{"id":56307,"date":"2021-10-31T19:10:24","date_gmt":"2021-10-31T18:10:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=56307"},"modified":"2021-11-02T17:25:11","modified_gmt":"2021-11-02T16:25:11","slug":"les-amies-de-ma-mere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-amies-de-ma-mere\/","title":{"rendered":"autobiographies #04 | les amies de ma m\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p>Ma m\u00e8re s\u2019appelait No\u00eblle. On en plaisantait bien. Entre la m\u00e8re No\u00ebl et l\u2019\u00e9cologiste nous avions le choix. D&rsquo;o\u00f9 un go\u00fbt, une attention, pour les noms qui disent des mots. Longtemps apr\u00e8s son d\u00e9c\u00e8s survenu quand j\u2019\u00e9tais jeune, replonger dans son univers, dans cette \u00e9poque des ann\u00e9es cinquante, voir \u00e9crits le nom des lieux qu\u2019elle fr\u00e9quentait, le nom des personnes qui comptaient pour elle, le pr\u00e9nom de ses amies, voir s\u2019ils \u00e9taient aussi bizarres (elle \u00e9tait n\u00e9e en ao\u00fbt), en une sorte de portrait en creux trac\u00e9 par elle. Son sac, dans une armoire, avait \u00e9t\u00e9 gard\u00e9 tel quel. Appara\u00eet son carnet d\u2019adresses, petit, noir, frip\u00e9, aux coins dor\u00e9s, un crayon sur le c\u00f4t\u00e9, encore parfum\u00e9 de poudre de riz, ce r\u00e9pertoire des lieux, des liens. La famille occupe une grande partie dans ce carnet. Son p\u00e8re, sa belle-m\u00e8re, ses belles-s\u0153urs, qui habitaient dans les diff\u00e9rents arrondissements de Paris, rue des Archives, avenue de Villiers, avenue F\u00e9lix Faure, rue V\u00e9ron\u00e8se, rue de Tr\u00e9vise, boulevard Saint-Denis, un Paris que je ne fr\u00e9quente plus depuis longtemps. Nous n\u2019\u00e9tions pas si \u00e9loign\u00e9s, nous qui vivions \u00e0 Levallois, il suffisait de rejoindre la station Louise Michel. Il y avait aussi des adresses du quotidien : teinturerie, Imp\u00f4ts, lyc\u00e9e, m\u00e9decins -la m\u00e8re No\u00ebl n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 g\u00e2t\u00e9e \u00e0 la fin de sa vie- dans le quartier\u00a0: des rues comme Anatole France, boulevard Barbusse, avenue Pereire, boulevard Bineau\u2026 Ce n\u2019est pas la litanie des ch\u00e2teaux de la Loire, mais ils chantent aussi bien. Le point le plus \u00e9loign\u00e9 \u00e9tait l\u2019avenue des Ternes o\u00f9 nous poussions, cette fois par bus, pour les magasins de tissus, qu\u2019elle prenait plaisir \u00e0 choisir, \u00e0 notre grande impatience d\u2019enfants g\u00e2t\u00e9s. Pas la m\u00eame chose avec ses amies, Andr\u00e9 Chevreuil, \u00e0 Chartres, Zo\u00e9 Fontanie, en Suisse, Gis\u00e8le Vienne \u00e0 Montmorency, Paul Blay \u00e0 Marseille oh\u00a0! les amiti\u00e9s dispers\u00e9es\u00a0: pour cause de mariage ? de travail\u00a0? G\u00e9ographie \u00e9clat\u00e9e qui aura favoris\u00e9 le renfermement sur le foyer, -elle ne travaillait pas. Ce vide a-t-il \u00e9t\u00e9 la cause de ce que, face \u00e0 la maladie, elle n\u2019a pu assez lutter ? Appara\u00eet Gabrielle Autun, dite Gaby. Quelque chose palpite. Se lever et pr\u00e9parer un th\u00e9. Le temps d\u2019aller \u00e0 la cuisine, se dessine un pavillon \u00e0 Ville d\u2019Avray\u2026 Ce jour d\u2019automne o\u00f9 nous y sommes all\u00e9s, un dimanche de grand froid, j\u2019avais dix ans. Une cloche aigrelette, une dame brune et mince, une frange tenue sur le c\u00f4t\u00e9 par une pince, fa\u00e7on 1930, et le jardin\u00a0: une gargouille, debout au-dessus d\u2019un bassin en demi-lune enceint de roses anciennes.  