{"id":5657,"date":"2019-07-18T10:37:50","date_gmt":"2019-07-18T08:37:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=5657"},"modified":"2019-07-18T10:37:52","modified_gmt":"2019-07-18T08:37:52","slug":"souvenir-des-sols","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/souvenir-des-sols\/","title":{"rendered":"Souvenir des sols"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est au moment o\u00f9 tu chutes accidentellement, ton corps allong\u00e9 par terre, que tu te rends comptes de l\u2019inconfort de cette position et de  son incongruit\u00e9, tu n\u2019es jamais oblig\u00e9 de te mettre \u00e0 genou, de  t\u2019allonger au milieu des autres, de te plaquer au sol, car comme tous les autres tu passes tes journ\u00e9es debout, dans l\u2019action, en mouvement, toujours en alerte, \u00e0 l\u2019aff\u00fbt, et les rares fois o\u00f9 tu finis par  t\u2019allonger, c\u2019est dans ton lit, parfois un canap\u00e9, sur une couchette, un  transat l\u2019\u00e9t\u00e9, un fauteuil, mais jamais \u00e0 m\u00eame le sol o\u00f9 cette  situation exceptionnelle te bouleverse en te d\u00e9stabilisant et provoque  un renversement radical qui te ram\u00e8ne brusquement en arri\u00e8re, \u00e0 ta  jeunesse, sans que tu saches avec pr\u00e9cision pourquoi, bien s\u00fbr, comme  tout le monde, tu n\u2019as aucun souvenir pr\u00e9cis des premiers jours de ta  vie o\u00f9, gambadant \u00e0 quatre pattes tu parcourais librement dans tous les  recoins de la maison de tes parents, tu m\u00e9langes aujourd\u2019hui ces souvenirs avec ceux de tes enfants que tu as laiss\u00e9 ramper tout en les  surveillant d\u2019un \u0153il attentionn\u00e9, il fallait parfois leur courir apr\u00e8s, leur \u00e9viter de tomber dans l\u2019escalier, se cogner contre un meuble, une  porte, ou d\u2019attraper un objet lourd et dangereux rest\u00e9 \u00e0 leur port\u00e9e, ne soup\u00e7onnant pas au d\u00e9but la v\u00e9locit\u00e9 et l\u2019intr\u00e9pidit\u00e9 de tes filles, tu  t\u2019imagines comme elles, d\u00e8s lors comment pourrais-tu te souvenir de ces  instants si lointains o\u00f9 tu n\u2019\u00e9tais qu\u2019un m\u00f4me autrement que par la  projection de tes parents qui t\u2019ont d\u00e9crits tes premiers pas et que tu reproduis toi-m\u00eame sur ceux de tes propres enfants, en miroir et calque invers\u00e9, mais \u00e0 plusieurs reprises il t\u2019est arriv\u00e9 de ressentir au fond de toi ce genre de sensations que tu croyais enfouies, oubli\u00e9es, impressions de total rel\u00e2chement, d\u2019abandon, le plus souvent allong\u00e9 \u00e0 m\u00eame le sol, dans l\u2019incapacit\u00e9 de bouger ou prolongeant par d\u00e9lice parfois, le contact troublant et rude d\u2019un plancher, la fra\u00eecheur d\u2019un  carrelage l\u2019\u00e9t\u00e9 dont le courant d\u2019air frais, le contact de la peau sur le froid des carreaux, adoucit la duret\u00e9 de la tomette ou l\u2019\u00e2pret\u00e9 de la  pierre, ou bien au contraire la chaleur \u00e9touffante du rebord de la  piscine qui te r\u00e9chauffe apr\u00e8s un bain froid, ou la douceur d\u2019une  pelouse enivrante de parfums printaniers, \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un arbre  centenaire, la brise l\u00e9g\u00e8re caressant tes joues aussi bien que le froissement des feuilles de l\u2019arbre, tes oreilles, ou bien encore par plaisir coupable, tomb\u00e9 par terre par accident, rouler sans les mains \u00e0  v\u00e9lo, tenter de tenir debout en \u00e9quilibre sur un ballon, emport\u00e9 par la  vitesse de sa course dont on ne ma\u00eetrise pas l\u2019\u00e9lan pour relancer une  balle en fonds de cours qui nous \u00e9chappe, ou dans l\u2019ivresse d\u2019une nuit de la Saint-Sylvestre \u00e0 Venise avec ton meilleur ami, o\u00f9 tu embrassais  tous les passants pour leur f\u00eater la nouvelle ann\u00e9e \u00e0 venir, t\u2019\u00e9tant mis  \u00e0 danser pour amuser ton ami qui riait en te voyant faire, pris dans  ton \u00e9lan, ton lourd manteau tournoyant