{"id":5656,"date":"2019-07-19T13:14:58","date_gmt":"2019-07-19T11:14:58","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=5656"},"modified":"2019-07-19T13:14:59","modified_gmt":"2019-07-19T11:14:59","slug":"facon-puzzle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/facon-puzzle\/","title":{"rendered":"Fa\u00e7on puzzle"},"content":{"rendered":"<p><strong>Rue de la Du\u00e9e, Paris 20\u00e8me<\/strong><\/p>\n<p>Tu te l\u00e8ves d&rsquo;entre les morts. Mur en briques sous les larges fen\u00eatres de l&rsquo;\u00e9cole recouvert de peintures d&rsquo;animaux. En longueur, du sol aux fen\u00eatres. Il y a ici de ces r\u00e9surrections. C&rsquo;est l&rsquo;espace qui d\u00e9termine le dessin. La surface, un dialogue avec elle. Les jeux ne sont pas encore faits. Ce qui se passe entre vous, personne ne peut le conna\u00eetre ni le comprendre, pas directement en tout cas. Question de temps. Mince bande sous les fen\u00eatres de l&rsquo;\u00e9cole, zone invisible jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent, invisible par sa banalit\u00e9 discr\u00e8te. Des enfants ont peint un paysage d\u00e9sertique parsem\u00e9 d&rsquo;arbres ch\u00e9tifs. Avant toi. Un jaguar, son pelage jaune parcourus de fines t\u00e2ches noires. Assis il semble observer le paysage d\u00e9sertique. Tout recommence. Tu vas recouvrir cette peinture. C&rsquo;est ce qui a attir\u00e9 ton attention, tu ne cherches pas \u00e0 effacer l\u2019\u0153uvre des autres. Ce qui compte, c&rsquo;est ce qui se passe derri\u00e8re. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;un pr\u00e9texte, un trompe-l\u2019\u0153il. La ville se pr\u00e9sente de la m\u00eame fa\u00e7on. Ton travail artistique est urbain. Aucun jalon ici ni point de rep\u00e8re qui permettent de conserver le sens des proportions. Rien de pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 dans ton geste. Tu inventes la ville. Et m\u00eame lorsque ta peinture s&rsquo;efface avec le temps, il en reste toujours une infime trace, un t\u00e9moignage indirect. Sa m\u00e9moire. L&rsquo;essentiel, pour rendre visible cet invisible, c&rsquo;est de montrer une forme. Sans la forme, il n&rsquo;y a rien. La silhouette d&rsquo;un animal pr\u00e9historique. Tu t\u00e2tonnes, tu cherches, mais quoi ? Tu n&rsquo;en sais trop rien. Cela ne porte aucun nom. L&rsquo;envie de creuser plus loin, d&rsquo;entrer dans la forme devant toi. Un large cercle au milieu de la b\u00eate, rond noir comme un trou. Quelque chose qui serait comme ce tout premier repaire, ce mouvement \u00e0 peine \u00e9bauch\u00e9. Ce n&rsquo;est pas abstrait. Dans l&rsquo;\u00e9tat o\u00f9 l&rsquo;on est quand on cherche un mot. Comme un trou qui se fait qu&rsquo;il faut combler. Tu t&rsquo;y plonges, t&rsquo;y replies. \u00c0 l&rsquo;int\u00e9rieur de son ventre, un homme les genoux repli\u00e9s contre sa poitrine en position f\u0153tale, son cordon ombilical le relie \u00e0 la b\u00eate.<\/p>\n<p><strong><br \/>\n50 et 50 bis Boulevard Richard Lenoir, Paris 11\u00e8me<\/strong><\/p>\n<p>Ce qui attire ton attention en ville est toujours diff\u00e9rent. Un dialogue avec la ville. Elle te parle et tu \u00e9coutes la ville. Nous ne la regardons plus depuis longtemps. Ces deux corps de b\u00e2timents accol\u00e9s, maisons de ville de deux \u00e9tages aux allures de maisons de province. Abandonn\u00e9s depuis de nombreuses ann\u00e9es, elles se d\u00e9t\u00e9riorent \u00e0 vue d\u2019\u0153il. Sur le boulevard c&rsquo;est un des rares endroits sans immeuble. Vestige