{"id":55877,"date":"2021-10-26T22:56:45","date_gmt":"2021-10-26T20:56:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=55877"},"modified":"2021-10-27T09:31:05","modified_gmt":"2021-10-27T07:31:05","slug":"p12-daniel-humair-and-road-dream","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/p12-daniel-humair-and-road-dream\/","title":{"rendered":"#P12 | Daniel Humair and Road Dream"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-gallery columns-1 is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\"><ul class=\"blocks-gallery-grid\"><li class=\"blocks-gallery-item\"><figure><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/P_20211024_133448-1-768x1024.jpg\" alt=\"\" data-id=\"55883\" data-full-url=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/P_20211024_133448-1-scaled.jpg\" data-link=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?attachment_id=55883\" class=\"wp-image-55883\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/P_20211024_133448-1-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/P_20211024_133448-1-315x420.jpg 315w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/P_20211024_133448-1-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/P_20211024_133448-1-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/P_20211024_133448-1-scaled.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><\/figure><\/li><\/ul><\/figure>\n\n\n\n<p>Il regarde l\u2019amas des partitions qui couvrent le carrelage de son studio du rez-de-chauss\u00e9e. Il pourrait jouer \u00e0 la guitare un petit pr\u00e9lude de Bach (le tout premier), une balade de Jimi Hendricks, les longues circonvolutions dans les aigus et sans pr\u00e9venir, les chutes vertigineuses dans les soubassements du son, un peu comme Bir\u00e9li Lagr\u00e8ne quand il jouait avec Pastorius, son dr\u00f4le de <em>Smoke on the water<\/em>, une version si stimulante et joyeuse avant de tomber raide mort dans un caniveau parce que les videurs d\u2019une bo\u00eete lui avait mortellement fracass\u00e9 la figure. Bir\u00e9li, que peux-tu imaginer de pire ? Apr\u00e8s ce drame abominable\u2026 Les g\u00e9nies qui meurent dans le caniveau. Et qu\u2019est devenu le pianiste ph\u00e9nom\u00e8ne Joachim K\u00fchn qui s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9 dans un <em>land trip<\/em> \u00e0 Ibiza&nbsp;? A-t-on oubli\u00e9 le contrebassiste Jean-Fran\u00e7ois Jenny-Clark, d\u00e9c\u00e9d\u00e9 subitement d\u2019une scl\u00e9rose en plaque&nbsp;? Que sont devenus les autres&nbsp;? Le batteur Daniel Humair y pense souvent, \u00e0 tous les autres, et pour eux, en eux, a fait ces superbes toiles\u2026 Ce soir, il aimerait voir les toiles de Daniel Humair, ce drumer qui incorporait dans son jeu des hochets de gosse et des mat\u00e9riaux en tout genre pour cr\u00e9er des sons inimitables\u2026 comme le batteur de Philip Catherine (non, pas le chanteur&nbsp;!) qui trempait des cymbales dans des bassines d\u2019eau sur l\u2019album <em>End of August<\/em>, v\u00e9ritable tr\u00e9sor de recherches acoustiques\u2026 Il s\u2019allonge, les bras crois\u00e9s sous la t\u00eate, les yeux plant\u00e9s au plafond, une tasse de caf\u00e9 froid sur la vilaine commode \u00e0 sa gauche, il va falloir imaginer ton <em>land trip<\/em> mon gars. C\u2019est toujours l\u2019heure d\u2019imaginer, \u00e0 13h d\u2019un jour ch\u00f4m\u00e9, apr\u00e8s une nuit courte et fi\u00e9vreuse, avec le go\u00fbt de la Jeanlain dans la gorge, le caf\u00e9 froid \u00e0 gauche qui fait le minuteur. Partirais-tu en Inde comme le Mahavishnu Orchestra de John McLaughlin&nbsp;? Partirais-tu au Vietnam&nbsp;? En Argentine saluer le ballet des manchots sur la c\u00f4te du sud est&nbsp;? Rejoindrais-tu Chicago, New-Orleans pour chanter dans les petits clubs du centre-ville, secou\u00e9s par les temp\u00eates&nbsp;? Les escaliers d\u00e9bordent de bruits au-dessus de sa