{"id":56484,"date":"2021-11-02T11:58:01","date_gmt":"2021-11-02T10:58:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=56484"},"modified":"2021-11-02T12:08:52","modified_gmt":"2021-11-02T11:08:52","slug":"13-linventer-vrai","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/13-linventer-vrai\/","title":{"rendered":"#L13 | l\u2019inventer vrai"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Premi\u00e8re version<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>1<\/strong> Joel regarde son ancien h\u00f4tel qui brille comme au temps de sa jeunesse. Il a lui-m\u00eame aid\u00e9 \u00e0 repeindre la fa\u00e7ade, les colonnades, et aussi l\u2019enseigne qui danse sur des gonds huil\u00e9s, le nom de toujours remis \u00e0 neuf, en ocre sur fond jaune, et il n\u2019est pas m\u00e9content de son travail. Bob a ajout\u00e9 une rang\u00e9e suppl\u00e9mentaire de bungalows, cela fait, en tout, douze chambres de tailles diff\u00e9rentes, pr\u00eates \u00e0 accueillir le monde qui passe. Le parking a lui aussi \u00e9t\u00e9 agrandi aux d\u00e9pends du mus\u00e9e de ferraille qui, selon Bob, ne servait qu\u2019\u00e0 accumuler de la poussi\u00e8re, une seule voiture en garde la m\u00e9moire, une coccinelle dont la carrosserie a \u00e9t\u00e9 repeinte afin de reproduire \u00e0 grand renforts de rouges orang\u00e9s le coucher du soleil qu\u2019on voit \u00e0 partir de la terrasse prot\u00e9g\u00e9e par un auvent rabattable en pr\u00e9vision des ouragans ou des temp\u00eates de sable. C\u2019est propre et vivant. M\u00eame les vieux acacias semblent avoir rajeuni. Tous les matins, \u00e0 son arriv\u00e9e, Joel mesure l\u2019effet que l\u2019ensemble produit \u00e0 partir de la route et sourit de satisfaction. Il n\u2019a pas encore accept\u00e9 l\u2019invitation de Bob de venir habiter l\u2019h\u00f4tel, mais il y pense s\u00e9rieusement, surtout parce que Zirca, la chienne qui l\u2019a adopt\u00e9 quelques mois plus t\u00f4t, semble aussi avoir adopt\u00e9 Bob et ne se fait pas prier pour l\u2019accompagner partout o\u00f9 il va, principalement du c\u00f4t\u00e9 du petit jardin o\u00f9 vivent les paons et les dindons. Il se sent bien. A encore une certaine difficult\u00e9 \u00e0 s\u2019habituer \u00e0 la nouvelle d\u00e9coration du bar qui fait aussi office de r\u00e9ception. L\u2019espace est plus grand, c\u2019est un fait, car le comptoir a \u00e9t\u00e9 recul\u00e9 et beaucoup du bric-\u00e0-brac qui s\u2019y \u00e9tait accumul\u00e9 est parti \u00e0 la poubelle. Les gros fauteuils en cuir autour des tables basses l\u2019intimident un peu, mais les murs se sont repeupl\u00e9s de photos anciennes qu\u2019il a rendues \u00e0 Bob et qui retracent l\u2019histoire de l\u2019h\u00f4tel au long des d\u00e9cennies. Celle o\u00f9 figure son grand-p\u00e8re est revenue bien en \u00e9vidence comme un hommage au pr\u00e9curseur qui a aid\u00e9 \u00e0 \u00e9riger la ville. Le vieux piano a \u00e9t\u00e9 tant bien que mal rafistol\u00e9 et Joel se r\u00e9jouit qu\u2019une des remises qui servait \u00e0 empiler des bouteilles vides soit maintenant transform\u00e9e en salle de billard. Bob lui demande conseil sur tout ce qu\u2019il veut entreprendre et m\u00eame si le dernier mot lui revient toujours, Joel est content de pouvoir donner son avis. Il se revoit dans ce projet qui renait des cendres, et il lui semble avoir gagn\u00e9 sur l\u2019\u00e9chiquier des grands moments. Plus question de partir et d\u2019abandonner la ville o\u00f9 il a toujours v\u00e9cu. Bob n\u2019est pas un grand parleur, il se renfrogne m\u00eame quand il s\u2019agit de son pass\u00e9, mais Joel parle pour deux et est s\u00fbr d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9, ce qui ne lui arrivait plus depuis longtemps. En fait, s\u2019il y pense bien, depuis que Zirca est entr\u00e9e dans sa vie, tout se passe \u00e0 merveille. Curieux, non&nbsp;? Donc, oui, un de ces jours il prendra d\u00e9finitivement le chemin de l\u2019h\u00f4tel et viendra occuper une des chambres du premier \u00e9tage, compl\u00e9tement r\u00e9nov\u00e9, en essayant d\u2019oublier les moments terribles qu\u2019il y a v\u00e9cus. <strong>2<\/strong> Alors, c\u2019est l\u00e0 que t\u2019es venu te cacher&nbsp;? Bob pose imm\u00e9diatement le verre qu\u2019il tient dans la main de peur que celle-ci ne commence \u00e0 trembler. C\u2019est une femme qui lui parle, assise de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du comptoir, un sourire aux l\u00e8vres. Elle n\u2019attend pas de r\u00e9ponse et enchaine aussit\u00f4t&nbsp;: Je me demandais bien o\u00f9 t\u2019avais bien pu aller apr\u00e8s ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 l\u2019a\u00e9roport, je m\u2019attendais pas \u00e0 te trouver ici en train de faire le barman. Bob a eu le temps de se ressaisir et veut la faire parler. A l\u2019a\u00e9roport, vous m\u2019avez vu \u00e0 l\u2019a\u00e9roport&nbsp;? Il ne souvenait pas de son visage. C\u2019est ce que je viens de dire, tu m\u2019as m\u00eame fait perdre mon avion ce jour-l\u00e0. J\u2019ai d\u00fb passer la nuit \u00e0 l\u2019h\u00f4tel \u00e0 cause de toi. Tiens, tu me dois au moins le verre que je suis en train de boire maintenant. Alors, ils t\u2019ont emmen\u00e9 en taule&nbsp;? Qu\u2019est-ce que t\u2019avais fait&nbsp;? T\u2019avais de la drogue ou quoi&nbsp;? Il se d\u00e9fend&nbsp;: Mais non, c\u2019\u00e9tait juste un contr\u00f4le de routine, j\u2019arrivais d\u2019un autre continent. Bob se souvient parfaitement de ce contr\u00f4le et de ce qu\u2019il a d\u00fb endurer pendant un interrogatoire qui s\u2019est prolong\u00e9 pendant plus d\u2019une heure. Il a cru effectivement qu\u2019il allait finir en taule. La femme d\u00e9j\u00e0 reprenait son discours. Et \u00e0 cause de toi, on a tous eu droit \u00e0 une v\u00e9rification redoubl\u00e9e. Quand ils aiment pas une tronche, ils te le font savoir. La mienne leur est pas revenue. Alors, comme \u00e7a, t\u2019es innocent comme un petit b\u00e9b\u00e9&nbsp;? Pendant qu\u2019elle riait, il pouvait voir les tendons de son cou se raidir et des poches sombres se former sous ses yeux d\u2019une couleur ind\u00e9finissable. Juste pour la forme, Bob murmure quelques mots :&nbsp; Je suis d\u00e9sol\u00e9 de vous avoir fait perdre votre avion, c\u2019\u00e9tait pas dans mes plans. C\u2019est quoi cet accent que t\u2019as&nbsp;? T\u2019es pas d\u2019ici. Bob sort imm\u00e9diatement sa r\u00e9ponse apprise par c\u0153ur. Non, je viens de Nouvelle Z\u00e9lande. La femme repart de plus belle. T\u2019as pas l\u2019accent n\u00e9oz\u00e9landais non plus. Bob reste en silence. Il ne doit pas d\u2019explications \u00e0 cette inconnue. Parler le moins possible, c\u2019est ce qu\u2019il se dit toujours, puisqu\u2019il n\u2019a de comptes \u00e0 donner \u00e0 personne. La femme n\u2019insiste pas.