{"id":56202,"date":"2021-10-30T15:49:23","date_gmt":"2021-10-30T13:49:23","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=56202"},"modified":"2021-10-30T17:18:41","modified_gmt":"2021-10-30T15:18:41","slug":"2-portraits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/2-portraits\/","title":{"rendered":"autobiographies #02 | portraits"},"content":{"rendered":"\n<p>Ext\u00e9rieur nuit de la fen\u00eatre du premier la rue d\u00e9serte, un homme marche de long en large en d\u00e9clamant, \u00e7a doit \u00eatre une langue slave. Voix chaude qui enfle, v\u00e9h\u00e9mente, coup\u00e9e de petits rires vite r\u00e9prim\u00e9s et de oh la la oh la la presque chant\u00e9s, c&rsquo;est cette voix qui a pouss\u00e9 a ouvrir la fen\u00eatre. Le blanc du pantalon \u00e9clate entre le noir de l&rsquo;asphalte luisant d&rsquo;une pluie r\u00e9cente et l&rsquo;autre noir, opaque, de son vaste blouson. Dans sa main gauche, le rectangle lumineux qu&rsquo;il ne quitte pas des yeux. On ne sait pas s&rsquo;il lit un texte sur l&rsquo;\u00e9cran ou s&rsquo;il se filme lui-m\u00eame, apr\u00e8s tout c&rsquo;est peut-\u00eatre un acteur aux m\u00e9thodes de travail originales. Ou bien, il est en train de laisser un message vocal \u00e0 la femme qui l&rsquo;a quitt\u00e9 et ne veut pas lui parler. Ou bien il dicte ses derni\u00e8res volont\u00e9s avant d&rsquo;aller se jeter dans la Seine. \u00c0 moins qu&rsquo;il ne commente tout simplement les images sur l&rsquo;\u00e9cran du t\u00e9l\u00e9phone, un film qu&rsquo;il aurait lui-m\u00eame tourn\u00e9, il y a longtemps&#8230; Par moments, sa voix descend jusqu&rsquo;au chuchotement, mais il ne laisse passer aucun silence. De l&rsquo;autre main, il tient par le goulot une bouteille vide dont il ne s&rsquo;occupe pas du tout, ni pour la porter \u00e0 ses l\u00e8vres, ni pour la jeter, enti\u00e8rement concentr\u00e9 sur le rectangle lumineux \u00e0 sa paume. Sa d\u00e9marche n&rsquo;est pas celle d&rsquo;un homme ivre. Un tassement presque imperceptible au niveau des \u00e9paules, jusqu&rsquo;aux lourdes chaussures noires, un poids&#8230; quelqu&rsquo;un qui est parvenu \u00e0 une limite. \u00c0 la lueur des r\u00e9verb\u00e8res quand il marche de gauche \u00e0 droite, son ombre s&rsquo;allonge devant lui. En sens contraire elle le suit. Toutes les fen\u00eatres sont noires. Il est absolument seul.<\/p>\n\n\n\n<p>Mathilde porte sa beaut\u00e9 en armure, comme un exosquelette. Grande, un corps splendide, ses cheveux tr\u00e8s fris\u00e9s, coup\u00e9s Afro, surmontent un visage brun dont la peau tendue aux pommettes luit doucement dans le r\u00e9troviseur, comme la belle patine d&rsquo;un masque en bois dur. Sourcils \u00e9tir\u00e9s \u00e0 l&rsquo;horizontale, yeux de geai, le nez est long et droit, les narines dilat\u00e9es tr\u00e8s mobiles. Elle aime son visage. Elle rit beaucoup, voracement, elle aime rire. De son statut d&rsquo;enfant adopt\u00e9e, elle a fait une fiert\u00e9. Comme des trois enfants qui s&rsquo;agitent sur la banquette arri\u00e8re et qu&rsquo;elle \u00e9l\u00e8ve seule, d&rsquo;un p\u00e8re envol\u00e9. Elle tourne le volant \u00e0 larges gestes, le verbe haut, n&rsquo;h\u00e9sitant pas \u00e0 baisser sa vitre pour invectiver la voiture qui l&rsquo;a doubl\u00e9e de trop pr\u00e8s. Elle a du panache. C&rsquo;est une guerri\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Animale fabuleuse drap\u00e9e d&rsquo;\u00e9lytres en voiles iris\u00e9s, Durance, son visage est celui d&rsquo;un renard &#8211; un renard&nbsp;: museau pointu, fourrure feu, yeux cruels, mais le reste &#8211; le reste du corps est d&rsquo;une chair tr\u00e8s blanche, stri\u00e9e de fines rayures rouge vif, au centre duquel le pubis noir &#8211; le pubis noir fris\u00e9 est bien d&rsquo;une femme. Elle dit qu&rsquo;une queue flamboyante et tr\u00e8s touffue peut se jaillir de son derri\u00e8re d\u00e9licat, que ses pieds dans ce cas deviennent tr\u00e8s grands, tr\u00e8s larges, tr\u00e8s \u00e9tal\u00e9s, avec sous la plante des pastilles qui font ressort, et qu&rsquo;elle peut sauter tr\u00e8s haut, par exemple par dessus un immeuble, ou un pr\u00e9cipice, ou un fleuve, et qu&rsquo;une fois en l&rsquo;air, un simple mouvement de cheville transforme le saut en vol, un vol tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant d&rsquo;apr\u00e8s elle, tr\u00e8s pur, comme les martinets, et que pour freiner et redescendre c&rsquo;est facile, il n&rsquo;y a qu&rsquo;\u00e0 plier les jambes sur la poitrine et faire une galipette avant dans le ciel. Mais je ne la crois pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Au centre du tapis, le musicien est assis tr\u00e8s droit, comme un cavalier, les mains sont fines, le pouce recourb\u00e9 de la droite fait vibrer la corde basse, la paume frappant la peau tendue sur la caisse de