autour de toi et te  d\u00e9s\u00e9quilibrant, tu es tomb\u00e9 par terre, le souvenir de ta joue rest\u00e9e coll\u00e9e un long moment sur la dalle glac\u00e9e, ta vision sur la ville dans  cette perspective renvers\u00e9e, riant aux \u00e9clats dans les \u00e9chos du rire de  ton ami, incapable de t\u2019aider, malgr\u00e9 tous ces \u00e9cueils, ces souvenirs te  reviennent successivement, presque malgr\u00e9 toi, \u00e0 ton corps d\u00e9fendant, par bribes, \u00e9clairs fugitifs, et ravivent cette sensation d\u2019enfance dont  tu pressens d\u00e9sormais la dimension proph\u00e9tique, la r\u00e9v\u00e9lation \u00e0 venir,  tu n\u2019en as pas imm\u00e9diatement conscience, mais c\u2019est dans leur  accumulation que peut remonter \u00e0 la surface, prendre forme et faire sens, en se confrontant peu \u00e0 peu les unes aux autres, dans cette masse  informe, indistincte, d\u2019informations, que cette impression se pr\u00e9cise en  toi, s\u2019\u00e9claire et te permet de comprendre ce qui t\u2019attire dans cette  occupation des sols, la premi\u00e8re fois, mais peux-tu vraiment affirmer que tout a commenc\u00e9 l\u00e0, qu\u2019il y a un d\u00e9but et une fin dans l\u2019existence  humaine, et que ce fut pour toi la premi\u00e8re fois\u00a0? bien \u00e9videmment non, le plus ancien souvenir que tu accueilles remonte \u00e0 ton enfance, sur la  moquette marron de la salle \u00e0 manger de l\u2019appartement familial, tu te souviens que tout devait \u00eatre tout le temps impeccable et convenir \u00e0 l\u2019exigence de propret\u00e9 et de rigueur maniaque que ta m\u00e8re apportait au rangement de sa maison, sa propret\u00e9 et son ordonnancement, une fois  l\u2019aspirateur pass\u00e9 en un sens pr\u00e9cis, selon un rituel inexorable, en  partant de la fen\u00eatre pour respecter le sens de l\u2019inclinaison des rayons du soleil et rendre sa surface immacul\u00e9e, ta m\u00e8re n\u2019acceptait pas que  ta s\u0153ur et toi vous traversiez le salon en y laissant vos traces, il ne  s\u2019agissait pas tant de salir la moquette, vous marchiez pieds nus ou en  chaussette, juste de ne pas laisser vos empreintes de pieds sur la  moquette, dont le poil avait \u00e9t\u00e9 redress\u00e9, mais cette premi\u00e8re fois qui  laisse sa trace en toi n\u2019est qu\u2019un indice, elle se m\u00eale \u00e0 tant d\u2019autres, tu aimais jouer chez tes grands-parents et reproduisais les routes et  les chemins que tu t\u2019inventais en traversant les all\u00e9es en gravier ou en  terre de leur jardin sur les motifs marginaux des tapis de la salle \u00e0 manger, sous la table, dans cette maison de campagne o\u00f9 l\u2019on fermait les volets dans l\u2019apr\u00e8s-midi pour pr\u00e9server la fra\u00eecheur des pi\u00e8ces pour qu\u2019elles ne deviennent pas insupportables la nuit venue, tu ne te souviens plus comment tu t\u2019\u00e9tais bless\u00e9, sans doute en courant trop vite dans les all\u00e9es du jardin, tu t\u2019\u00e9tais \u00e9tal\u00e9 de tout ton long sur les  graviers, le corps aplati au sol, le genou \u00e9rafl\u00e9, la plaie sale, en  sang, tu avais rejoint en larmes ta grand-m\u00e8re qui, en essayant de te  soigner, sortant le mercure au chrome, son odeur t\u2019avait serr\u00e9 les narines, et la vue du sang au moment o\u00f9 elle commen\u00e7ait \u00e0 essuyer ta plaie, tu t\u2019\u00e9tais senti partir pour la premi\u00e8re fois, une \u00e9trange sensation d\u2019un flux montant jusqu\u2019au cerveau, sans doute accompagn\u00e9 par l\u2019odeur de l\u2019alcool \u00e0 90\u00b0 et la sensation que plus rien ne reliait le haut et le bas de ton corps, les jambes fl\u00e9chissant, devenant  cotonneuses, sans consistance, ne pouvant plus soutenir le poids de ton corps qui, du coup venait \u00e0 l\u00e2cher prise, \u00e0 c\u00e9der et tomber d\u2019un bloc par terre, dans un bruit troublant, sans retenu, et le choc de ta t\u00eate  d\u2019enfant sur le carrelage \u00e0 petits carreaux mosa\u00efque ne suffisant