&nbsp; Bon, de toute fa\u00e7on, \u00e7a me regarde pas. Paie-moi encore un verre et on est quittes. Et je voudrais aussi une chambre. La six est libre&nbsp;? Bob prend de dessous le comptoir le livre de registres et fait semblant de v\u00e9rifier pendant que la femme attend avec un regard ironique. Oui, la six est libre. Il lui tend une fiche toute neuve et la laisse seule car un groupe de motards a d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9 tous les fauteuils au fond de la salle. A ce rythme-l\u00e0, il va falloir qu\u2019il embauche quelqu\u2019un de plus pour servir les clients. Pour l\u2019instant ils ne sont que trois, lui, le cuisinier et le fils de ce dernier qui vient trois fois par semaine lui donner un coup de main. Le temps de noter les commandes et de les refiler \u00e0 Jack, voil\u00e0 Joel qui sort de la salle de billard pour prendre un renfort de bi\u00e8res. Il lui fait un clin d\u2019\u0153il comme pour lui dire que tout marche sur des roulettes. C\u2019est un vendredi soir, la maison est \u00e0 moiti\u00e9 pleine, ce qui pour un d\u00e9but n\u2019est pas mal du tout. Quand il revient \u00e0 son poste, derri\u00e8re le comptoir, la femme a d\u00e9j\u00e0 rempli le formulaire et l\u2019attend. Il lit son nom&nbsp;: Alice Weber, prend la cl\u00e9 du bungalow num\u00e9ro six et la pose pr\u00e8s d\u2019elle. Comme convenu, il lui sert un autre verre de whisky. Toujours son air un peu moqueur. Tu bois pas&nbsp;? Sers-toi un coup pour me faire compagnie. Il s\u2019excuse&nbsp;: Je ne bois pas, d\u2019ailleurs, j\u2019ai pas mal de travail comme vous pouvez constater. Je vous souhaite un excellent s\u00e9jour, Alice. Vous comptez rester longtemps&nbsp;? Je ne comptais pas rester du tout. Bob la regarde avec surprise, mais ne dit rien.&nbsp; J\u2019ai d\u2019ailleurs une chambre r\u00e9serv\u00e9e au Royal Hotel. Je m\u2019\u00e9tais juste arr\u00eat\u00e9e pour voir les changements par ici. J\u2019ai connu cet h\u00f4tel il y a quelques ann\u00e9es. J\u2019ai m\u00eame v\u00e9cu pendant un certain temps \u00e0 Minetown. C\u2019est d\u2019ailleurs ici que j\u2019ai rencontr\u00e9 mon futur mari, qui ne l\u2019est plus, du reste. J\u2019y connais presque tout le monde, m\u00eame Joel. Oui, tout compte fait, il vaut mieux que je reste ici. Une semaine, peut-\u00eatre. Cela ne te d\u00e9range pas&nbsp;? Bob est pris au d\u00e9pourvu par cette question idiote. J\u2019esp\u00e8re que vous aimerez les nouvelles installations. Elle rit encore. Oh, je fais pas la difficile, j\u2019ai vu pire. <strong>3 <\/strong>G\u00e9rer un \u00e9tablissement commercial comme celui qu\u2019il vient d\u2019acqu\u00e9rir n\u2019est pas une t\u00e2che facile, et Bob s\u2019en doutait bien depuis le d\u00e9but, mais il est satisfait d\u2019avoir toutes ses journ\u00e9es remplies. Cela l\u2019emp\u00eache de penser et de se replier sur lui-m\u00eame comme il a tendance \u00e0 faire. Pour le moment, il a cinq h\u00f4tes, une famille de trois personnes venue visiter la ville et qui a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 se loger dans un endroit plus pittoresque que le parc des caravanes, un g\u00e9ologue juste arriv\u00e9 pour une conf\u00e9rence au Club des Naturalistes des Terres Arides et Alice, qui n\u2019est pas encore partie, se prom\u00e8ne tous les matins devant la terrasse dans des bottes de cowboy pleines de poussi\u00e8re, parle constamment au t\u00e9l\u00e9phone et puis disparait pendant la journ\u00e9e. Certains soirs, elle fait son entr\u00e9e dans le bar, s\u2019assoit au comptoir comme la premi\u00e8re fois, commande une boisson et essaie d\u2019attirer son attention, toujours sur le m\u00eame ton ironique et un peu moqueur. Il lui r\u00e9pond amicalement. Elle est la manageuse de plusieurs groupes de musique et lui a lanc\u00e9 le d\u00e9fi d\u2019accueillir \u00e0 l\u2019h\u00f4tel une bande qui viendra dans quelques jours pr\u00e9senter un spectacle en ville. Et pourquoi pas une soir\u00e9e suppl\u00e9mentaire au Silver Hotel, lui a-t-elle propos\u00e9 sans sembler y avoir pens\u00e9 plus de deux secondes&nbsp;? Son amie, Claire Hunt, la promotrice de tout ce qui bouge \u00e0 Minetown, comme elle-m\u00eame la qualifie, n\u2019aura pas de difficult\u00e9 \u00e0 organiser l\u2019affaire. C\u2019\u00e9tait une proposition tentante, et en ayant parl\u00e9 \u00e0 Joel, il a fini par accepter. En faisant la connaissance de cette Claire Hunt, il a fini par comprendre que celle-ci \u00e9tait la femme du notaire, Gerard Hunt, qui s\u2019est charg\u00e9 des proc\u00e9dures de vente de l\u2019h\u00f4tel. Une femme singuli\u00e8re, vivant dans un monde qui n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 elle. Elle est arriv\u00e9e un matin, \u00e0 toute allure, a inspect\u00e9 les lieux d\u2019un regard strictement professionnel, en vue du concert qui allait avoir lieu, l\u2019a mis au courant de ce qu\u2019il fallait faire, c\u2019est-\u00e0-dire, rien, car pendant deux jours, elle et son \u00e9quipe g\u00e9reraient l\u2019espace et coordonneraient toutes les op\u00e9rations logistiques. Il n\u2019a eu qu\u2019\u00e0 empocher la somme qu\u2019elle lui a remise sans discuter ni conditions ni prix. En un clin d\u2019\u0153il, ils \u00e9taient tous l\u00e0, la bande a fait pendant plus d\u2019une une heure un boucan d\u2019enfer et aussi les d\u00e9lices des spectateurs et de ses h\u00f4tes qui ont pu profiter du spectacle gratuitement. En un clin d\u2019\u0153il, ils sont partis, laissant tout comme avant, tranquille et rang\u00e9. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment de cela qu\u2019il discute avec Joel, assis \u00e0 une table sur la terrasse, regardant le vent qui soul\u00e8ve une l\u00e9g\u00e8re poussi\u00e8re en pr\u00e9vision d\u2019une temp\u00eate durant la nuit. Pour l\u2019instant, il a install\u00e9 son pied-\u00e0-terre dans un de ses bungalows, celui-l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 le grand-p\u00e8re de Joel a s\u00e9journ\u00e9 pendant les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, alors que Joel, qui a accept\u00e9 son invitation, occupe maintenant une petite suite au premier \u00e9tage, deux des anciennes chambres ayant \u00e9t\u00e9 r\u00e9unies en un seul appartement. Les nuits sont chaudes, lourdes, et la plupart du temps, quand le vent se l\u00e8ve, c\u2019est uniquement pour annoncer une temp\u00eate s\u00e8che comme celle qui va arriver dans quelques heures. Joel lui dit que bient\u00f4t la pluie viendra s\u2019installer pour plusieurs jours et qu\u2019il faut d\u00e8s maintenant garantir les moyens de la retenir. S\u2019il \u00e9tait catholique croyant, il dirait que Joel est son ange gardien, il veille \u00e0 tout sans trop le laisser para\u00eetre, lui donne conseil sans imposer sa volont\u00e9, l\u2019instruit sur ce qu\u2019il faut savoir pour se frayer un chemin dans ce mode de vie qui le confond encore un peu. Un jour, il prendra le temps d\u2019y r\u00e9fl\u00e9chir plus longuement. Il vit encore en permanent \u00e9tat d\u2019alerte. Une question impromptue, des paperasses \u00e0 signer avec son nouveau nom, des questions proc\u00e9duri\u00e8res \u00e0 r\u00e9gler le rendent nerveux.