t\u00eate, des gosses cavalent toute la journ\u00e9e dans le couloir, le plus jeune fait du patin \u00e0 roulettes sur le plancher. Cela devrait l\u2019irriter, le rendre fou. Mais il se pr\u00e9tend chanceux, de pouvoir prendre la guitare et beugler \u00e0 tout va de jour comme de nuit, personne ne viendra frapper contre sa porte. C\u2019est donnant donnant. Il ouvre les volets et subitement une odeur d\u2019\u0153uf pourri vient lui chatouiller les narines. Le vent a tourn\u00e9&nbsp;: les relents de la raffinerie du port remontent les rues jusqu\u2019au centre-ville. C\u2019est une r\u00e9volte, cette agression olfactive. Et puis on sait que la raffinerie de Donges pr\u00e8s de Saint-Nazaire avait sem\u00e9 des complications sanitaires, les gens vivaient moins vieux, cela se disait. Et \u00e7a se sait bien aujourd\u2019hui \u00e0 Brest. Il ferme les vitres. Refait chauffer un caf\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 j\u2019aimerais aller\u2026 Laval peut-\u00eatre, une petite ville d\u00e9cal\u00e9e, tr\u00e8s Rock\u2019n Roll. Ou bien Cherbourg tiens, pour la couleur des pierres, un ersatz de granit, une chose \u00e9tonnante comme les petites criques de sable gris au pied du pont de Plougastel, ce gris qui donne des envies d\u2019amour, de fi\u00e8vre, qui fait chaud dans la vie. Et quand tu tournes la t\u00eate c\u2019est l\u2019oc\u00e9an. Tout droit, ample et gris, profond comme un gouffre de montagne, \u00e9reintant comme une mine de diamants. A l\u2019autre bout, en fixant l\u2019ouest, tu l\u2019imagines bien, la folle, la d\u00e9routante, l\u2019alti\u00e8re forteresse de New-York. La pomme. Il chante la m\u00e9lodie de <em>Chicken<\/em>, il regarde l\u2019heure, il retombe sur le lit. Se laisser remonter le <em>land trip<\/em>, divaguer, se contraindre au silence pour ne pas d\u00e9river trop loin. USA d\u00e9veine, USA soleil, USA tueuse, USA frime, USA o\u00f9 t\u2019es jamais all\u00e9 mec.<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\" type=\"1\"><li>Aller flirter avec la pluie de New-York sur les immenses chantiers qui bordent l\u2019Atlantique. Passer ses journ\u00e9es \u00e0 arpenter la ville avec un imper de Quimper, prendre des photos, prendre encore des photos, sourire avec les gens, poser des milliers de questions aux serveurs de Broadway, si jamais les caf\u00e9s avec terrasse l\u00e0-bas \u00e7a existe. Mais je crois qu\u2019ils n\u2019ont pas de terrasse, les terrasses c\u2019est l\u2019Europe. La discussion entre gens attabl\u00e9s, c\u2019est l\u2019Europe. L\u00e0-bas, c\u2019est dans la rue que tu causes avec des gens, quand tu demandes ton chemin.<\/li><li>Aller \u00e9couter Jeff Beck dans les pizz\u00e9rias de Chicago, parce que les jazzmen ne gagnent pas leur pain en enregistrant des disques. Ils n\u2019ont pas de statut d\u2019intermittent. C\u2019est leur Label qui prend soin d\u2019eux quand ils ont la c\u00f4te et qu\u2019ils vendent assez pour \u00eatre estim\u00e9s.<\/li><li>Bien s\u00fbr manger des plats de haricots rouges \u00e0 la Nouvelle Orl\u00e9ans. Et \u00ab&nbsp;teaser&nbsp;\u00bb toute la nuit en \u00e9coutant des orchestres de rue, avec le fabuleux cor \u00e0 pistons, le trombone, des improvisations lourdingues et p\u00e9pites de foire, o\u00f9 tu joues comme tu te marres, o\u00f9 tu peux forcer le trait, o\u00f9 tu peux pleurer en soufflant dans une trompette en si b\u00e9mol, o\u00f9 tu peux tirer en te d\u00e9hanchant toutes les larmes du d\u00e9sespoir.<\/li><li>&nbsp;Partir sur la c\u00f4te de la Floride pour manger des oranges en matant le soleil couchant, quelques nuits avant la prochaine tornade.