{"id":56626,"date":"2021-11-03T21:31:09","date_gmt":"2021-11-03T20:31:09","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=56626"},"modified":"2023-05-21T20:36:10","modified_gmt":"2023-05-21T18:36:10","slug":"autobiographie-06-depart-en-vacances","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-06-depart-en-vacances\/","title":{"rendered":"autobiographies #06 | d\u00e9part en vacances"},"content":{"rendered":"\n<p>Le compartiment me semblait bond\u00e9 mais le grand blond dans le couloir avait raison&nbsp;: en faisant glisser la porte, je vois qu&rsquo;il reste une place, au milieu de la banquette de gauche, cach\u00e9e par un g\u00e9ant \u2013 du moins je le vois ainsi \u2013 ; sur le seuil, une main pos\u00e9e sur le montant, la t\u00eate avan\u00e7ant dans leur espace, je souris comme les bonnes s\u0153urs et ma m\u00e8re me l&rsquo;ont appris et je re\u00e7ois, en r\u00e9ponse au mien, un \u00ab&nbsp;bonjour&nbsp;\u00bb, des grognements, et le regard noir d&rsquo;un que j&rsquo;ai interrompu dans une conf\u00e9rence ou un r\u00e9cit ou un je ne sais quoi mais qui lui importe et lui permettait de tenir les autres dans une admiration, un accord, sinc\u00e8re ou non&nbsp;; le gar\u00e7on le plus proche de la porte fait mime de se lever pour me laisser passer mais un bras jaillit, s&rsquo;interpose, une voix exige de savoir qui ose&#8230; demande \u00ab&nbsp;tu viens d&rsquo;o\u00f9 .&nbsp;?&nbsp;\u00bb&nbsp;; en poussant devant moi mon sac qu&rsquo;une jambe bloque, je murmure que je viens du quai, un rire isol\u00e9, et la voix, apr\u00e8s un qualificatif malgracieux, pr\u00e9cise \u00ab&nbsp;de quelle \u00e9cole&nbsp;?&nbsp;\u00bb, ma r\u00e9ponse provoque, soulign\u00e9 par un ricanement du beau parleur, un discours sur l&rsquo;honneur que leur fait un architecte \u2013 ce qui est tr\u00e8s nettement exag\u00e9r\u00e9 \u2013 et une fille en plus, \u00ab&nbsp;ils en sont l\u00e0 ces dessinateurs, ces artistes, ces catastrophes, ces amateurs imbus d&rsquo;eux-m\u00eame&nbsp;?&nbsp;\u00bb et je r\u00e9alise que je suis tomb\u00e9e sur un compartiment de centraliens&nbsp;; j&rsquo;h\u00e9site \u00e0 sortir, \u00e0 les laisser \u00e0 leur arrogance satisfaite, n&rsquo;ai pas envie d&rsquo;une disputatio juste d&rsquo;une place, mais je ne peux pas, ce serait intelligent mais indigne, et je reste aussi droite que je le peux, le pieds contre un sac, l&rsquo;autre d\u00e9gringolant lentement de mon \u00e9paule, plant\u00e9e l\u00e0, les regardant en silence, et j&rsquo;aper\u00e7ois l&rsquo;\u00e9bauche d&rsquo;un sourire sur les l\u00e8vres du premier assis&nbsp;; lui et les suivants glissent sur leurs fesses le long du si\u00e8ge, un minuscule espace se lib\u00e8re et la conversation reprend, avec juste, comme pour la forme, quelques piques adress\u00e9es \u00e0 ces gens qui ne connaissent rien aux mat\u00e9riaux, \u00e0 leur mise en \u0153uvre et surtout au monde actuel \u2013 le fait est que j&rsquo;en suis \u00e0 trois arcades dans un parc mais c&rsquo;est un d\u00e9but rituel en admiss.. comme on dit \u2013 piques que j&rsquo;ignore dignement, ins\u00e9rant mes fesses sur le bout de Ska\u00ef, glissant le gros sac en partie sous le si\u00e8ge en partie sous mes jambes, maintenant l&rsquo;autre, le petit, avec mon manteau, sur mes genoux puisque les filets sont pleins et que je n&rsquo;esp\u00e8re pas une aide de leur part, attendant sans trop oser y croire que le sommeil les prennent, me persuadant que j&rsquo;ai de la chance, que mon voyage va \u00eatre beaucoup plus confortable que les pr\u00e9c\u00e9dents, quand je n&rsquo;avais pas encore le noble titre d&rsquo;\u00e9tudiante, m\u00eame en admission, quand je n&rsquo;\u00e9tais que lyc\u00e9enne, et que j&rsquo;avais droit aux corps serr\u00e9s dans le couloir, aux valises qu&rsquo;on enjambe sauf quand un corps est assis dessus et que l&rsquo;on doit attendre qu&rsquo;il se l\u00e8ve, ou, comme \u00e0 No\u00ebl de l&rsquo;ann\u00e9e derni\u00e8re, les pieds pos\u00e9s sur les plaques mouvantes dans le soufflet, l&rsquo;\u00e9quilibre fatigant, les rires voulant dissimuler la fatigue et la petite peur \u2013 mais bon \u00e7a n&rsquo;avait pas dur\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait une fa\u00e7on d&rsquo;avoir plus de tranquillit\u00e9 pour parler \u2013 cette fatigue que vais retrouver ici, dans quelques heures, au c\u0153ur de la nuit, celle qui serre le tempes et durcit le diaphragme, dans l&rsquo;odeur de fum\u00e9e froide qui se m\u00eale \u00e0 celle de la vapeur, cette