&nbsp; Il ne comptait pas que la curiosit\u00e9 des visiteurs et des clients retombe sur lui de mani\u00e8re si insistante, mais en m\u00eame temps, il fallait s\u2019en douter. C\u2019est si rare de ces jours qu\u2019un \u00e9tranger s\u2019installe dans la ville. Il essaie de faire en sorte que le peu d\u00e9tails qu\u2019il donne sur sa vie s\u2019applique \u00e0 toutes les circonstances possibles et fournit abondance de d\u00e9tails sur sa d\u00e9couverte de l\u2019h\u00f4tel, ses d\u00e9marches pour l\u2019acheter, la rencontre avec Joel au Jerry\u2019s Pub.&nbsp; Pour le pass\u00e9 qu\u2019il s\u2019est forg\u00e9, il n\u2019a que des mots \u00e0 vendre, aucune \u00e9motion, aucune pointe de vrai qui puisse lui donner de l\u2019\u00e9paisseur. Quelqu\u2019un d\u2019un peu fut\u00e9, comme Alice par exemple, ne s\u2019y m\u00e9prendrait pas, mais personne, m\u00eame elle, ne pense aux autres comme de possibles hors-la-loi \u00e0 moins que ceux-ci ne leur donnent une bonne raison pour cela. Et lui, n\u2019en donne aucune, bien au contraire. Heureusement aussi que Joel est l\u00e0 pour faire les frais de la conversation qui lui fait d\u00e9faut. Il ne lui pose aucune question indiscr\u00e8te, m\u00eame s\u2019il pressent que quelque chose d\u2019important se cache derri\u00e8re son mutisme obstin\u00e9. Tant que cela pourra tenir entre les barri\u00e8res de ces conditions tacites que tous deux ont accept\u00e9es, il n\u2019a pas \u00e0 s\u2019en faire. Mais il lui co\u00fbte de n\u2019\u00eatre pas honn\u00eate envers son nouvel ami. Il sait aussi que cette vigilance constante ira au fil des jours en s\u2019att\u00e9nuant et il est certain que tant qu\u2019il se maintiendra sur le qui-vive tout ira bien. Mais il sait aussi qu\u2019un jour, son attention faiblira, car on ne peut vivre constamment aux aguets, et que le coup frapp\u00e9 au moment o\u00f9 il s\u2019y attendra le moins, sera le dernier et fatal. Tant que ce moment n\u2019arrivera pas, il respire.&nbsp; <strong>4<\/strong> La bonne f\u00e9e repart, murmure Alice Weber, assise au bar du Silver Hotel, jambes crois\u00e9es sous une jupe longue en jean. Bob remarque dans sa voix une intonation d\u2019amertume. Mais vous reviendrez, n\u2019est-ce pas&nbsp;? lui demande-t-il avec un sourire. Pas de sit\u00f4t. J\u2019ai trois contrats \u00e0 boucler au Canada. Oui, continue-t-elle en voyant son air de surprise, je m\u2019en vais dans les terres froides. Cela me rafraichira les id\u00e9es. Tu connais le Canada&nbsp;? Vaguement, lui r\u00e9pond-il. C\u2019est pas de l\u00e0 que t\u2019arrivais quand je t\u2019ai vu \u00e0 l\u2019a\u00e9roport&nbsp;? Oui, c\u2019est vrai, dit-il en ajoutant effront\u00e9ment un mensonge, je venais de rendre visite \u00e0 un ami malade. Elle le regarde fixement dans les yeux. Tu t\u2019en rends pas compte, mais tous ces airs myst\u00e9rieux que tu prends sont particuli\u00e8rement attirants pour une femme. Il baisse les siens et se tait. Je vous suis vraiment reconnaissant d\u2019avoir eu l\u2019id\u00e9e du spectacle, reprend-il au bout de quelques secondes. Cela a fait une sacr\u00e9e pub pour l\u2019h\u00f4tel. Une bonne publicit\u00e9, ajoute-t-elle, tout en remarquant le brusque changement de sujet. Joel te l\u2019a peut-\u00eatre pas dit, mais cet endroit \u00e9tait depuis sa naissance un antre de p\u00e9ch\u00e9s. Elle \u00e9clate de rire. Je ne le savais pas quand j\u2019ai achet\u00e9 l\u2019h\u00f4tel, mais cela n\u2019y aurait rien chang\u00e9. Ma d\u00e9cision \u00e9tait prise. Et les p\u00e9ch\u00e9s, il y en a partout, pas seulement ici. Je t\u2019le fais pas dire. C\u2019est un bonne v\u00e9rit\u00e9, ajoute-elle.&nbsp; Ceux d\u2019ici \u00e9taient commis au grand jour. On pouvait pas se tromper. Bon, cette note est pr\u00eate&nbsp;? Je voudrais pas encore une fois rater mon avion \u00e0 cause de toi. Oui, elle pr\u00eate. Et Bob lui tend une feuille de papier, sans lui dire, cependant, qu\u2019il lui a fait un prix sp\u00e9cial, en soustrayant les deux nuits du concert. Elle ne semble pas le remarquer, pr\u00e9sente sa carte, paie en silence et se l\u00e8ve. Il l\u2019accompagne jusqu\u2019\u00e0 la sortie du bar, lui souhaite bon voyage, la suit du du regard jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle disparaisse, engloutie par les voitures du parking. Ses yeux sont gris cercl\u00e9s de noir, pense-t-il, et elle est tout simplement arriv\u00e9e trop t\u00f4t.&nbsp;&nbsp; <strong>5<\/strong> Il y a des pages blanches qu\u2019on voudrait inscrire sur sa vie pour ne pas devoir parler de tout ce qui empoisonne, parfois un simple regard, des mots qu\u2019on voudrait oublier ou des \u00eatres qui n\u2019auraient jamais d\u00fb exister. Chaque h\u00f4tel garde pour lui seul ces pages immacul\u00e9es que le temps s\u2019empresse de froisser pour les jeter au loin. Celui-ci n\u2019est pas une exception. Il faut \u00eatre agile et rapide, les attraper au vol, avant qu\u2019elles ne disparaissent sans laisser de trace.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Version 2<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Joel regarde son ancien h\u00f4tel qui brille comme au temps de sa jeunesse. Il a lui-m\u00eame aid\u00e9 a repeindre la fa\u00e7ade, les colonnades, et aussi l\u2019enseigne qui danse sur des gonds huil\u00e9s, le nom de toujours remis \u00e0 neuf, en ocre sur fond jaune, et il n\u2019est pas m\u00e9content de son travail. Bob a fait ajouter une rang\u00e9e suppl\u00e9mentaire de bungalows, cela fait, en tout, douze chambres de tailles diff\u00e9rentes, pleines de lumi\u00e8re, compl\u00e9tement \u00e9quip\u00e9es avec toutes les commodit\u00e9s n\u00e9cessaires, offrant confort et tranquillit\u00e9, pr\u00eates \u00e0 accueillir le monde qui passe. Le parking a lui aussi \u00e9t\u00e9 agrandi, aux d\u00e9pends du mus\u00e9e de ferraille qui, selon Bob, ne servait qu\u2019\u00e0 accumuler de la poussi\u00e8re. C\u2019est \u00e0 ces d\u00e9tails que Joel voit que Bob n\u2019est pas du pays, qu\u2019il ne comprend ni sa gen\u00e8se, ni son mode de vie. Mais il s\u2019abstient de dire quoi que ce soit. De toute fa\u00e7on, les visiteurs passaient environ deux ou trois minutes \u00e0 contempler les carcasses rouill\u00e9es des voitures, puis s\u2019en allaient, press\u00e9s d\u2019\u00eatre devant un verre de bi\u00e8re. Maintenant, une seule voiture en garde la m\u00e9moire, une coccinelle dont la carrosserie a \u00e9t\u00e9 repeinte afin de reproduire \u00e0 grands renforts de rouges orang\u00e9s le coucher de soleil qu\u2019on voit \u00e0 partir de la terrasse prot\u00e9g\u00e9e par un auvent rabattable en pr\u00e9vision des ouragans ou des temp\u00eates de sable. C\u2019est propre et vivant. M\u00eame les vieux acacias semblent avoir rajeuni. Tous les matins, \u00e0 son arriv\u00e9e, Joel mesure l\u2019effet que l\u2019ensemble produit \u00e0 partir de la route, et sourit de satisfaction. Qui aurait dit