<\/li><li>Te coucher sur le sable du Nevada. Te coucher sous la lune et les statues g\u00e9antes du Burning Man, voir ta vie flamber comme un millier de bazars d\u2019\u00e9toiles, faire le bilan de tes souvenirs et raturer tous les mauvais, \u00eatre un silex, \u00eatre un v\u00e9lo monocycle \u00e0 la surface du d\u00e9sert, \u00eatre un spasme de marionnette dans un vent de sable, \u00eatre un mateur tout nu qui fouette les fesses des passants avec des tiges en bigoudis, \u00eatre pour quelques jours un parfait d\u00e9jant\u00e9 oubli\u00e9 de tous, un d\u00e9jant\u00e9 sans amis, un d\u00e9jant\u00e9 sans famille, \u00eatre un insecte aux antennes si sensibles, \u00eatre un insecte aux pas tr\u00e8s lents, minutieux, \u00eatre un \u0153il minutieux, \u00eatre une fulgurance et puis c\u2019est fini, dormir sur un lac mouvant de petits scorpions transparents. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/li><li>Me rendre dans les pays froids du Dakota, revoir tous les films du Dakota, m\u2019enfermer dans une salle de cin\u00e9ma. Rouler toute la nuit sur la neige, \u00eatre envahi de neige, de flocons dans le ventre et la bouche.<\/li><li>Relire <em>Blankets<\/em>, relire <em>Habibi, <\/em>repenser aux mains de Craig Thompson, les mains courbatur\u00e9es, les doigts qui commencent \u00e0 manquer.<\/li><li>Savourer les collines ind\u00e9fendables de San Francisco, le grand pont rouge, relire <em>La Naissance d\u2019un pont. <\/em>Chercher les vagues agit\u00e9es dans les heures vent\u00e9es de la nuit, se jeter dans l\u2019eau glaciale de la West Coast. Marcher le long des camping-caristes, parler avec les nomades, boire un verre avec eux, chuchoter dans la nuit, avec ceux qui vivent dans leur voiture et regardent Netflix sur leur portable pour trouver le sommeil et l\u2019oubli.<\/li><li>S\u2019aventurer dans les plaines du Mississipi. Repenser aux actes racistes, aux incivilit\u00e9s effroyables, au rejet, aux mauvaises rencontres. Relire le r\u00e9cit de Eddy L. Harris qui vit maintenant totalement isol\u00e9 dans un village de Charente, apr\u00e8s avoir parcouru en cano\u00eb des milliers de kilom\u00e8tres sur le Mississipi.<\/li><li>Oublier sa propre existence en louant une vieille moto et rouler jour et nuit sur la Route 66, juste pour trembler en repensant aux premi\u00e8res roulottes, aux nomades de l\u2019existence, aux fugueurs des ann\u00e9es 70, aux amoureux de la route pour la route, aux out landers, aux strangers de partout, \u00e0 Bonnie et Clyde Barrow.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p>On frappe \u00e0 la porte. J\u2019ai du mal \u00e0 comprendre comment \u00e7a a pu arriver. Illico je regarde ma cha\u00eene, la luminette rouge, minuscule, tout est \u00e9teint, secret, parqu\u00e9, tout est vide de sons chez moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se redresse, tangue un peu sous la fatigue, se rattrape au chambranle, ouvre en grand, sans aucune pr\u00e9caution.<\/p>\n\n\n\n<p>La fille est l\u00e0. La vision d\u00e9tonne tellement qu\u2019il en reste bouche b\u00e9e, mi-\u00e9tourdi mi-effray\u00e9. Elle se tient face \u00e0 lui, le visage placard\u00e9 de taches rouges, essouffl\u00e9e, pr\u00eate \u00e0 d\u00e9faillir. Un enfant presque enti\u00e8rement d\u00e9nud\u00e9 dans les bras.<\/p>\n\n\n\n<p>Il la tire \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, ferme imm\u00e9diatement la porte, tire les verrous. Tu fais quoi l\u00e0&nbsp;? comment t\u2019as trouv\u00e9 o\u00f9 j\u2019habitais&nbsp;? \u00e7a va&nbsp;? qu\u2019est-ce qui se passe&nbsp;? Toutes les questions qu\u2019il ne pose pas. Lui intime de s\u2019asseoir, va chercher une tasse de caf\u00e9. Ram\u00e8ne une couette pour le mioche. Va chercher un verre d\u2019eau. Remonte le radiateur. Ferme les rideaux. Qu\u2019est-ce qui se passe&nbsp;? Parle-moi. Parle-moi. Raconte-moi quelque chose. Raconte-moi n\u2019importe quoi. Tu veux aller o\u00f9&nbsp;?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il regarde l\u2019amas des partitions qui couvrent le carrelage de son studio du rez-de-chauss\u00e9e. 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