \u00e7a commence par le train, et de nuit, tout est l\u00e0, l\u2019aventure commence l\u00e0, dormir en situation haute, tout l\u00e0-haut, enviable pour la veilleuse ind\u00e9pendante dont on dispose, pour lire les premi\u00e8res pages du polar qu\u2019on s\u2019est achet\u00e9, qu\u2019on a sorti de la biblioth\u00e8que, ou terminer un roman qui nous accroche, ses derniers chapitres, le temps de trouver le sommeil, ou, mieux, de r\u00eaver-r\u00eavasser, \u00e0 qu\u2019est-ce qu\u2019on quitte l\u00e0, les derniers cours au lyc\u00e9e si longs, si ennuyeux, cette d\u00e9b\u00e2cle encore du carnet, \u00e9ternellement mauvais, \u00e9ternellement \u00e0 se faire pardonner des parents, il y a encore deux trimestres pour remonter, cette fatalit\u00e9 \u00e0 avoir \u00e0 supporter l\u2019\u00e9preuve du carnet, des mauvaises notes, des mauvaises appr\u00e9ciations qui disent qu\u2019on est nul, jugements sur soi, de soi, qui vous poursuivent, on ne sait pas encore qui poursuivront bien longtemps apr\u00e8s, r\u00eaver aussi de cette nuit o\u00f9 on est suspendu -comme dans cette jeunesse qui est notre situation\u00a0: on est n\u00e9s hier et en chemin aujourd&rsquo;hui pour ? on ne sait pas, charme et angoisse-  l\u00e0 dans ce train on est partis, mais, plus agr\u00e9able, si on n\u2019est pas encore sur les lieux, on y va, et on a un moment pour y penser, \u00e0 se d\u00e9lecter, \u00e0 se percher hors sol, hors temps, hors maison, autant dire nulle part, flottant, la fatigue et l\u2019\u00e9nervement rattrapant, sensation d\u00e9licieuse de s\u2019abandonner, le c\u0153ur battant mais d\u00e9livr\u00e9 un moment de toute n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019agir, avant que l\u2019activit\u00e9 ne reprenne\u00a0: pr\u00e9parer sa nuit, pr\u00e9parer sa couchette, comme on fait son lit on se couche, non, cela, on n\u2019y pense pas encore, d\u00e9plier ensemble, puis \u00e9tendre chacun le drap sncf tout neuf qui glisse qui glissera, sans nous on se le souhaite, mettre sous l\u2019oreiller le sac plein de papiers pr\u00e9cieux, d\u2019argent, tout ce qui est objet de vol pendant notre sommeil,\u00a0 coincer la couverture pour qu\u2019elle ne pende sur le dormeur du dessous, et s\u2019allonger, si possible, de tout son long d\u2019abord &#8211; avant de se replier en chien de fusil\u00a0: le besoin de se recroqueviller, le froid &#8211; mais l\u00e0 on est d\u00e9pli\u00e9, on se met \u00e0 l&rsquo;envers sur le ventre les grands ouverts sur la vitre dont on \u00e9carte assez le rideau pour voir ce qui se passe dans la nuit dans la pluie, le vent gifle la fen\u00eatre, happer les sonneries de passage \u00e0 niveau que provoquent notre train, musique qui s\u2019\u00e9loigne en changeant de ton, sur les routes -quand elles sont parall\u00e8les, qui va plus vite, des voitures ou du train\u00a0?- attraper les lumi\u00e8res des phares, des r\u00e9verb\u00e8res, dans les maisons les immeubles, les lumi\u00e8res encore allum\u00e9es -en pensant au nombre de polars inspir\u00e9s par ces visions fugitives, ces mondes crois\u00e9s en quelques secondes, instant exact des r\u00e9v\u00e9lations essentielles -qu\u2019est-ce qui se passe dehors qu\u2019on est n\u2019est pas cens\u00e9 voir, quand on ferme les yeux ou qu\u2019on a un rideau ferm\u00e9, qu\u2019est-ce qui se passe quand on n\u2019est pas l\u00e0, qu\u2019on puisse arracher de la nuit et emporter dans la n\u00f4tre, qu\u2019on puisse \u00e9couter le battement du train, ses freins, son souffle comme d\u2019un buffle apr\u00e8s qu\u2019il s\u2019est immobilis\u00e9 entre deux gares, arr\u00eat qui ne devrait pas exister, le silence \u00e9tonnant qui suit, arr\u00eat qui ne devrait pas exister -en fait il attend que ce soit l\u2019heure d\u2019arriver- \u00a0et finit par repartir lentement, s\u00fbrement, de plus en plus vite jusqu\u2019\u00e0 un rythme de croisi\u00e8re, balanc\u00e9s doucement que nous sommes dans ce grand berceau, quand ce n\u2019est pas ballott\u00e9s un peu plus brusquement sur d\u2019autres tron\u00e7ons dans des virages, toujours il y a un grand timonier (enfin\u2026) qui veille sur nous, le train sait ce qu\u2019il fait, il roule dans la campagne, entre les montagnes bient\u00f4t, il siffle, il file, tel un grand corps qui nous d\u00e9barrasse de la \u00a0responsabilit\u00e9 du n\u00f4tre, plusieurs nous sommes dans ce grand corps, les uns en veille comme moi, les autres qui s\u2019abandonnent dans un ailleurs, pas mal non plus, moi je suis contente d\u2019\u00eatre l\u00e0, enfin presque, l\u2019assoupissement finit par venir, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arr\u00eat d\u00e9finitif o\u00f9, groggy, dans un dr\u00f4le d\u2019\u00e9tat, pass\u00e9e par un sommeil court et tardif, c\u2019est de ta faute, tu as voulu profiter, rassemblant en tremblant les affaires, le rideau remont\u00e9 t\u2019offre alors l\u2019\u00e9merveillement de tout ce blanc qui saute aux yeux, de ce soleil \u00e9tendu sur la grande blancheur, et tu vois, tous ourl\u00e9s de ce voile de neige, bordures des routes, toits et rebords de fen\u00eatres, cette neige qui brille et crisse, glace et br\u00fble, donne soif, \u00e9tourdit et aiguise les sens<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il fait chaud dans ce compartiment, on est enfin partis mais il fait chaud, il pleuvait \u00e0 la gare de Lyon et c\u2019est comme si cette pluie s\u2019\u00e9tait infiltr\u00e9e dans le compartiment bien rempli, toutes les couchettes seront occup\u00e9es, visiblement, dans ce petit espace se tenir debout pour commencer, le temps de\u00a0reconna\u00eetre sa place, de s\u2019occuper de la valise, d\u2019enlever <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/a-bord-du-temps\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #06 |\u00a0\u00e0 bord du temps<\/span><span 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