que sa vie prendrait ce tournant totalement impr\u00e9visible&nbsp;? Lui qui \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 faire ses bagages et \u00e0 partir vers une destin\u00e9e oh combien plus incertaine&nbsp;! A pr\u00e9sent, l\u2019unique d\u00e9cision qu\u2019il doit prendre est de savoir s\u2019il doit accepter l\u2019invitation de Bob de venir habiter \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Une chambre dans le b\u00e2timent principal, totalement refaite, l\u2019attend d\u00e9j\u00e0, au cas o\u00f9 il finirait par accepter. Il y pense, tout en regardant Zirca couch\u00e9e \u00e0 ses pieds, les oreilles \u00e0 l\u2019affut du moindre bruit qui lui paraitrait hors norme. Curieux comme elle a adopt\u00e9 Bob d\u00e8s le premier moment o\u00f9 elle a fait sa connaissance. Elle suit aussi bien l\u2019un que l\u2019autre, se donne des airs de propri\u00e9taire, surtout si on lui confie la t\u00e2che de garder les paons et les dindons quand on lib\u00e8re de leur enclos. Il se sent bien. A encore une certaine difficult\u00e9 \u00e0 s\u2019habituer \u00e0 la nouvelle d\u00e9coration du bar qui fait aussi office de r\u00e9ception. L\u2019espace est plus grand, c\u2019est un fait, car le comptoir a \u00e9t\u00e9 recul\u00e9 et beaucoup du bric-\u00e0-brac qui s\u2019y \u00e9tait accumul\u00e9 est parti \u00e0 la fourri\u00e8re. Les gros fauteuils en cuir l\u2019intiment un peu, mais les murs se sont repeupl\u00e9s de photos anciennes qu\u2019il a rendues \u00e0 Bob et qui retracent l\u2019histoire de l\u2019h\u00f4tel au long des d\u00e9cennies. Celle o\u00f9 figure son grand-p\u00e8re est revenue bien en \u00e9vidence comme un hommage au pr\u00e9curseur qui a aid\u00e9 \u00e0 \u00e9riger la ville. Le vieux piano est toujours l\u00e0, clavier jauni, corps noir fissur\u00e9, pied improvis\u00e9 pour l\u2019emp\u00eacher de boiter. On l\u2019a appuy\u00e9 contre le mur lat\u00e9ral entre le bar et une des anciennes remises maintenant transform\u00e9e en salle de billard. Joel se revoit dans ce projet qui tant de fois a failli p\u00e9rir et qui \u00e0 nouveau renait des cendres, comme lui, d\u2019ailleurs. Bob lui demande conseil sur tout ce qu\u2019il veut entreprendre, et m\u00eame si le dernier mot lui revient toujours, Joel est content de pouvoir donner son avis. Il est vrai que Bob n\u2019est pas grand parleur, qu\u2019il se renfrogne m\u00eame quand il s\u2019agit de son pass\u00e9, mais Joel comprend la plaie qui le traverse, m\u00eame s\u2019il ignore quelle en est la cause, et parle pour deux, s\u00fbr d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9, ce qui ne lui arrivait plus depuis longtemps. En fait, depuis que Zirca est entr\u00e9e dans sa vie, tout se passe \u00e0 merveille. Curieux, pense-t-il, en souriant int\u00e9rieurement. Donc, oui, un de ces jours il prendra d\u00e9finitivement le chemin de l\u2019h\u00f4tel et viendra occuper cette chambre du premier \u00e9tage qui est d\u00e9j\u00e0 toute pr\u00eate pour le recevoir.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u00ab&nbsp;Alors, c\u2019est ici que tu te caches&nbsp;?&nbsp;\u00bb Bob pose imm\u00e9diatement le verre qu\u2019il tient dans la main de peur que celle-ci ne commence \u00e0 trembler. C\u2019est une femme qui parle, assise de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du comptoir, sourire ironique aux l\u00e8vres, cheveux en d\u00e9sordre, verre \u00e0 la main. Elle n\u2019attend pas de r\u00e9ponse et enchaine aussit\u00f4t&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je me demandais bien o\u00f9 tu avais pu aller apr\u00e8s toute la confusion \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. Je ne m\u2019attendais pas \u00e0 te trouver ici en train de faire le barman.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;A l\u2019a\u00e9roport, vous m\u2019avez vu \u00e0 l\u2019a\u00e9roport&nbsp;?&nbsp;\u00bb Bob a eu le temps de se ressaisir, mais il ne se souvient pas de son visage. \u00ab&nbsp;C\u2019est ce que je viens de dire, tu m\u2019as m\u00eame fait perdre mon avion ce jour-l\u00e0. J\u2019ai d\u00fb passer la nuit \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Tiens, tu me dois au moins le verre que je suis en train de boire. Alors, ils t\u2019ont emmen\u00e9 en taule&nbsp;? Qu\u2019est-ce que t\u2019as fait&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il remet mentalement toutes les pi\u00e8ces en place, se souvient de la confusion provoqu\u00e9e \u00e0 son arriv\u00e9e dans le pays, de sa panique, de l\u2019interrogatoire qu\u2019il a d\u00fb subir pendant plus d\u2019une heure. Il a cru effectivement qu\u2019il allait finir en taule. &nbsp;\u00ab&nbsp;Oh, c\u2019\u00e9tait juste un contr\u00f4le de routine, j\u2019arrivais d\u2019un autre continent.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Et \u00e0 cause de toi on a eu tous droit \u00e0 une v\u00e9rification redoubl\u00e9e. Quand il aiment pas une tronche, ils te le font savoir. La mienne leur est pas revenue. Alors, comme \u00e7a, c\u2019\u00e9tait juste une erreur, t\u2019es innocent comme Adam avant de mordre la pomme ?&nbsp;\u00bb Elle rit, il peut voir les tendons de son cou se raidir et des poches se former sous ses yeux d\u2019une couleur ind\u00e9finissable. Juste pour la forme, car il voudrait qu\u2019elle s\u2019en aille au plus vite, Bob murmure quelques mots&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis d\u00e9sol\u00e9 de vous avoir fait perdre votre avion, ce n\u2019\u00e9tait pas du tout dans mes plans.&nbsp;\u00bb Elle le regarde fixement&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est quoi cet accent&nbsp;? Am\u00e9ricain&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Nouvelle Z\u00e9lande&nbsp;\u00bb C\u2019est la r\u00e9ponse qu\u2019il a sur le bout des l\u00e8vres quand on lui pose la question. La femme ne s\u2019y m\u00e9prend pas, pourtant&nbsp;: \u00ab&nbsp;T\u2019as pas l\u2019accent n\u00e9oz\u00e9landais non plus&nbsp;\u00bb. Bob reste en silence. Manquait plus que \u00e7a, donner des satisfactions \u00e0 une inconnue, fouineuse, qui plus est&nbsp;! La femme n\u2019insiste pas. \u00ab&nbsp;Bon, de toute fa\u00e7on, \u00e7a me regarde pas. Paie-moi encore un verre et on est quittes. Et je voudrais aussi une chambre. La six est libre&nbsp;?&nbsp;\u00bb &nbsp;Surpris, Bob prend de dessous le comptoir le livre de registres et fait semblant de v\u00e9rifier pendant que la femme lui jette un regard amus\u00e9. \u00ab&nbsp;Oui, la six est libre.