pas \u00e0  te ranimer, les gifles r\u00e9p\u00e9t\u00e9es de ta grand-m\u00e8re pour tenter de te faire  revenir \u00e0 toi, finissaient par y parvenir \u00e0 force de coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, tu ne comprenais pas ce qui venait de se passer, pourquoi ta grand-m\u00e8re te giflait en souriant, mais l\u2019humidit\u00e9 du gant froid qu\u2019elle pla\u00e7ait sur ton front et sa voix rassurante adoucissait ta peine, ou bien encore plus tard, lorsqu\u2019\u00e0 la maison les travaux de r\u00e9novation transformaient l\u2019espace au point de vous interdire de manger dans la cuisine comme \u00e0  votre habitude, vous n\u2019aviez pas les moyens \u00e0 l\u2019\u00e9poque de sortir manger au restaurant, ni le temps du reste, ton p\u00e8re tenait \u00e0 terminer au plus  vite le chantier, pour ne pas laisser la maison en travaux trop  longtemps, vous improvisiez des repas en mangeant par terre, en  disposant sur le sol un grand tissus sur lequel vous dressiez votre  table improvis\u00e9e pour un pique-nique champ\u00eatre qui vous ravissait, vous  d\u00e9tournant de l\u2019ordinaire et du quotidien comme par magie, comme si vous  aviez mang\u00e9 dehors, au milieu d\u2019un pr\u00e9, ou sur la plage devant la mer,  et c\u2019est donc au moment de ta chute, sans gravit\u00e9, mais qui t\u2019a secou\u00e9,  t\u2019a d\u00e9stabilis\u00e9 en faisant effectuer \u00e0 ton corps un vol plan\u00e9, sentant  ta joue frotter contre le bitume, le dos endolori, les cuisses et les  jambes rapp\u00e9es par le frottement sur le sol rugueux, tu ne bouges pas, d\u2019habitude, en plein milieu de la rue comme aujourd\u2019hui, tu te serais relev\u00e9 rapidement, g\u00ean\u00e9 malgr\u00e9 la douleur, avec la volont\u00e9 de t\u2019\u00e9loigner le plus vite possible du lieu qui t\u2019a vu choir, pour \u00e9chapper \u00e0 la  honte qui envenime la douleur, mais aujourd\u2019hui tu restes l\u00e0, immobile, inerte, tu sais que cela risque d\u2019attirer les passants inquiets de  savoir si tu vas bien, si tu as mal, s\u2019ils peuvent quelque chose pour  toi, mais cela est moins important \u00e0 tes yeux que cette sensation que tu  retrouves, cette sensation lointaine que tu croyais oubli\u00e9e, qui remonte \u00e0 ton enfance, et tu mesures \u00e0 l\u2019aune de cette trajectoire que cette sensation, qui rapproche le b\u00e9b\u00e9 qui marchait \u00e0 quatre pattes, l\u2019enfant qui jouait par terre, restais des heures allong\u00e9 \u00e0 regarder  passer les nuages dans le ciel, couch\u00e9 dans l\u2019herbe, tu veux profiter de  cette sensation, m\u00eame en souffrant, peut-\u00eatre m\u00eame justement pour cela, tenter de comprendre ce qui soudain te fascine en elle, et c\u2019est alors  que tu retrouves quelque chose qui s\u2019apparente au sommeil, \u00e0 l\u2019abandon,  ton corps allong\u00e9 se rel\u00e2che, tes membres deviennent lourds, tu ne sens presque plus tes membres, tu disparais derri\u00e8re ton corps, tu planes  au-dessus, la douleur s\u2019estompe, mais ce n\u2019est plus du sommeil, ton  souffle se ralentit, le c\u0153ur aussi, et tu pressens que la prochaine fois  que tu seras ainsi allong\u00e9 au sol, respirant \u00e0 peine, avec difficult\u00e9, ce sera le jour de ta mort, tu essayes de bouger pour te relever, tu as  du mal, mais par chance tu y parviens, ton heure n\u2019est pas venue, tu  t\u2019\u00e9loignes du sol, tu te rel\u00e8ves, soulag\u00e9, et tu souris. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est au moment o\u00f9 tu chutes accidentellement, ton corps allong\u00e9 par terre, que tu te rends comptes de l\u2019inconfort de cette position et de son incongruit\u00e9, tu n\u2019es jamais oblig\u00e9 de te mettre \u00e0 genou, de t\u2019allonger au milieu des autres, de te plaquer au sol, car comme tous les autres tu passes tes journ\u00e9es debout, dans l\u2019action, en mouvement, <a class=\"more-link\" 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