odeur de charbon qui passe par l&rsquo;entreb\u00e2illement de la porte, que nous respirons, culs pos\u00e9s, pieds froids serr\u00e9s dans nos chaussures, corps trop v\u00eatus contre l&rsquo;hiver parisien baignant dans la touffeur naus\u00e9abonde de ce compartiment, cet inconfort m\u00eal\u00e9 d&rsquo;excitation des voyages en train que je sens plus nettement maintenant que les voix se sont affaiblies, les paroles espac\u00e9es, qu&rsquo;un premier ronflement a sonn\u00e9, provoquant des rires \u00e9touff\u00e9s dans la p\u00e9nombre depuis que le chef auto-proclam\u00e9 a fait \u00e9teindre la lumi\u00e8re, cette presque obscurit\u00e9 que seule la veilleuse, et des brusques irruptions de lumi\u00e8re quand la main de mon vis \u00e0 vis fait glisser un peu le rideau descendu devant la vitre pr\u00e8s de laquelle il est assis, ce que, moi, je n&rsquo;ose faire, continuant \u00e0 ressentir, en m&rsquo;en d\u00e9fendant, l&rsquo;impression d&rsquo;\u00eatre en terrain hostile, paralys\u00e9e par ma satan\u00e9e timidit\u00e9, repensant \u00e0 leurs quolibets rituels, vex\u00e9e de m&rsquo;en savoir indigne moi qui suis si loin, malgr\u00e9 la force, encore intacte, de mon d\u00e9sir, d&rsquo;\u00eatre architecte un jour, et de toute fa\u00e7on soucieuse de ne pas g\u00eaner les bienheureux dormeurs, m\u00eame si les heures qui sont devant nous me semblent impossibles, si l&rsquo;envie de me lever, de sortir me tenaille faisant remuer l\u00e9g\u00e8rement mes pieds ins\u00e9r\u00e9s entre les deux grandes godasses de ce gar\u00e7on face \u00e0 moi, ce long et maigre corps qui \u00e9tait taiseux et souriant dans le vague tout \u00e0 l&rsquo;heure, dont je ne distingue pas les traits mais dont je sais qu&rsquo;il ne dort pas plus que moi, qui se redresse comme je le fais en sentant le train ralentir, qui se l\u00e8ve maintenant, ouvre la porte pendant que les autres s&rsquo;\u00e9brouent, sort, s&rsquo;appuie \u00e0 la barre de la fen\u00eatre derri\u00e8re laquelle je vois un quai, un \u00e9criteau, les lettres YON, se retourne, sourit, en annon\u00e7ant qu&rsquo;il va y avoir un long arr\u00eat, fait un pas de c\u00f4t\u00e9 pour me permettre de sortir, de m&rsquo;accouder \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui apr\u00e8s avoir referm\u00e9 la porte parce que, oui, \u00e7a proteste l\u00e0 dedans, comme il le dit, et nous regardons les quelques personnes qui circulent, cheminots, voyageurs, gens \u00e0 casquette&nbsp;; il prononce une phrase, une question, je r\u00e9ponds, le silence revient, suivi d&rsquo;\u00e9changes soigneusement insignifiants, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le train red\u00e9marre, que la porte s&rsquo;ouvre, qu&rsquo;un petit barbu nous rejoigne en levant haut les jambes pour mimer la peine qu&rsquo;il a eu \u00e0 s&rsquo;extirper du magma et que nous nous installions, debout face \u00e0 la nuit, pour refaire le monde et nous inventer des vies, trois amis pour un temps, juste celui qui nous s\u00e9pare de l&rsquo;agitation g\u00e9n\u00e9rale, de l&rsquo;approche de Marseille, de notre dispersion, de ma fin de voyage sans doute solitaire jusqu&rsquo;\u00e0 Toulon.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le compartiment me semblait bond\u00e9 mais le grand blond dans le couloir avait raison&nbsp;: en faisant glisser la porte, je vois qu&rsquo;il reste une place, au milieu de la banquette de gauche, cach\u00e9e par un g\u00e9ant \u2013 du moins je le vois ainsi \u2013 ; sur le seuil, une main pos\u00e9e sur le montant, la t\u00eate avan\u00e7ant dans leur espace, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-06-depart-en-vacances\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #06 | d\u00e9part en vacances<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":95,"featured_media":56627,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,2915],"tags":[],"class_list":["post-56626","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographies-06"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56626","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/95"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=56626"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/56626\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/56627"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=56626"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=56626"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=56626"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}