&nbsp;\u00bb Il lui tend une fiche d\u2019inscription et la laisse seule car un groupe de motards vient juste d\u2019occuper tous les fauteuils libres pr\u00e8s de l\u2019entr\u00e9e. A ce rythme-l\u00e0, il lui faudra embaucher quelqu\u2019un de plus pour servir les clients. Pour l\u2019instant ils ne sont que trois, mais le fils du cuisinier ne vient que trois fois par semaine lui donner un coup de main. Le temps de noter les commandes et de refiler \u00e0 Jack, dans la cuisine, la liste des plats demand\u00e9s, voil\u00e0 Joel qui sort de la salle de billard pour prendre un renfort de bi\u00e8res. Il lui fait un clin d\u2019\u0153il comme pour dire que tout marche \u00e0 merveille. Quand il revient \u00e0 son poste, derri\u00e8re le comptoir, la femme a d\u00e9j\u00e0 rempli le formulaire et l\u2019attend. Il lit son nom&nbsp;: Alice Weber, prend la cl\u00e9 du bungalow num\u00e9ro six et la pose pr\u00e8s d\u2019elle ainsi qu\u2019un autre verre de whisky. Toujours son air un peu moqueur. \u00ab&nbsp;Tu bois pas&nbsp;? Sers-toi un coup pour me faire compagnie.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;En effet, je ne bois pas, et j\u2019ai du travail. Je vous souhaite un excellent s\u00e9jour, Alice. Vous comptez rester longtemps&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Je ne comptais pas rester du tout&nbsp;!&nbsp;\u00bb Bob l\u00e8ve les yeux sur elle, mais reste silencieux. \u00ab&nbsp;J\u2019ai d\u2019ailleurs une chambre r\u00e9serv\u00e9e au Royal Hotel. Je me suis juste arr\u00eat\u00e9e pour voir les changements par ici. J\u2019ai bien connu cet h\u00f4tel autrefois, j\u2019ai m\u00eame v\u00e9cu \u00e0 Minetown pendant quelques ann\u00e9es, c\u2019est m\u00eame ici que j\u2019ai rencontr\u00e9 mon futur mari, qui ne l\u2019est plus, du reste. Je connais presque tout le monde en ville. Je vais peut-\u00eatre rester une semaine. Cela ne te d\u00e9range pas&nbsp;?&nbsp;\u00bb Et elle rit \u00e0 nouveau. \u00ab&nbsp;J\u2019esp\u00e8re que vous aimerez les nouvelles installations&nbsp;\u00bb, lui dit Bob d\u2019une voix neutre. Elle rit toujours. \u00ab&nbsp;Oh, je ne fais pas la difficile, j\u2019ai vu pire&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il se passe tout et rien dans un h\u00f4tel. Les h\u00f4tes arrivent, s\u2019installent, m\u00e8nent leur vie, poursuivent leurs affaires, font des rencontres et plus au moins de tapage, repartent, un jour, deux, une semaine apr\u00e8s leur arriv\u00e9e. Leurs visages finissent par se confondre dans la m\u00e9moire. Il est vrai que le bar, surtout les apr\u00e8s-midis et les d\u00e9buts de soir\u00e9e, accueille pas mal d\u2019habitu\u00e9s qui en profitent pour faire une halte sur la route en venant du travail et avant de rentrer chez eux. Et il y a aussi ceux qui reviennent \u00e0 cause d\u2019un plat sp\u00e9cifique cuisin\u00e9 par Jack et qu\u2019ils appr\u00e9cient particuli\u00e8rement. Mais tout est si diff\u00e9rent du pays d\u2019o\u00f9 il vient que Bob se demande s\u2019il n\u2019a pas atterri sur une autre plan\u00e8te. Il observe, registre, s\u2019\u00e9tonne souvent de cette urgence d\u2019imm\u00e9diat qui rend d\u00e9risoires aussi bien le pass\u00e9 que l\u2019avenir. Trouve \u00e9galement \u00e9trange l\u2019importance donn\u00e9e \u00e0 certains d\u00e9tails qu\u2019il aurait consid\u00e9r\u00e9s comme absolument futiles ou stupides, comme les concours amateurs d\u2019ornements de chapeaux ou d\u2019arrosage d\u2019\u00eatres humains comme si ce n\u2019\u00e9tait que du b\u00e9tail. Mais il est l\u00e0 pour servir, faire fonctionner la machine, veiller \u00e0 ce que rien ne d\u00e9rape et c\u2019est une vigilance constante qui lui retire des heures de sommeil, mais qui l\u2019emp\u00eache para la m\u00eame occasion de se replier sur lui-m\u00eame. Il essaie aussi de cerner quel genre de client\u00e8le attire le Silver Hotel, et lui semble que son \u00e9tablissement ne s\u2019est pas d\u00e9vi\u00e9 des intentions premi\u00e8res qui ont donn\u00e9 origine \u00e0 sa construction. C\u2019est un lieu pour les perdus et les marginaux, ceux qui fuient le centre des villes, avec \u00e9videmment beaucoup d\u2019exceptions qui confirment la r\u00e8gle. Il a accueilli une quantit\u00e9 infernale de participants \u00e0 un bal campagnard de c\u00e9libataires, hommes et femmes, qui se r\u00e9unissent en plein d\u00e9sert pour faire quoi exactement&nbsp;? Boire, manger, flirter. Il a aussi lou\u00e9 des chambres \u00e0 pas mal de conf\u00e9renciers invit\u00e9s par le Club des Naturalistes des Terres Arides. Joel lui a dit qu\u2019un groupe de cinq <em>preppers<\/em> \u2013 il ne savait m\u00eame pas ce que c\u2019\u00e9tait \u2013 ont lou\u00e9 un seul bungalow, le plus grand, et s\u2019y sont calfeutr\u00e9s pendant une semaine enti\u00e8re. Et puis il y a eu le concert organis\u00e9 par Alice et la femme du notaire, celui qui justement s\u2019est charg\u00e9 des proc\u00e9dures de vente de l\u2019h\u00f4tel. Sans l\u2019avis de Joel, il n\u2019aurait pas accept\u00e9 la proposition, mais celui-ci lui a dit que cela serait une bonne publicit\u00e9 pour l\u2019\u00e9tablissement et il ne s\u2019est pas tromp\u00e9. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9v\u00e8nement qui a dur\u00e9 deux jours pendant lesquels il a d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 la gestion de l\u2019espace aux mains des deux femmes qui ont coordonn\u00e9 toutes les op\u00e9rations logistiques, l\u2019afflux de visiteurs et de clients \u00e9tait bien visible. Alice, au lieu d\u2019une semaine comme elle l\u2019avait annonc\u00e9, est rest\u00e9e presque un mois&nbsp;; c\u2019est elle qui, en sa qualit\u00e9 de manageur, a n\u00e9goci\u00e9 avec la bande de rock qui pendant deux soir\u00e9es a fait un boucan d\u2019enfer sur une sc\u00e8ne am\u00e9nag\u00e9e sur le devant de l\u2019h\u00f4tel, ce qui a fait les d\u00e9lices des spectateurs et des h\u00f4tes qui ont pu profiter du spectacle gratuitement. Bob sait parfaitement que cette initiative pratiquement improvis\u00e9e para Alice \u2013 son s\u00e9jour en ville se devait \u00e0 d\u2019autres affaires dans le domaine musical \u2013 \u00e9tait une forme de flirt et de rapprochement entre eux, ce qui n\u2019est pas arriv\u00e9. Ils se sont entendus, pas forc\u00e9ment compris. La veille de son d\u00e9part, elle est venue s\u2019assoir au comptoir, a bu le verre de whisky qu\u2019il lui a offert, s\u2019est plainte en riant de sa froideur et de sa r\u00e9serve. Il s\u2019est retranch\u00e9 dans sa politesse habituelle, lui a retir\u00e9 de sa note d\u2019h\u00f4tel les deux nuits du concert, ce qu\u2019elle n\u2019a pas sembl\u00e9 remarquer, puis l\u2019a accompagn\u00e9e jusqu\u2019au parking, se demandant s\u2019il la reverrait un jour. &nbsp;Ses yeux sont gris cercl\u00e9s de noir, pense-t-il en la voyant d\u00e9marrer. Simplement arriv\u00e9e trop t\u00f4t. &nbsp;Trois mois qui semblent une longue journ\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment de cela qu\u2019il discute avec Joel, assis \u00e0 une table sur la terrasse, regardant le vent qui soul\u00e8ve une l\u00e9g\u00e8re poussi\u00e8re annon\u00e7ant une temp\u00eate pour la nuit. Pour l\u2019instant il a install\u00e9 son pied \u00e0 terre dans l\u2019un des bungalows afin de pouvoir mieux contr\u00f4ler les all\u00e9es et venues, alors que Joel, qui a accept\u00e9 son invitation, occupe maintenant une petite suite au