{"id":56965,"date":"2021-11-06T12:57:46","date_gmt":"2021-11-06T11:57:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=56965"},"modified":"2021-11-06T14:03:47","modified_gmt":"2021-11-06T13:03:47","slug":"06-la-dame-au-pouce-orange","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/06-la-dame-au-pouce-orange\/","title":{"rendered":"autobiographies #06 | la dame au pouce orange"},"content":{"rendered":"\n<p>Cette langue, ces accents rauques, aval\u00e9s, comme une bande magn\u00e9tique pass\u00e9e \u00e0 l&rsquo;envers et elle, r\u00e9p\u00e9tant le nom de la ville en montrant les cars rang\u00e9s parall\u00e8lement en diagonale, faisant le geste de tourner un volant et m\u00eame parfois des sons avec sa bouche en gonflant les joues, l\u00e8vres vibrant l&rsquo;une contre l&rsquo;autre, pou-pou-pou-pou pour imiter le bruit d&rsquo;un moteur et toujours le nom de la ville avec un ton interrogatif mais le nom est prononc\u00e9 \u00e0 la fran\u00e7aise ce qui n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec le nom dans la langue du nom, nuit tomb\u00e9e sur le terminus des autocars seulement \u00e9clair\u00e9 par les paires de phares arrivant ou repartant, gros phares, lumi\u00e8res brutales aux mouvements impr\u00e9visibles, elle se garant pr\u00e9cipitamment des capots tr\u00e8s allong\u00e9s \u00e0 angle droit du pare-brise, comme celui du bus 94 qu&rsquo;elle prenait en famille habits du dimanche missel \u00e0 couverture grenat et tranches dor\u00e9es pour aller \u00e0 la messe aux Missions \u00c9trang\u00e8res de la rue du Bac, ces cars construits sur le m\u00eame mod\u00e8le et sans doute par la m\u00eame compagnie que les bus parisiens, sauf pour ce qu&rsquo;on appelait la plate-forme \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re, un espace ouvert entour\u00e9 d&rsquo;une rambarde en m\u00e9tal contre laquelle s&rsquo;appuyer et se pencher \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur dans le vent quand le bus roulait, seulement ferm\u00e9e par une grosse tresse de cuir que les hommes jeunes et sportifs d\u00e9crochaient pour pouvoir monter en marche et le receveur tournait une manivelle fix\u00e9e \u00e0 la caisse m\u00e9tallique accroch\u00e9e \u00e0 son ventre pour lui faire cracher les tickets jaunes et bleu p\u00e2le (ou peut-\u00eatre jaunes et orange enfin ceux r\u00e9serv\u00e9s aux \u00ab&nbsp;familles nombreuses&nbsp;\u00bb) qu&rsquo;il d\u00e9tachait selon le pointill\u00e9, le nombre de tickets \u00e9tant fonction de l&rsquo;arr\u00eat de destination qu&rsquo;on annon\u00e7ait au receveur et les enfants sagement assis regardaient d\u00e9filer les rues comme d&rsquo;un pays \u00e9tranger et&#8230; des enfants apr\u00e8s elle courant criant nesraania, nesraania, des gar\u00e7ons plus \u00e2g\u00e9s leurs rang\u00e9es de dents \u00e9tincelantes dans l&rsquo;obscurit\u00e9, des mots fran\u00e7ais \u00ab&nbsp;guide&nbsp;\u00bb ou anglais \u00ab&nbsp;help&nbsp;\u00bb, qu&rsquo;ils r\u00e9p\u00e8tent hyst\u00e9riquement s&rsquo;accrochant aux poign\u00e9es de son sac comme pour l&rsquo;aider \u00e0 le porter et elle les repoussant, \u00e9nerv\u00e9e, courant de droite \u00e0 gauche suivie par cette meute qui lui colle au dos, commen\u00e7ant \u00e0 d\u00e9sesp\u00e9rer, \u00e0 \u00eatre vraiment inqui\u00e8te, odeur d&rsquo;essence, charbon de bois, alcool \u00e0 br\u00fbler viandes grill\u00e9es, th\u00e9 \u00e0 la menthe, visages grima\u00e7ants surgissant dans le pinceau des phares, voix rauques, irr\u00e9alit\u00e9 de la sc\u00e8ne comme les pi\u00e8ces d&rsquo;un puzzle \u00e9parpill\u00e9es sans rapport les unes avec les autres et puis soudain, tout cela rien qu&rsquo;une farce innocente, un jeu presque amical dans l&rsquo;\u00e9clat moqueur d&rsquo;un regard elle comprend et justement le car il est l\u00e0 et il va partir et elle monte, il ne reste plus qu&rsquo;une place libre dans la rang\u00e9e tout au fond, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;un monsieur en vieille jellabah