l&rsquo;instrument d&rsquo;un mouvement du poignet pendant que les doigts agiles \u00e9gr\u00e8nent sur les hautes cordes les motifs. Qualit\u00e9 brute du son donn\u00e9 par les coups sur la peau, d\u00e9licatesse des notes d\u00e9li\u00e9es par les longs doigts, pr\u00e9sence \u00e0 la fois fine et obs\u00e9dante du son grave qui fait penser \u00e0 une contrebasse aiguis\u00e9e, pr\u00e9cision du dessin qui tourne, jamais exactement le m\u00eame et pourtant se r\u00e9p\u00e9tant jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;hypnose, avec de brusques changements, revirements, reprises, du ternaire au binaire et retour, mouvement sonore des lignes d&rsquo;un Vasarely. Le visage porte une expression d&rsquo;absence, comme si c&rsquo;\u00e9tait quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre qui jouait. La voix jaillit, pleine et chaude bien que dans l&rsquo;aigu du registre masculin, la m\u00eame que celle des tout premiers chanteurs de blues, ceux qui ont travers\u00e9 l&rsquo;oc\u00e9an dans la cale des navires.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame assis contre le mur, il para\u00eet tr\u00e8s grand, debout \u00e7a doit \u00eatre un g\u00e9ant. Ses pieds nus, stri\u00e9s de tra\u00een\u00e9es noires sortent d&rsquo;un pantalon serr\u00e9 aux chevilles, d&rsquo;un brun rouge comme sa barbe et ses cheveux. L&rsquo;ossature reste puissante dans ce visage d\u00e9truit, cette ruine de visage. Les yeux d\u00e9lav\u00e9s ne regardent rien, il a quelque chose d&rsquo;un fant\u00f4me, peut-\u00eatre \u00e0 cause de son immobilit\u00e9 et de la b\u00e2che en plastique d&rsquo;un blanc sale dont il s&rsquo;enveloppe \u00e9troitement. Ses mains tremblantes peinent \u00e0 se d\u00e9p\u00eatrer de la b\u00e2che pour saisir le sac en papier qu&rsquo;on lui tend et quand il le tient, ayant jet\u00e9 un coup d&rsquo;oeil \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur il en extrait une grappe de raisin. Eh ben voil\u00e0&nbsp;! dit-il, comme si cette grappe de raisin \u00e9tait la chose la plus naturelle, la plus \u00e9vidente, attendue par lui depuis le matin qu&rsquo;il est l\u00e0, assis contre le mur sous sa b\u00e2che en plastique, avec pour tout bagage la cannette en fer blanc pos\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les cheveux tir\u00e9s en chignon d\u00e9gagent le visage \u00e9maci\u00e9, surtout les yeux d&rsquo;un bleu dur, des yeux qui interrogent sachant qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas de r\u00e9ponse. Elle ne mendie pas, assise toute droite sur la couverture qui recouvre la bouche de m\u00e9tro au beau milieu du trottoir, les gens la contournent machinalement, ils sont press\u00e9s de rentrer, il fait froid. Dire son nom est une chose trop personnelle, dit-elle, trop personnelle, comme sa vie, c&rsquo;est trop personnel. Toute situation a un d\u00e9but, un milieu et une fin dit-elle, assise l\u00e0, sur la bouche de m\u00e9tro. Elle dispose d&rsquo;un sac en plastique blanc contenant des v\u00eatements, et d&rsquo;une paire de souliers \u00e0 talons aiguilles, \u00e0 lani\u00e8res, bien peu adapt\u00e9s \u00e0 la saison. \u00c0 quelques jours de l\u00e0, on la retrouve \u00e0 un autre endroit, assise sur le pan coup\u00e9 du mur qui fait le coin. Les yeux \u00e0 demi ferm\u00e9s, elle tourne convulsivement la t\u00eate de droite et de gauche. Si par hasard quelqu&rsquo;un tente de l&rsquo;approcher, elle tend les bras devant, mains retourn\u00e9es, dans un geste de conjuration comme on le fait pour se prot\u00e9ger des d\u00e9mons.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ext\u00e9rieur nuit de la fen\u00eatre du premier la rue d\u00e9serte, un homme marche de long en large en d\u00e9clamant, \u00e7a doit \u00eatre une langue slave. Voix chaude qui enfle, v\u00e9h\u00e9mente, coup\u00e9e de petits rires vite r\u00e9prim\u00e9s et de oh la la oh la la presque chant\u00e9s, c&rsquo;est cette voix qui a pouss\u00e9 a ouvrir la fen\u00eatre. Le blanc du pantalon <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/2-portraits\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #02 | portraits<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":372,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,2839],"tags":[],"class_list":["post-56202","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographie-02"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56202","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/372"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=56202"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56202\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=56202"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=56202"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=56202"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}