{"id":56069,"date":"2021-10-29T18:32:33","date_gmt":"2021-10-29T16:32:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=56069"},"modified":"2021-10-30T10:42:33","modified_gmt":"2021-10-30T08:42:33","slug":"autobiographies-06-cetait-novembre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-06-cetait-novembre\/","title":{"rendered":"autobiographies #06 | c\u2019\u00e9tait novembre"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"674\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/7CBEF92D-1BC6-4D17-9E8F-21539A4B8340-1024x674.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-56070\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/10\/7CBEF92D-1BC6-4D17-9E8F-21539A4B8340-1024x674.jpeg 1024w, 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lourde et noire, \u00e7a l\u2019avait toujours stup\u00e9fi\u00e9e de voir ces g\u00e9ants de t\u00f4le flotter mais elle n\u2019avait jamais dout\u00e9, s\u2019\u00e9tait toujours sentie en s\u00e9curit\u00e9 \u00e0 leur bord, n\u2019avait jamais consid\u00e9r\u00e9 la mer comme dangereuse, l\u00e0 se r\u00e9jouissait de faire seule la travers\u00e9e, \u00e7a avait un petit go\u00fbt d\u2019aventure de voyager seule, \u00e7a autorisait les rencontres, l\u2019embarquement des voitures avait commenc\u00e9 elles s\u2019engouffraient en moteurs ralentis dans la gueule g\u00e9ante du ferry, quelques pi\u00e9tons partageaient la rampe pour se glisser dans la cage d\u2019escalier blanchie de n\u00e9ons, c\u2019\u00e9tait ensuite un d\u00e9dale de couloirs \u00e9troits moquett\u00e9s de pourpre, ou de bleu, ou d\u2019\u00e9meraude, elle d\u00e9posa sa valise dans la cabine, r\u00e9jouie par la pr\u00e9sence du hublot, se h\u00e2ta de retrouver un pont ext\u00e9rieur, vaguement \u00e9c\u0153ur\u00e9e par les odeurs de fuel, anesth\u00e9si\u00e9e, Marseille la vive n\u2019avait jamais parue aussi silencieuse, c\u2019\u00e9tait comme si la nuit assourdissait les sons, quelques passagers la rejoignaient d\u00e9j\u00e0 sur le pont, des enfants \u00e9nerv\u00e9s et leurs parents f\u00e9briles, des jeunes gens d\u00e9sabus\u00e9s ou m\u00eame tristes, bient\u00f4t elle sentait la pr\u00e9sence des corps, tous semblaient partager une m\u00eame solitude devant la Major, puis le paquebot s\u2019est mis en mouvement et les lumi\u00e8res de la ville fondaient lentement dans la nuit, alors les voyageurs renon\u00e7ant au spectacle regagnaient l\u2019int\u00e9rieur, certains se pressaient vers le restaurant, elle pensa qu\u2019ils n\u2019allaient pas \u00eatre d\u00e9\u00e7us, avait eu la prudence d\u2019acheter pr\u00e8s de la gare un sandwich m\u00e9diocre mais largement plus abordable que les p\u00e2tes bolognaises dont la mauvaise r\u00e9putation n\u2019\u00e9tait plus \u00e0 faire, c\u2019est ce qu\u2019elle avait toujours entendu dire, la cuisine servie \u00e0 bord de ces ferries n\u2019\u00e9tait pas bonne, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre une mani\u00e8re qu\u2019avait sa m\u00e8re de s\u2019arranger avec la pauvret\u00e9\u00a0 \u2014 c\u2019est bien trop cher pour ce que c\u2019est \u2014 \u00e7a justifiait les pique-niques qu\u2019ils avalaient dans la cabine \u00e0 l\u2019abri des regards, c\u2019est ce \u00e0 quoi elle pensait en mastiquant la mie fade du sandwich les yeux accroch\u00e9s aux derni\u00e8res lueurs visibles sur la c\u00f4te, en appui sur le bastingage, maintenant que les sons du navire reprenaient leur place dans l\u2019obscurit\u00e9, les vibrations du moteur, les conversations anim\u00e9es aux accents chantants, le bouillonnement de la mer qui commen\u00e7ait \u00e0 grossir, bient\u00f4t le vent soulevait un air humide et froid, on \u00e9tait au large, elle se d\u00e9cida \u00e0 s\u2019abriter elle aussi, commanda un caf\u00e9 pour profiter un peu de l\u2019ambiance du bar, sentir le moelleux de la banquette, \u00e9couter la musique d\u2019ambiance diffus\u00e9e par les hautparleurs \u2014 il n\u2019y avait pas d\u2019orchestre ce soir-l\u00e0, elle se souvenait en avoir vu jouer lors de pr\u00e9c\u00e9dents voyages, une fois m\u00eame une chanteuse de Bossa Nova, c\u2019\u00e9tait une travers\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9, la lumi\u00e8re du couchant r\u00e9chauffait la voix douce de la chanteuse, enveloppait la salle d\u2019un air ambr\u00e9, illuminait les poussi\u00e8res en suspens, elle \u00e9tait rest\u00e9e longtemps dans la salle sous le chaperonnage de sa cousine c\u2019\u00e9tait comme une f\u00eate \u2014 maintenant elle observe le joli couple rep\u00e9r\u00e9 \u00e0 l\u2019embarquement, leurs mains ne s\u2019\u00e9taient pas d\u00e9nou\u00e9es de la soir\u00e9e, ils n\u2019avaient pas trente ans, peut-\u00eatre venaient ils juste de se marier, elle souriait \u00e0 l\u2019id\u00e9e que c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre l\u00e0 un voyage de noces \u2014 \u00e7a l\u2019int\u00e9ressait pas vraiment cette histoire de mariage enfin elle ne se posait pas encore la question mais si elle devait un jour faire un voyage de noces ce ne serait pas la Corse qu\u2019elle choisirait, \u00e0 la rigueur l\u2019Italie o\u00f9 l\u2019Espagne \u2014\u00a0 elle voyait aussi des familles, les petites tensions, les petits d\u00e9saccords conjugaux, les petits chagrins des enfants \u00e9puis\u00e9s, on a alors entendu la voix du commandant de bord qui annon\u00e7ait que la m\u00e9t\u00e9o n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s cl\u00e9mente, des vents forts \u00e9taient annonc\u00e9s, il serait sage de regagner les cabines, tout le monde semblait h\u00e9siter pourtant on sentait bien que \u00e7a commen\u00e7ait \u00e0 s\u2019agiter, c\u2019\u00e9tait comme si la voix du commandant avait lib\u00e9r\u00e9 la mer \u2014\u00a0 oui la mer enflait \u2014 le personnel a d\u00e9barrass\u00e9 les tables, pressant les passagers qui s\u2019attardaient parce que l\u00e0 c\u2019\u00e9tait une temp\u00eate qui s\u2019annon\u00e7ait \u2014 rien qu\u2019une temp\u00eate le navire en avait vu d\u2019autres mais on allait fermer le bar \u2014 elle se leva \u00e0 contre c\u0153ur, jeta un \u0153il curieux dans le salon o\u00f9 s\u2019\u00e9taient install\u00e9s quelques voyageurs, leurs chaussures abandonn\u00e9es au pied des fauteuils <em>Pullman<\/em> tandis que des courageux s\u2019allongeaient \u00e0 m\u00eame le sol dans leurs sacs de couchages, quelle bonne id\u00e9e elle avait eu d\u2019avoir r\u00e9serv\u00e9 une couchette surtout que la mer ne semblait pas vouloir se calmer, autour d\u2019elle les passagers riaient de ne pas marcher droit, des imprudents avaient l\u00e2ch\u00e9 les rampes et tombaient, elle-m\u00eame n\u2019\u00e9tait pas fi\u00e8re chahut\u00e9e dans les couloirs tendus de moquette, en entrant dans la cabine il y eu comme un \u00e9clair blanc derri\u00e8re le hublot, c\u2019\u00e9tait une vague fracassant sa mousse blanche sur la vitre, elle se d\u00e9shabilla lentement, pr\u00e9occup\u00e9e par la violence des vagues qui faisaient tanguer le ferry, elle posa sur le lit inoccup\u00e9 ses v\u00eatements, ne gardant que le tee-shirt qu\u2019elle portait sous son pull, se glissa entre les draps mous de la couchette, enserra le coussin \u2014\u00a0 elle mettait toujours dans ce geste une infinie tendresse \u2014 tenta d\u2019apaiser sa respiration, la mer \u2014 elle \u2014 ne s\u2019apaisait pas, devenait m\u00eame de plus en plus forte, une temp\u00eate comme celle-l\u00e0 c\u2019\u00e9tait bien la premi\u00e8re fois qu\u2019elle en traversait une, ce n\u2019\u00e9tait pas s\u00fbr qu\u2019elle trouve le sommeil, la nuit allait \u00eatre bien longue \u00e0 voir le hublot s\u2019illuminer d\u2019\u00e9cume blanche, \u00e0 sentir la mer se creuser sous la coque, \u00e0 \u00e9couter son vacarme, elle n\u2019allait pas dormir c\u2019est certain, elle n\u2019avait pas peur, non vraiment elle faisait confiance au paquebot, mais il fallait r\u00e9sister \u00e0 la naus\u00e9e qui finissait par se r\u00e9pandre dans le cr\u00e2ne, fermer les yeux serrer les m\u00e2choires ne serait pas suffisant, elle se laissa aller \u00e0 l\u2019id\u00e9e de sa mort, imaginant la stup\u00e9faction de ses proches apprenant le naufrage, se ravisant aussit\u00f4t, elle ne pouvait supporter la disparition du joli couple, maintenant rattrap\u00e9e par la naus\u00e9e elle avait h\u00e2te de voir le jour se lever \u00e0 travers le hublot, les hauts parleurs diffuseraient la voix du steward annon\u00e7ant l\u2019arriv\u00e9e dans une heure, se lever enfin, sentir l\u2019odeur de caf\u00e9 ti\u00e8de qui l\u2019\u00e9c\u0153urait petite, est-ce que la mer se serait apais\u00e9e, pourrait-elle monter sur le pont pour suivre la splendeur du cap en long travelling bleu, engourdie de la nuit difficile, jambes amollies par le tangage, respirer \u00e0 pleins poumons le parfum de l\u2019\u00eele, l\u2019extase devant la ville rougissante au levant, c\u2019\u00e9tait novembre et le ciel tenait sa promesse de puret\u00e9, et la mer \u00e9tait calme\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait d\u2019abord rejoindre le port de la Joliette depuis la gare Saint Charles, la nuit, c\u2019\u00e9tait novembre et la nuit tombait vite, c\u2019\u00e9tait se souvenir d\u2019instinct du chemin \u00e0 suivre, elle avait pris une bonne avance pour rejoindre le port, d\u00e9j\u00e0 le Danielle Casanova dressait sa silhouette imposante, on aurait dit un immeuble scintillant pos\u00e9 sur l\u2019eau lourde et noire, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-06-cetait-novembre\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #06 | c\u2019\u00e9tait novembre<\/span><span 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