marron et turban blanc brod\u00e9 de jaune, la poitrine barr\u00e9e par la courroie de sa sacoche carr\u00e9e elle aussi brod\u00e9e, il a un mouvement presque imperceptible de recul comme pour lui laisser plus de place \u00e0 elle, embarrass\u00e9e de son sac qu&rsquo;elle finit par glisser sous le si\u00e8ge, entre ses jambes, remarquant en se penchant que les pieds du monsieur enserrent un brasero en m\u00e9tal surmont\u00e9 d&rsquo;une th\u00e9i\u00e8re et quant \u00e0 l&rsquo;\u00e9tui \u00e0 violon elle le pose verticalement sur ses genoux, le tenant \u00e0 deux mains comme si c&rsquo;\u00e9tait une colonne \u00e0 laquelle elle se raccrocherait mais dans les tournants la colonne se penche et l&rsquo;\u00e9tui se cogne \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule du monsieur Oh pardon machinalement comme rue du Bac dans le bus 94 la personne heurt\u00e9e r\u00e9pondrait Je vous en prie ou d&rsquo;un petit sourire sans cons\u00e9quence ou au contraire sourcils fronc\u00e9s Vous pourriez faire attention mais l\u00e0 non, rien, l&rsquo;homme reste impassible, regardant droit devant lui et soudain se l\u00e8ve, rattrapant son \u00e9quilibre aux cahots de la machine, repousse des ballots sur le filet \u00e0 bagages, lui prend des mains l&rsquo;\u00e9tui \u00e0 violon, le cale dans l&rsquo;espace ainsi cr\u00e9\u00e9 et se rassoit sans un mot, elle dit merci malgr\u00e9 la peur qu&rsquo;il lui a faite \u00e0 lui arracher comme \u00e7a son violon sans sommation mais c&rsquo;est vrai qu&rsquo;il devait en avoir marre qu&rsquo;elle le cogne \u00e0 chaque tournant, l&rsquo;\u00e9tui est en bois verni couleur miel, il est pos\u00e9 tr\u00e8s au bord du filet mais maintenu par un gros panier et un ballot en tissu (bien plus tard elle retrouvera cet homme, elle le reconna\u00eetra dans une maison, une f\u00eate, lui assis avec les autres musiciens, tenant son violon vertical sur son genou et l&rsquo;archet \u00e0 l&rsquo;horizontale exactement le contraire de nous), on quitte la ville, progression tressautante du car sur une route que ne borde plus aucun \u00e9clairage, les rectangles noirs des vitres comme doubl\u00e9s \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur par la lumi\u00e8re de la lune et \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur par le reflet de la personne assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la fen\u00eatre, la plupart des corps maintenant tass\u00e9s, t\u00eate appuy\u00e9es contre les montants ou soutenues par une \u00e9toffe roul\u00e9e en boule, t\u00eates de femmes couvertes d&rsquo;amples fichus, certaines abritant dans les replis grassouillets de leurs corps un b\u00e9b\u00e9 \u00e0 qui elles ont donn\u00e9 le sein pour l&#8217;emp\u00eacher de crier et qui s&rsquo;est endormi, lui et sa m\u00e8re formant un seul corps enfoui dans les \u00e9toffes et de temps en temps un mouvement de la t\u00eate cherchant un appui plus confortable ou la d\u00e9tente brusque des jambes du nourrisson donne vie \u00e0 ce ballot de chiffon que les nids-de-poules secouent sporadiquement, les hommes ayant rabattu sur leurs front les pointus capuchons ray\u00e9s et elle, dans son jean et blonson ouvert sur une tunique jaune \u00e0 larges fleurs et sa crini\u00e8re fris\u00e9e presque aussi large que ses \u00e9paules se sentant comment dire incongrue, d\u00e9plac\u00e9e, parmi ces gens si bien couverts \u00e0 l&rsquo;ombre de leurs v\u00eatements amples et de leurs postures tranquilles, chacun comme une forteresse prot\u00e9g\u00e9e par ses remparts tandis qu&rsquo;elle, la nesraania, se comparerait plut\u00f4t \u00e0 un campement d\u00e9sordonn\u00e9 en rase campagne, le car poursuivant sa marche cahotique, traversant cette mati\u00e8re obscure (trou noir&nbsp;? On pourrait aussi bien rouler sur le sol d&rsquo;une plan\u00e8te inconnue), et l&rsquo;excitation que ce mot Inconnue provoque en elle, une fleur s&rsquo;ouvrant dans son ventre (an\u00e9mone de mer?) \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e