Un peu moins pr\u00e9cis, derri\u00e8re cette gargouille dress\u00e9e, un jardin en quadrilat\u00e8re. Et puis ces trois marches de chaque c\u00f4t\u00e9 qui menaient \u00e0 un autre carr\u00e9 central, comme, j\u2019avais pens\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque et cela insistait : une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre\u00a0! Deux marronniers modestes surplombaient. Un peu de temps passe avant de reprendre le feuilletage. Et une autre r\u00e9miniscence \u00e9merge, en lisant le nom de Gis\u00e8le Vienne. Il s\u2019agit cette fois d\u2019une visite faite bien apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s maternel.Son nom avait resurgi brusquement apr\u00e8s bien des ann\u00e9es, une synapse s\u2019\u00e9tait raccord\u00e9e, sa piste avait pu \u00eatre remont\u00e9e, la dame avait gard\u00e9 son nom de jeune fille. Je voulais tellement un t\u00e9moignage, que quelqu\u2019un m\u2019en parle enfin, de ce fant\u00f4me, et je ne savais pas que de son c\u00f4t\u00e9, Gaby avait bascul\u00e9 dans le gouffre de l\u2019oubli. Ce moment est grav\u00e9 o\u00f9 j\u2019arrive, pleine d\u2019espoir, et commence par d\u00e9tailler la villa, le temps d\u2019oser affronter cette \u00e9motion, oser me r\u00e9jouir \u00e0 l\u2019avance. Sur la fa\u00e7ade avant, des angelots sculpt\u00e9s en terre cuite, sur trois cadres encastr\u00e9s, d\u00e9coration jamais vue ailleurs. Une plaque indique \u00ab\u00a0Pain de Sucre\u00a0\u00bb. On ne r\u00e9pond pas \u00e0 mon coup de sonnette, la porte est ouverte et je rentre. En faisant le tour par le jardin, se r\u00e9v\u00e8le une terrasse suspendue entre deux corps de b\u00e2tisse, l\u2019un plus haut que l\u2019autre. Une vigne vierge grimpe et donne quelque charme \u00e0 cet ensemble cubique dont je comprends mal le choix de nom.La rencontre a lieu, et prenant connaissance de ce qui lui arrive, ce malheur plus grand que le mien, l\u00e0 s\u2019arr\u00eatent mes souvenirs. La conversation a d\u00fb se faire dans le vide de sa part et la compassion de la mienne. &#8230;Et me retrouve \u00e0 me retirer et me fondre dans une nuit de d\u00e9ception et de tristesse. Et maintenant, le carnet ferm\u00e9 \u00e0 la main, de nouveau sur la br\u00e8che : il y a bien encore une autre maison flottant dans ma m\u00e9moire,\u00a0qui ne parvient \u00e0 se rattacher \u00e0 aucune adresse, une maison de campagne quelque part en France, un jour. Une quasi photo que cette vue de deux tourelles encadrant une maison bourgeoise \u00e0 portes-fen\u00eatres bleu lin, perc\u00e9es dans une long\u00e8re. Et ce moment intense, quand l\u2019all\u00e9e qui traverse le parc et chemine dans le bois, ouvre sur le ventre du soleil affal\u00e9 dans les champs \u00e0 l\u2019horizon, et dont des rayons perdus touchent en retour, tels des flamm\u00e8ches rouges, les frondaisons des ch\u00eanes. Puis ce repas sous les charmes, une longue tabl\u00e9e en dessous d\u2019ampoules accroch\u00e9es comme dans une f\u00eate villageoise, toutes couleurs, lampions de f\u00eate villageoise, perdu, cela, perdu\u2026Me restent plus les lieux que les humains.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ma m\u00e8re s\u2019appelait No\u00eblle. On en plaisantait bien. Entre la m\u00e8re No\u00ebl et l\u2019\u00e9cologiste nous avions le choix. D&rsquo;o\u00f9 un go\u00fbt, une attention, pour les noms qui disent des mots. 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