d&rsquo;un temps ancien. L&rsquo;alignement des fen\u00eatres de ces deux b\u00e2tisses. La figure d&rsquo;un corps d\u00e9coup\u00e9, allong\u00e9, gisant. Les cadres de porte, les cases d&rsquo;une bande dessin\u00e9e contraignent le corps \u00e0 s&rsquo;inscrire dans ses limites, ce qui te rappelle le corps d&rsquo;Alice coinc\u00e9 dans la maison tentant de s&rsquo;en \u00e9chapper en passant la t\u00eate par la fen\u00eatre. Ces deux b\u00e2tisses seront d\u00e9truites quelques ann\u00e9es plus tard, remplac\u00e9es par un immeuble d&rsquo;habitations aux d\u00e9croch\u00e9s astucieux en formes de cubes et fen\u00eatres avan\u00e7ant sur la rue, modernes chiens-assis. Sur la terrasse, au-dessus du quatri\u00e8me \u00e9tage, il y aura de magnifiques jardins privatifs. On aper\u00e7oit depuis la rue les arbustes qui d\u00e9passent de la balustrade en verre. Sur le c\u00f4t\u00e9 une grille m\u00e9tallique tente de dissimuler le retrait cr\u00e9\u00e9 avec l&rsquo;immeuble voisin, un arbuste a pouss\u00e9 l\u00e0 et s&rsquo;est gliss\u00e9 au travers du semis qui clairs\u00e8ment la paroi rigide. Le visage en arri\u00e8re, le cri qui s&rsquo;en \u00e9chappe. Cet effort incroyable pour tenter de s&rsquo;\u00e9chapper de cette profusion de biens inutiles, accumulation de produits technologiques, domestiques, machines \u00e0 laver, t\u00e9l\u00e9phones portables, horloges, voitures, enceintes, papier toilettes, lunettes de soleil, jeux vid\u00e9o, ordinateurs, t\u00e9l\u00e9visions, bijoux, m\u00e9dicaments, chaussures, fourchettes, casques audio&#8230; Ces lieux qu&rsquo;on voit \u00e9voluer au fil du temps, on enregistre presque malgr\u00e9 nous leurs moindres transformations. La ville est un palimpseste. Un souvenir dans un lieu et cet endroit restera marqu\u00e9 de son empreinte. Sur l&rsquo;une des portes, tu avais \u00e9crit : <em>Ne plus en pouvoir (d&rsquo;achat)<\/em>. Sur la devanture d&rsquo;une petite b\u00e2tisse coinc\u00e9e entre deux immeubles, cette figure dont le corps est constitu\u00e9 d&rsquo;une accumulation de d\u00e9chets ouvre grand la bouche. Pour respirer ou pour crier ? Sur l&rsquo;immense mur en brique apparente de l&rsquo;immeuble qui jouxte la b\u00e2tisse \u00e0 droite, on ne la remarque pas tout de suite, un artiste \u00e0 repr\u00e9sent\u00e9 une grue toute en longueur, l&rsquo;oiseau effil\u00e9 semble vouloir atteindre le ciel avec son bec allong\u00e9. Le lieu raconte une histoire, dans l&rsquo;accumulation de ses strates temporelles, mais ces histoires prennent sens dans l&rsquo;espace, en situation, encore une fois. Dans leur dur\u00e9e, elles interrogent le temps de la ville, sa dur\u00e9e. Sa permanence. En \u00e9cho \u00e0 celle de l&rsquo;art. Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;un art qui s&rsquo;inscrit dans le temps sans s&rsquo;inscrire dans l&rsquo;histoire ? qui parle de la ville sans s&rsquo;inscrire dans la ville ?<\/p>\n<p><strong><br \/>\n150 Boulevard Vincent Auriol, Paris 13\u00e8me<\/strong><\/p>\n<p>Comme souvent c&rsquo;est un travail qui se r\u00e9p\u00e8te. Un lieu \u00e9volue, en marchant en ville on invente la ville, on la voit sous des angles diff\u00e9rents, sa forme change sous les multiples points de vue qui s\u2019accumulent au fil du temps. Tu passes par les m\u00eames endroits, empruntes les m\u00eames chemins. Ce b\u00e2timent est un ancien foyer africain. Les foyers ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s \u00e0 la fin des ann\u00e9es 60 dans le but de fournir un