premier \u00e9tage du vieux b\u00e2timent, deux des anciennes chambres ayant \u00e9t\u00e9 r\u00e9unies en un seul appartement. Les nuits sont chaudes, lourdes, quand le vent se l\u00e8ve, il n\u2019apporte aucun nuage, aucune fraicheur. Joel lui dit que pourtant la pluie viendra bient\u00f4t s\u2019installer pour quelques jours et qu\u2019il faut d\u00e8s maintenant garantir les moyens de la retenir. Il a tout pr\u00e9par\u00e9 en vue de cette pr\u00e9vision. Si ce n\u2019\u00e9tait son habituelle r\u00e9serve et pudeur, il dirait que Joel est son ange gardien, il veille \u00e0 tout sans le laisser paraitre, lui donne conseil sans imposer sa volont\u00e9, l\u2019instruit sur ce qu\u2019il faut savoir sur ce pays encore tout neuf pour lui. Pour l\u2019instant, il vit encore en permanent \u00e9tat d\u2019alerte. Une question impromptue, comme celle que Alice lui a faite, des paperasses \u00e0 signer avec son nouveau nom, des questions proc\u00e9duri\u00e8res \u00e0 r\u00e9gler le rendent encore nerveux. Il essaie aussi, quand on lui pose une question plus indiscr\u00e8te, de faire en sorte que le peu de d\u00e9tails qu\u2019il donne sur sa vie s\u2019applique \u00e0 toutes les circonstances possibles et fournit en revanche abondance de d\u00e9tails sur sa d\u00e9couverte de l\u2019h\u00f4tel, ses d\u00e9marches pour l\u2019acheter, la rencontre avec Joel au Nerry\u2019s Pub. Quelqu\u2019un d\u2019un peu fut\u00e9 ou plus curieux, comme Alice, par exemple, ne s\u2019y m\u00e9prendrait pas, mais personne, m\u00eame elle, ne pense aux autres comme de possibles hors-la-loi. Heureusement aussi que Joel est l\u00e0 pour faire les frais de la conversation qui lui fait d\u00e9faut. Il ne lui pose aucune question indiscr\u00e8te, m\u00eame s\u2019il pressent que quelque chose d\u2019important se cache derri\u00e8re ses silences. Tant que cela pourra tenir derri\u00e8re les barri\u00e8res de ces conditions tacites que tous deux ont accept\u00e9es, il n\u2019a pas \u00e0 s\u2019en faire. Mais il lui co\u00fbte de n\u2019\u00eatre pas honn\u00eate envers son nouvel ami. Il sait aussi qu\u2019il ne pourra vivre constamment aux aguets, qu\u2019\u00e0 un certain moment son attention faiblira, et que le cou frapp\u00e9 au moment o\u00f9 il s\u2019attendra le moins sera le dernier. Tant que ce jour ne sera pas arriv\u00e9, il respire.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Version 3<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong>1<\/strong> Joel regarde son ancien h\u00f4tel qui brille comme au temps de sa jeunesse. Il a lui-m\u00eame aid\u00e9 \u00e0 repeindre la fa\u00e7ade, les colonnades, et aussi l\u2019enseigne qui danse sur des gonds tout neufs, le nom de toujours peint en ocre sur fond jaune, et il n\u2019est pas m\u00e9content de son travail. Bob a fait ajouter une rang\u00e9e suppl\u00e9mentaire de bungalows, cela fait, en tout, douze chambres de tailles diff\u00e9rentes, \u00e9quip\u00e9es selon les crit\u00e8res exig\u00e9s, offrant confort et bien-\u00eatre, pr\u00eates \u00e0 accueillir le monde qui passe. Le parking a lui aussi \u00e9t\u00e9 agrandi aux d\u00e9pens du mus\u00e9e de ferraille qui, selon Bob, ne servait qu\u2019\u00e0 accumuler de la poussi\u00e8re. Joel voit bien \u00e0 ces d\u00e9tails que Bob ne comprend pas encore bien ce de quoi est fait ce pays, en quoi consiste sa m\u00e9moire et son histoire. Mais il s\u2019abstient de tout commentaire, car il est vrai que les visiteurs passaient deux ou trois minutes \u00e0 contempler les carcasses rouill\u00e9es, puis s\u2019en allaient, press\u00e9s de se retrouver devant un verre de bi\u00e8re. Maintenant, une seule voiture en garde la m\u00e9moire, une vieille coccinelle dont la carrosserie a \u00e9t\u00e9 repeinte afin de reproduire \u00e0 grands renforts de rouges orang\u00e9s le coucher du soleil que l\u2019on peut voir \u00e0 partir de la terrasse prot\u00e9g\u00e9e par un auvent rabattable en pr\u00e9vision des ouragans ou des temp\u00eates de sable. C\u2019est propre et vivant. M\u00eame les vieux acacias semblent avoir rajeuni. Tous les matins, \u00e0 son arriv\u00e9e, il mesure l\u2019effet que l\u2019ensemble produit \u00e0 partir de la route et sourit de satisfaction. Qui aurait dit, quelques mois plus t\u00f4t, que sa vie prendrait ce tournant&nbsp;? Lui qui \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 faire ses bagages et \u00e0 partir vers une destination oh combien plus incertaine&nbsp;! A pr\u00e9sent, l\u2019unique d\u00e9cision qu\u2019il doit prendre est de savoir s\u2019il doit accepter l\u2019invitation de Bob de venir habiter l\u2019h\u00f4tel. Une chambre dans le b\u00e2timent principal, totalement refaite, l\u2019attend d\u00e9j\u00e0, au cas o\u00f9 il finirait par se d\u00e9cider. Il y pense tout en regardant Zirca couch\u00e9e \u00e0 ses pieds, les oreilles \u00e0 l\u2019affut de tout bruit hors norme. Curieux qu\u2019elle ait elle imm\u00e9diatement pris possession de ce nouveau territoire, qu\u2019elle ait aussit\u00f4t reconnu Bob comme son autre maitre et qu\u2019elle le suive partout, se donnant des airs de propri\u00e9taire, surtout s\u2019il lui confie la t\u00e2che de garder les paons et les dindons quand on les lib\u00e8re de leur enclos. Il se sent bien. A encore une certaine difficult\u00e9 \u00e0 s\u2019habituer \u00e0 la nouvelle d\u00e9coration du bar qui fait aussi office de r\u00e9ception. L\u2019espace est plus grand, c\u2019est un fait, car l\u2019imposant comptoir en zinc a \u00e9t\u00e9 recul\u00e9 et beaucoup du bric-\u00e0-brac qui s\u2019y trouvait accumul\u00e9 est partir \u00e0 la fourri\u00e8re. Les gros fauteuils en cuir, les tables basses, comme dans un pub anglais, l\u2019intimident encore un peu, mais les murs se sont repeupl\u00e9s de photos anciennes qu\u2019il a rendues \u00e0 Bob et qui retracent l\u2019h\u00f4tel au long des d\u00e9cennies. Celle o\u00f9 figure son grand-p\u00e8re est revenue bien en \u00e9vidence en hommage au pr\u00e9curseur qui a aid\u00e9 \u00e0 \u00e9riger la ville. Le vieux piano est toujours l\u00e0, clavier jauni, corps noir fissur\u00e9, en parfait \u00e9quilibre sur quatre nouveaux pieds qui lui ont rendu sa dignit\u00e9 perdue. Il trace la fronti\u00e8re entre le bar et une des anciennes remises maintenant transform\u00e9e en salle de billard. Joel se revoit finalement dans ce projet qui tant de fois a failli p\u00e9rir et qui maintenant semble renaitre des cendres, tout comme lui d\u2019ailleurs.&nbsp; Bob lui demande conseil sur tout ce qu\u2019il pense entreprendre, et m\u00eame si le dernier mot lui revient toujours, il est content de pouvoir donner son avis. Il est vrai que Bob n\u2019est pas grand parleur, qu\u2019il se renfrogne m\u00eame quand il s\u2019agit de son pass\u00e9, mais il comprend la plaie qui le traverse, m\u00eame s\u2019il en ignore la cause, et parle pour deux, s\u00fbr d\u2019\u00eatre \u00e9cout\u00e9, ce qui ne lui arrivait plus depuis longtemps. Donc, oui, un de ces jours, il prendra d\u00e9finitivement le chemin de l\u2019h\u00f4tel et viendra occuper cette chambre du premier \u00e9tage qui est d\u00e9j\u00e0 toute pr\u00eate pour le recevoir.