{"id":55979,"date":"2021-10-28T22:23:57","date_gmt":"2021-10-28T20:23:57","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=55979"},"modified":"2021-11-18T22:02:21","modified_gmt":"2021-11-18T21:02:21","slug":"autobiographie-06-le-the-lipton-jaime-pas-ca","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-06-le-the-lipton-jaime-pas-ca\/","title":{"rendered":"autobiographies #06 | le th\u00e9 Lipton, j&rsquo;aime pas \u00e7a"},"content":{"rendered":"\n<p>Les odeurs changent, les lumi\u00e8res changent, et toujours dans le couloir \u00e9troit sentant le cuir, le tabac et le m\u00e9tal, sentant le th\u00e9, des silhouettes qui passent, tant\u00f4t des passagers tant\u00f4t des stewards ou des contr\u00f4leurs, c&rsquo;est qu&rsquo;il va loin, de ville en ville, de petits points denses tass\u00e9s ponctuant les rails qui s&rsquo;\u00e9tirent chauds, \u00e0 l&rsquo;infini, la nourriture change, le th\u00e9 jamais, le th\u00e9 toujours le m\u00eame, Lipton de ville en ville, le jour et la nuit, le th\u00e9 Lipton et le sachet mou gluant qui surnage puis s&rsquo;enfonce dans un gobelet en carton ; le couloir est \u00e9troit, et le cuir marron beige, toute couleur pass\u00e9e tirant toujours sur le jaune, cuir patin\u00e9 \u00e9ventr\u00e9 souvent, et des couchettes aux couvertures r\u00e2peuses, des couchettes \u00e9troites, un lavabo encastr\u00e9 surmont\u00e9 d&rsquo;un petit miroir, la peau jaune elle-m\u00eame comme le cuir sous la lumi\u00e8re faible et tamis\u00e9e, une clart\u00e9 jamais bien franche et derri\u00e8re la vitre un balancement constant entre le reflet du visage et les lumi\u00e8re indistinctes des quais et des villes travers\u00e9es, l&rsquo;odeur des lieux parfois qui monte du dehors, une odeur de chaud souvent, tant\u00f4t poussi\u00e9reuse, tant\u00f4t v\u00e9g\u00e9tale, au-dehors les bananiers et puis les for\u00eats de bouleaux, les plaines agricoles, la terre noire o\u00f9 s&rsquo;entrelacent racines et corps, les anciennes fosses, l&rsquo;Elbe s&rsquo;\u00e9tend, s&rsquo;\u00e9tale, jaune, vert, visqueux sur les terres inond\u00e9es d&rsquo;o\u00f9 \u00e9mergent usines et pyl\u00f4nes \u00e9lectriques, formes anguleuses et clignotantes que l&rsquo;on devine \u00e0 peine, puis le train s&rsquo;avance dans l&rsquo;air comme dans une temp\u00eate de sable et de poussi\u00e8re par lui soulev\u00e9s, et broie insensiblement sous sa roue, sans que le crissement soit audible, de petits gravillons, se contentant pour d&rsquo;autres de les projeter le long des rails, parmi le ballast, s&rsquo;avance, s&rsquo;approche, longe et s&rsquo;\u00e9loigne &#8211; \u00e0 quelle heure a-t-il donc quitt\u00e9 le quai? &#8211; ce quai baign\u00e9 de lumi\u00e8re, formes assises attendant le d\u00e9part du train, r\u00e9serves de bouteilles d&rsquo;eau en pr\u00e9vision de grandes chaleurs qui ne viendront pas, c&rsquo;est long tu sais le trajet qui m\u00e8ne au Caire, les escales, les noms, les lieux incompr\u00e9hensibles et des cris toujours, le corps \u00e0 l&rsquo;\u00e9troit, il a froid, son grand corps blanc recroquevill\u00e9 sous la couverture, il est pench\u00e9 sur un livre, il remue un chapelet et marmonne des pri\u00e8res, il ne dit rien, \u00e9cras\u00e9 par les vagues de sables arr\u00eat\u00e9es, les dunes immenses entre lesquelles sillonne le petit train filant vers Lima, Andes sableuses mena\u00e7ant \u00e0 chaque instant de s&rsquo;effondrer, silhouettes sombres de montagne, d&rsquo;arbres, de villes surgissent et s&rsquo;effacent, tandis que l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9s\u00e9quilibr\u00e9s, se cognant tant\u00f4t contre la vitre, tant\u00f4t contre la porte du compartiment, les passagers s&rsquo;acheminent en un goutte \u00e0 goutte r\u00e9gulier puis plus rare \u00e0 mesure que la nuit avance, vers la voiture bar, l&rsquo;odeur de nourriture chaude et la soupe qui tremble dans l&rsquo;assiette, l\u2019\u0153il pliss\u00e9 et la vue des couverts grossis et d\u00e9form\u00e9s \u00e0 travers le verre, deux jeunes femmes parlent avec animation puis se taisent et regardent \u00e0 travers la vitre l&rsquo;ombre qui d\u00e9file, quelques \u00e9clats de voix puis essentiellement des chuchotements, les mouvements suspects dans le couloir silencieux, les conversations t\u00e9l\u00e9phoniques et le claquement de la porte des toilettes, parfois t\u00f4t le matin, la voix du contr\u00f4leur r\u00e9veillant les passagers, des noms de villes inconnues et l&rsquo;oreille tendue, le corps a froid et frissonne sous la couverture trop mince quand perce une aube blanche \u00e0 travers le store, la parenth\u00e8se, le mouvement, la libert\u00e9, l&rsquo;espace du train de feutr\u00e9 se fait carc\u00e9ral, \u00e0 chaque arr\u00eat l&rsquo;impatience grandit et l&rsquo;id\u00e9e saugrenue de refaire le trajet en sens inverse, \u00e0 pied cette fois-ci et de laisser s&rsquo;\u00e9loigner dans les villes silencieuses, au creux des montagnes, la silhouette lumineuse du train comme on quitterait un mirage, une vision hallucin\u00e9e, illusion d&rsquo;un confort pr\u00e9caire pour p\u00e9n\u00e9trer \u00e0 nouveau dans la nuit, brute et r\u00e9elle et s&rsquo;enfoncer conscient parmi des chemins sans lumi\u00e8re, l\u2019\u0153il encore \u00e9bloui et l&rsquo;oreille agac\u00e9e par le bruit rythmique des roues, vers d&rsquo;autres n\u00e9ants bleus noirs et travers\u00e9s d&rsquo;argent, le corps marchant, avec au creux des mains br\u00fblant la paume, un gobelet au sein duquel flotte d\u00e9risoire et content, un petit sachet de th\u00e9 Lipton, les rails qui s&rsquo;\u00e9loignent et la langue qui claque qu&rsquo;attaque le tanin.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les odeurs changent, les lumi\u00e8res changent, et toujours dans le couloir \u00e9troit sentant le cuir, le tabac et le m\u00e9tal, sentant le th\u00e9, des silhouettes qui passent, tant\u00f4t des passagers tant\u00f4t des stewards ou des contr\u00f4leurs, c&rsquo;est qu&rsquo;il va loin, de ville en ville, de petits points denses tass\u00e9s ponctuant les rails qui s&rsquo;\u00e9tirent chauds, \u00e0 l&rsquo;infini, la nourriture change, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-06-le-the-lipton-jaime-pas-ca\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #06 | le th\u00e9 Lipton, j&rsquo;aime pas \u00e7a<\/span><span 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