logement aux travailleurs c\u00e9libataires immigr\u00e9s peu fortun\u00e9s. Une solution provisoire. Les fen\u00eatres du rez-de-chauss\u00e9e de l&rsquo;immeuble en briques ont \u00e9t\u00e9 mur\u00e9es par d&rsquo;imposants parpaings qui remplissent et ferment enti\u00e8rement les cadres. Sur les deux fen\u00eatres \u00e0 gauche de l&rsquo;entr\u00e9e, une t\u00eate peinte en noir. Tout commence par une t\u00eate tranch\u00e9e, d\u00e9capit\u00e9e, un visage sombre, allong\u00e9, l\u2019\u0153il ouvert. Au niveau du cr\u00e2ne, selon le contour de ce qui pourrait ressembler \u00e0 un nuage, tu as laiss\u00e9 le mur peint en beige et le <a href=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/category\/ete2019-02-un-parpaing-de-phrase\/\">parpaing<\/a> apparent. Un trou dans cette t\u00eate. Vide vite rempli de corps enchev\u00eatr\u00e9s les uns sur les autres qui cherchent vainement le sommeil. Une coupe du cerveau, un amas de corps entrem\u00eal\u00e9s. Il y a encore des gens qui ne comprennent pas le message. Dans les faits, presque tous les travailleurs c\u00e9libataires immigr\u00e9s vivent toute la dur\u00e9e de leur s\u00e9jour en France jusqu\u2019\u00e0 leur retraite et leur retour au pays. Mais aujourd\u2019hui, les places manquent et les demandeurs sont tr\u00e8s nombreux sur listes d\u2019attente. Qu&rsquo;est-ce qui a chang\u00e9 quelques semaines plus tard ? Sur place et tu as poursuivi ton travail, la peinture avait \u00e9t\u00e9 effac\u00e9e. Une autre \u00e0 la place. Par dessus la pr\u00e9c\u00e9dente. Une plus grande. Des deux c\u00f4t\u00e9s de la porte d&rsquo;entr\u00e9e blind\u00e9e avec de lourds montants m\u00e9talliques. Deux t\u00eates se font face mais le visage l\u00e9g\u00e8rement en arri\u00e8re, les yeux au ciel, sans se regarder directement. Leur bouche laissent \u00e9chapper un arbre dont les nombreuses branches se rejoignent au-dessus de la porte, dans un d\u00e9sordre de tiges entrem\u00eal\u00e9es. Le foyer se voulait un lieu communautaire, convivial, reconstitu\u00e9 comme un village. La cantine, tenue par des femmes africaines qui habitaient ailleurs, \u00e9tait ouverte \u00e0 tout le monde, du matin au soir. La r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait bien s\u00fbr tr\u00e8s diff\u00e9rente. Une chambre de quatre m\u00e8tres sur trois pour deux personnes hors de prix. Ces arbres qui s&rsquo;extirpent de leur bouche forment d&rsquo;\u00e9tranges phylact\u00e8res pour se rejoindre au niveau de la porte d&rsquo;entr\u00e9e et de la parabole accroch\u00e9e au-dessus. L&rsquo;arbre \u00e0 palabres, tout un symbole. Et ce message \u00e9crit \u00e0 la peinture noire dans la p\u00e9nombre du passage couvert \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re de l&rsquo;immeuble : <em>Ne demandez jamais votre chemin \u00e0 quelqu&rsquo;un qui le conna\u00eet, vous risqueriez de ne pas vous perdre<\/em>. Le passage est d\u00e9sormais ferm\u00e9. L&rsquo;ancien foyer Africain transform\u00e9 en r\u00e9sidence universitaire.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rue de la Du\u00e9e, Paris 20\u00e8me Tu te l\u00e8ves d&rsquo;entre les morts. Mur en briques sous les larges fen\u00eatres de l&rsquo;\u00e9cole recouvert de peintures d&rsquo;animaux. En longueur, du sol aux fen\u00eatres. Il y a ici de ces r\u00e9surrections. C&rsquo;est l&rsquo;espace qui d\u00e9termine le dessin. La surface, un dialogue avec elle. Les jeux ne sont pas encore faits. 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