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>2<\/strong> \u00ab&nbsp;Alors, c\u2019est ici que t\u2019es venu te cacher&nbsp;?&nbsp;\u00bb Bob pose imm\u00e9diatement le verre qu\u2019il tient dans la main de peur que celle-ci ne commence \u00e0 trembler. C\u2019est une femme qui parle, assise de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du comptoir, sourire ironique aux l\u00e8vres, cheveux en d\u00e9sordre, jambes crois\u00e9es sous une longue jupe en jean.&nbsp; &nbsp;Elle n\u2019attend pas de r\u00e9ponse et enchaine aussit\u00f4t&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je me demandais bien o\u00f9 t\u2019avais pu aller apr\u00e8s toute la pagaille que t\u2019as lanc\u00e9e \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. Je m\u2019attendais pas \u00e0 te trouver ici en train de faire le barman.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;A l\u2019a\u00e9roport, vous m\u2019avez vu \u00e0 l\u2019a\u00e9roport&nbsp;?&nbsp;\u00bb Bob a eu le temps de se ressaisir, sans pour autant reconnaitre le visage qui le regarde et l\u2019interpelle. \u00ab&nbsp;C\u2019est exactement ce que je viens de dire, comment j\u2019aurai pu oublier, tu m\u2019as fait perdre mon avion ce jour-l\u00e0. D\u00fb passer la nuit \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. Tiens, tu me dois au moins un verre. De whisky, s\u2019il te plait. Alors, ils t\u2019ont emmen\u00e9 en taule ou quoi&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il remet mentalement toutes les pi\u00e8ces en place pendant qu\u2019il lui sert sa boisson, se souvient de la confusion provoqu\u00e9e \u00e0 son arriv\u00e9e dans le pays, de sa panique, de l\u2019interrogatoire qu\u2019il a d\u00fb subir pendant plus d\u2019une heure. Il a cru effectivement qu\u2019il allait finir en taule. \u00ab&nbsp;Je suis d\u00e9sol\u00e9 de vous avoir fait perdre votre avion, ce retard n\u2019\u00e9tait pas du tout dans mes plans.&nbsp;\u00bb Elle le regarde, intrigu\u00e9e&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;C\u2019est quoi cet accent&nbsp;? Am\u00e9ricain&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;J\u2019ai v\u00e9cu une douzaine d\u2019ann\u00e9es en Nouvelle Z\u00e9lande. \u00bb C\u2019est la r\u00e9ponse qu\u2019il a sur le bout des l\u00e8vres quand on lui pose la question. La femme ne s\u2019y m\u00e9prend pas&nbsp;: \u00ab&nbsp;T\u2019as pas l\u2019accent n\u00e9oz\u00e9landais non plus.&nbsp;\u00bb Bob reste en silence. Manquait plus que \u00e7a&nbsp;! Rendre satisfaction \u00e0 une inconnue, fouineuse, qui plus est. \u00ab&nbsp;Bon, de toute fa\u00e7on, \u00e7a me regarde pas. Paie-moi encore un verre et on est quittes. Et je voudrais aussi une chambre. La six est libre&nbsp;?&nbsp;\u00bb Surpris, Bob prend de sous le comptoir le livre de registres et fait semblant de v\u00e9rifier pendant qu\u2019elle suit ses mouvements d\u2019un air amus\u00e9. \u00ab&nbsp;Oui, la six est libre.&nbsp;\u00bb Il lui tend une fiche d\u2019inscription toute neuve et la laisse seule, car un groupe de cinq motards vient juste d\u2019occuper tous les fauteuils pr\u00e8s l\u2019entr\u00e9e. A ce rythme-l\u00e0, il lui faudra embaucher quelqu\u2019un de plus pour servir les clients. Pour l\u2019instant, ils ne sont que trois, mais le fils du cuisinier ne vient que deux fois par semaine lui donner un coup de main. Le temps de noter les commandes et de refiler \u00e0 Jack la liste des plats demand\u00e9s, voil\u00e0 Joel qui sort de la salle de billard pour prendre un renfort de bi\u00e8res. Il lui fait un clin d\u2019\u0153il comme pour dire que tout marche \u00e0 merveille. Quand il revient \u00e0 son poste derri\u00e8re le comptoir, la femme a d\u00e9j\u00e0 rempli le formulaire et l\u2019attend. Il lit son nom, Alice Weber, prend la cl\u00e9 du bungalow num\u00e9ro six et la pose pr\u00e8s d\u2019elle ainsi qu\u2019un autre verre de whisky. Toujours de son air un peu moqueur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu bois pas&nbsp;? Sers-toi un coup pour me faire compagnie.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Je ne bois pas, en effet, et j\u2019ai du travail. Je vous souhaite un excellent s\u00e9jour, Alice. Vous comptez rester longtemps&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Je ne comptais pas rester du tout&nbsp;!&nbsp;D\u2019ailleurs j\u2019ai une chambre r\u00e9serv\u00e9e au Royal Hotel. Je me suis arr\u00eat\u00e9e pour voir les changements. J\u2019ai bien connu cet h\u00f4tel autrefois, j\u2019ai v\u00e9cu \u00e0 Minetown pendant quelques ann\u00e9es, c\u2019est m\u00eame ici que j\u2019ai rencontr\u00e9 celui qui a \u00e9t\u00e9 mon mari. Je connais pratiquement tout le monde dans cette ville. Je vais peut-\u00eatre rester une semaine. Cela ne te d\u00e9range pas&nbsp;?&nbsp;\u00bb Elle rit de nouveau. \u00ab&nbsp;J\u2019esp\u00e8re que vous aimerez les nouvelles installations&nbsp;\u00bb lui dit Bob.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Oh, j\u2019aimerais s\u00fbrement, je ne fais pas la difficile, j\u2019ai vu bien pire&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><strong>3 <\/strong>Il se passe tout et rien dans un h\u00f4tel. Les gens arrivent, s\u2019installent, m\u00e8nent leur vie, poursuivent leurs affaires, font des rencontres et plus ou moins de tapage, repartent, un jour, deux, une semaine apr\u00e8s. Leurs visages finissent par se confondre dans la m\u00e9moire. Il est vrai que le bar, surtout les apr\u00e8s-midis et les d\u00e9buts de soir\u00e9e, accueille pas mal d\u2019habitu\u00e9s qui en profitent pour faire une halte sur la route en venant du travail et avant de rentrer chez eux. &nbsp;Il y a aussi ceux qui reviennent \u00e0 cause d\u2019un mets sp\u00e9cifique cuisin\u00e9 pas Jack et qu\u2019ils appr\u00e9cient particuli\u00e8rement. Mais tout est si diff\u00e9rent du pays d\u2019o\u00f9 il vient que Bob se demande s\u2019il n\u2019a pas atterri sur une autre plan\u00e8te. Il observe, registre, s\u2019\u00e9tonne souvent de cette urgence d\u2019imm\u00e9diat qui rend d\u00e9risoires aussi bien le pass\u00e9 que l\u2019avenir. Trouve \u00e9galement \u00e9trange l\u2019importance donn\u00e9e \u00e0 certaines coutumes ou traditions \u2013 habitudes serait peut-\u00eatre le terme le plus correct \u2013 qu\u2019il a du mal \u00e0 qualifier. Concours d\u2019arrosage d\u2019\u00eatres humains ou d\u2019ornements de chapeaux, par exemple. Mais il n\u2019est pas l\u00e0 pour juger, qui est-il d\u2019ailleurs pour juger quoi que ce soit, mais pour servir, faire marcher la machine de milkshakes, veiller \u00e0 ce que rien ne d\u00e9rape, et c\u2019est une vigilance constante qui lui retire des heures de sommeil, mais qui, par la m\u00eame occasion, l\u2019emp\u00eache de se replier sur lui-m\u00eame. Il essaie