{"id":56503,"date":"2021-11-02T16:03:17","date_gmt":"2021-11-02T15:03:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=56503"},"modified":"2021-11-02T17:26:18","modified_gmt":"2021-11-02T16:26:18","slug":"autobiographies-06_train-de-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-06_train-de-nuit\/","title":{"rendered":"autobiographies #06 | train de nuit"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne dors pas. Mes yeux me fixent dans la vitre du train, au milieu des corps endormis de mes compagnons fortun\u00e9s, indiff\u00e9rents \u00e0 l\u2019air glac\u00e9 \u2014 climatisation r\u00e9gl\u00e9e en dollars&nbsp;; upper class, fauteuils clubs, trousseau de nuit ; tous mont\u00e9s \u00e0 Rangoun, tous en longyi madras nou\u00e9 sous le ventre&nbsp;; pourquoi ne lisent-ils pas&nbsp;? Ces hommes ballot\u00e9s jouent-ils au golf&nbsp;? Ont-ils des ma\u00eetresses chinoises du c\u00f4t\u00e9 de Mandalay&nbsp;? \u2014, dehors, le temps se d\u00e9fait dans la nuit birmane, l\u2019heure de Paris tourne \u00e0 mon poignet sur le compas de la montre \u2014 cadran, aiguilles, chiffres romains&nbsp;; d\u00e9barqu\u00e9e de l\u2019avion ce matin&nbsp;; toujours, \u00e0 ma montre, je laisse battre la mesure de Paris, heure d\u2019\u00e9t\u00e9, GMT+2 \u2014, la pens\u00e9e me vient du futur, du matin \u2014 la soupe de nouilles que je mangerai sur le march\u00e9, mais m\u00eame cette pens\u00e9e glisse, elle ne tient pas, car elle est pens\u00e9e du jour et ce n\u2019est pas son temps&nbsp;; une autre fois, je prenais l\u2019avion pour Hanoi, capitale imbattable des cuisines de trottoir, le chauffeur de taxi qui m\u2019emmenait \u00e0 Roissy m\u2019avait entretenue durant le trajet de la lingerie et des corps f\u00e9minins en me jetant des coups d\u2019\u0153il dans son r\u00e9troviseur. Je le laissais faire&nbsp;; j\u2019avais mont\u00e9 le volume de mes pens\u00e9es qui n\u2019avaient rien \u00e0 voir avec son catalogue. Quand nous sommes arriv\u00e9s, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 plus fort que lui, il m\u2019a demand\u00e9 quel \u00e9tait mon fantasme, l\u00e0, tout de suite. J\u2019ai \u00e9clat\u00e9 de rire et je lui ai d\u00e9ball\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9 en cin\u00e9mascope&nbsp;: la putain de soupe de nouilles que j\u2019allais manger le lendemain matin, en arrivant \u00e0 Hanoi. Et c\u2019\u00e9tait vrai. Je me sens vivre quand je me glisse sur un banc parmi des inconnus. Il y a des gens qui ne croient pas qu\u2019on peut tomber amoureux d\u2019un pays, d\u2019une ville, d\u2019un coin&nbsp;; et bien si, il suffit d\u2019\u00e9couter ce que le corps en dit. J\u2019aurais pu aussi parler du rut des \u00e9l\u00e9phants au chauffeur de taxi. Les s\u00e9cr\u00e9tions de la glande situ\u00e9e devant l\u2019oreille, qui coulent sous la trompe, entre les l\u00e8vres et annoncent la mont\u00e9e du sperme. Mais non&nbsp;; je partais pour Hanoi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le train corne dans le noir du dehors \u00e9paissi par la p\u00e9nurie \u00e9lectrique, les villages engloutis entre deux n\u00e9ons de gare, inondant de blafard, dans l\u2019abomination des freins, un panneau de localit\u00e9 que je ne sais pas d\u00e9chiffrer \u2014faute de comprendre l\u2019\u00e9criture locale&nbsp;; je baragouine seulement&nbsp;; combien, manger, dormir, bonjour, au revoir, s\u2019il vous pla\u00eet, merci \u2014, parfois je profite de l\u2019arr\u00eat pour humer l\u2019air sur le marchepied, sans oser descendre, toutefois (de crainte que le convoi ne red\u00e9marre sans moi, et que je reste \u00e0 jamais naufrag\u00e9e dans une nuit sans fin), mais l\u2019air dort lui aussi, ou plut\u00f4t il n\u2019a pas de forme \u2013 phares, feux, voix m\u00eal\u00e9es de radio, de t\u00e9l\u00e9&nbsp;; odeurs d\u2019asphalte, poussi\u00e8re mouill\u00e9e, huiles, b\u00eates mortes &#8211;, il contient de minuscules \u00e9clats de vie qui ne disent rien, ou presque, de ce pays lointain et familier o\u00f9 je reviens, emport\u00e9e dans un train tir\u00e9 par les \u00e9toiles vers Thazi, peut-\u00eatre, \u00e0 condition que le temps veuille ne pas m\u2019oublier tout \u00e0 fait, parce que mon r\u00eave n\u2019a pas de bord, parce que je ne m\u2019abandonne pas au sommeil comme les autres voyageurs, parce que mes pens\u00e9es ne tiennent pas dans cette nuit qui n\u2019est pas encore tout \u00e0 fait la mienne, qui est le vacarme d\u2019un convoi de la Myanmar Railways \u2013 autrement dit propri\u00e9t\u00e9 de l\u2019arm\u00e9e \u2013, en route pour le Nord, dans la vacillance ferroviaire des lampes, des reflets p\u00e2les, derri\u00e8re la porte vitr\u00e9e qui s\u00e9pare les voitures les unes des autres (j\u2019en vois deux, trois peut-\u00eatre, en enfilade, quand je colle mon front sur la surface plus chaude parce qu\u2019au contact de la touffeur du dehors). De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fen\u00eatre du train, des fleurs que je ne vois pas s\u2019ouvrent dans un souvenir, des hommes travestis invitent les esprits \u00e0 descendre dans leur transe. Mon premier voyage ici. Une \u00eele sur le fleuve surgie de la nuit. J\u2019invite ses images. Mais elles glissent aussi sur le noir et la vitre du train. Je sais l\u2019heure. Je ne sais pas o\u00f9 je suis.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je ne dors pas. Mes yeux me fixent dans la vitre du train, au milieu des corps endormis de mes compagnons fortun\u00e9s, indiff\u00e9rents \u00e0 l\u2019air glac\u00e9 \u2014 climatisation r\u00e9gl\u00e9e en dollars&nbsp;; upper class, fauteuils clubs, trousseau de nuit ; tous mont\u00e9s \u00e0 Rangoun, tous en longyi madras nou\u00e9 sous le ventre&nbsp;; pourquoi ne lisent-ils pas&nbsp;? Ces hommes ballot\u00e9s jouent-ils au <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-06_train-de-nuit\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #06 | train de nuit<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":467,"featured_media":56504,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2915],"tags":[],"class_list":["post-56503","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-autobiographies-06"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56503","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/467"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=56503"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56503\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/56504"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=56503"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=56503"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=56503"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}