aussi de comprendre quel genre de client\u00e8le attire le Silver Hotel, et il lui semble que son \u00e9tablissement, malgr\u00e9 la r\u00e9novation, reste fid\u00e8le aux objectifs qui ont donn\u00e9 origine \u00e0 sa construction. C\u2019est un lieu pour les perdus et les marginaux, avec, \u00e9videmment beaucoup d\u2019exceptions qui confirment la r\u00e8gle. Il a accueilli les participants \u00e0 un bal campagnard de c\u00e9libataires, hommes et femmes, venant tenter leur chance de m\u00e9nage heureux en plein milieu du d\u00e9sert. Il a aussi lou\u00e9 des chambres \u00e0 des conf\u00e9renciers invit\u00e9s par le Club des Naturalistes des Terres Arides. Joel lui a dit que le groupe de cinq personnes qui ont lou\u00e9 un seul bungalow et s\u2019y sont barricad\u00e9es pendant une semaine sans voir la lumi\u00e8re du jour \u00e9taient des <em>preppers<\/em>, des gens qui pensent que la fin du monde est proche et s\u2019entrainent \u00e0 r\u00e9sister contre l\u2019in\u00e9vitable. Jamais il n\u2019avait entendu parler d\u2019une telle croyance. Et puis il y a eu le concert organis\u00e9 par Alice et une certaine Claire Hunt, la femme du notaire qui s\u2019est charg\u00e9 des proc\u00e9dures de vente de l\u2019h\u00f4tel, et qui apparemment est la promotrice d\u2019\u00e9v\u00e9nements en tous genres dans la ville de Minetown. Sans l\u2019avis de Joel, il aurait refus\u00e9 net cette proposition bien \u00e0 l\u2019image des lubies d\u2019Alice, mais celui-ci lui a fait voir que cela constituerait une bonne publicit\u00e9 pour l\u2019h\u00f4tel et il ne s\u2019\u00e9tait pas tromp\u00e9. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9v\u00e9nement, qui a dur\u00e9 deux jours pendant lesquels il a laiss\u00e9 la gestion de l\u2019espace dans les mains des deux femmes qui ont coordonn\u00e9 toutes les op\u00e9rations de logistique, l\u2019afflux de visiteurs et de clients \u00e9tait bien visible. Alice n\u2019est pas rest\u00e9e une semaine \u00e0 l\u2019h\u00f4tel comme elle l\u2019avait annonc\u00e9, mais pratiquement un mois&nbsp;; elle a n\u00e9goci\u00e9 en sa qualit\u00e9 de manageur avec la bande de rock qui pendant deux soir\u00e9es est venue faire un boucan infernal sur une sc\u00e8ne am\u00e9nag\u00e9e devant la terrasse, ce qui a fait les d\u00e9lices des spectateurs et des h\u00f4tes qui ont pu profiter du spectacle gratuitement. Il sait parfaitement que cette initiative improvis\u00e9e par Alice, dont le s\u00e9jour \u00e0 Minetown se devait \u00e0 d\u2019autres affaires de la sph\u00e8re musicale, \u00e9tait sa fa\u00e7on \u00e0 elle de le s\u00e9duire, m\u00eame si l\u2019objectif final n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 atteint. Ils se sont entendus, pas forc\u00e9ment compris. La veille de son d\u00e9part, elle est venue s\u2019asseoir au comptoir, comme le premier soir, a bu son verre de whisky, s\u2019est plainte de sa r\u00e9serve tout en lui annon\u00e7ant, une pointe de sarcasme dans la voix, qu\u2019elle ne savait pas quand ou si elle reviendrait. Il s\u2019est retranch\u00e9 derri\u00e8re sa politesse habituelle, lui a retir\u00e9 de sa note d\u2019h\u00f4tel les deux nuits du concert, ce qu\u2019elle n\u2019a pas sembl\u00e9 remarquer, puis l\u2019a accompagn\u00e9e jusqu\u2019au parking. Ses yeux gris cercl\u00e9s de noir le fix\u00e8rent une derni\u00e8re fois, sans moquerie, acceptant le fait d\u2019\u00eatre arriv\u00e9e trop t\u00f4t. Trois mois pass\u00e9s, r\u00e9volus, comme une longue journ\u00e9e d\u2019\u00e9t\u00e9. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment de cela qu\u2019il discute avec Joel, assis \u00e0 une table de la terrasse, pendant que quelques clients s\u2019installent autour de leurs verres de bi\u00e8re tout en essayant d\u2019attirer l\u2019attention de Zirca qui daigne les regarder de ses yeux clairs et fut\u00e9s. Le vent soul\u00e8ve une l\u00e9g\u00e8re poussi\u00e8re autour d\u2019eux, annon\u00e7ant une nouvelle temp\u00eate. &nbsp;Pour l\u2019instant, il a install\u00e9 son pied-\u00e0-terre dans l\u2019un des bungalows afin de mieux contr\u00f4ler les all\u00e9es et venues de ses h\u00f4tes, alors que Joel, qui a accept\u00e9 son invitation, occupe maintenant une petite suite au premier \u00e9tage de l\u2019h\u00f4tel, deux des anciennes chambres ayant \u00e9t\u00e9 r\u00e9unies en un seul appartement. Les nuits sont chaudes, lourdes, et quand le vent se l\u00e8ve, comme maintenant, il n\u2019apporte aucun nuage de fraicheur. Joel lui dit pourtant que la pluie viendra bient\u00f4t s\u2019installer pour quelques jours et qu\u2019il faut d\u00e8s maintenant garantir les moyens de la retenir. Si ce n\u2019\u00e9tait son habituelle pudeur, il dirait \u00e0 Joel qu\u2019il est comme son ange gardien, il veille \u00e0 tout sans le laisser paraitre, lui donne conseil sans imposer sa volont\u00e9, l\u2019instruit sur ce qu\u2019il faut savoir sur ce pays encore tout neuf et surprenant en bien des aspects. Pour l\u2019instant, il vit encore en permanent \u00e9tat d\u2019alerte. Une question impromptue comme celle d\u2019Alice, des paperasses \u00e0 signer sous son nouveau nom, des questions proc\u00e9duri\u00e8res \u00e0 r\u00e9gler, le rendent encore nerveux. Il essaie aussi de faire en sorte que le peu de d\u00e9tails qu\u2019il donne sur sa vie s\u2019applique \u00e0 toutes les circonstances possibles et fournit en revanche abondance d\u2019informations sur sa d\u00e9couverte de l\u2019h\u00f4tel, ses d\u00e9marches pour l\u2019acheter, sa rencontre avec Joel au Jerry\u2019s Pub. Quelqu\u2019un d\u2019un peu plus fut\u00e9 comme Alice, par exemple, ne s\u2019y m\u00e9prendrait pas, mais personne, m\u00eame elle, ne pense aux autres comme de possibles hors-la-loi. Heureusement aussi que Joel, une fois de plus, est l\u00e0 pour faire les frais de la conversation qui lui fait d\u00e9faut. Il ne lui pose aucune question indiscr\u00e8te, m\u00eame s\u2019il pressent, Bob le sait bien, que quelque chose d\u2019important se cache derri\u00e8re ses silences. Tant que cet accord tacite restera entre les barri\u00e8res d\u2019une amiti\u00e9 c\u00e9r\u00e9monieuse comme la leur, il n\u2019a pas \u00e0 s\u2019en faire. Mais il lui co\u00fbte de n\u2019\u00eatre pas honn\u00eate envers son nouvel ami que le hasard de la route a permis de rencontrer. Il sait aussi que cette vigilance \u00e0 laquelle il s\u2019oblige faiblira un jour et que le coup frapp\u00e9 \u00e0 un moment o\u00f9 il s\u2019attendra le moins sera le dernier. En attendant, il respire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Premi\u00e8re version 1 Joel regarde son ancien h\u00f4tel qui brille comme au temps de sa jeunesse. Il a lui-m\u00eame aid\u00e9 \u00e0 repeindre la fa\u00e7ade, les colonnades, et aussi l\u2019enseigne qui danse sur des gonds huil\u00e9s, le nom de toujours remis \u00e0 neuf, en ocre sur fond jaune, et il n\u2019est pas m\u00e9content de son travail. 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