que l\u00e0 o\u00f9 elle va, elle ne conna\u00eet personne et personne ne la conna\u00eet, et les tournants se sont faits de plus en plus fr\u00e9quents (montagnes?) \u00e0 tel point qu&rsquo;elle commence \u00e0 avoir mal au c\u0153ur comme dans le bus 94 \u00e7a lui arrivait car il fallait \u00eatre \u00e0 jeun pour pouvoir communier, se rappelant que depuis le matin elle n&rsquo;a rien mang\u00e9, la naus\u00e9e gagnant en intensit\u00e9 et la douleur au plexus qu&rsquo;elle conna\u00eet bien la poignardant jusqu&rsquo;entre les omoplates le poignard fich\u00e9 dans le dossier de son si\u00e8ge, elle se renversant en arri\u00e8re dans l&rsquo;espoir de se rapprocher de la position horizontale que son corps implore, tentative vou\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9chec sur ce si\u00e8ge dur \u00e0 haut dossier tournant de droite et de gauche et secou\u00e9 de bas en haut par les cahots, la douleur au plexus augmentant jusqu&rsquo;\u00e0 lui arracher un g\u00e9missement couvert par le bruit du moteur et puis d&rsquo;un coup noir complet plus de lune plus de voyageurs plus d&rsquo;autocar plus rien, black out jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;odeur de fleurs d&rsquo;orangers des gouttes fra\u00eeches tombant d&rsquo;une esp\u00e8ce d&rsquo;ostensoir \u00e0 long bec que la femme assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 secoue sur son visage, elle (la nesraania) entendant de nouveau le bruit du moteur et les voix comme des bandes magn\u00e9tiques pass\u00e9es \u00e0 l&rsquo;envers, gardant encore ferm\u00e9es ses paupi\u00e8res pour jouir de ce moment du retour parmi les humains puis les rouvrant sur le visage emmaillot\u00e9 d&rsquo;un tissu blanc de la femme pench\u00e9e sur elle, larges yeux marrons bord\u00e9s de cils recourb\u00e9s, nez court, le tissu blanc masquant la bouche qui marmonne des choses (incantations?) tout en agitant son ostensoir et le liquide coule maintenant dans le cou sous la tunique jaune \u00e0 larges fleurs, rafra\u00eechissant le corps (c&rsquo;est alors qu&rsquo;elle s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;il fait rudement chaud dans ce car et se demande comment ils font tous pour rester aussi couverts) et comme toujours apr\u00e8s ce genre de malaise la douleur ayant cess\u00e9, elle se sent comme neuve, d\u00e9tendue, de toute peur lav\u00e9e, cueillant avec sa langue tout autour de sa bouche les derni\u00e8res gouttes d&rsquo;eau de fleur d&rsquo;oranger, reconnaissant l&rsquo;odeur du cumin qui s&rsquo;exhale du morceau de pain \u00e0 la croute brune sur laquelle se d\u00e9tache un pouce rond \u00e0 l&rsquo;ongle orange, de la m\u00eame couleur que les dessins g\u00e9om\u00e9triques sur la main potel\u00e9e, tandis que la bouche cach\u00e9e r\u00e9p\u00e8te un mot&nbsp;: kooli, kooli, le premier mot qu&rsquo;elle aura donc appris&nbsp;: mange, et elle (la nesraania), le moelleux de ce pain jamais rien mang\u00e9 d&rsquo;aussi bon l&rsquo;envahissant d&rsquo;un sentiment de fraternit\u00e9 comme on a pas souvent l&rsquo;occasion de j&rsquo;ai failli pleurer juste au moment o\u00f9 le car a frein\u00e9 et stoppe brutalement faisant appara\u00eetre dans les rectangles noirs des vitres de petites lueurs, les voyageurs r\u00e9veill\u00e9s comme d&rsquo;un coup de baguette se levant, se drapant, se tournant et retournant, avan\u00e7ant les uns contre les autres dans l&rsquo;\u00e9troite all\u00e9e, le monsieur au turban brod\u00e9 debout lui aussi sa th\u00e9i\u00e8re \u00e0 la main, le car se vidant lentement jusqu&rsquo;\u00e0 ce que ne restent plus que quelques personnes assises, dont elle et la femme au pouce orange, un mendiant mont\u00e9 dans le car le traversant dans toute sa longueur en psalmodiant, elle lui fourrant dans la main un billet, n&rsquo;importe lequel, provocant une nouvelle s\u00e9rie d&rsquo;incantations de plus grande intensit\u00e9, comme si on avait mont\u00e9 le son et le regard effar\u00e9 de la dame dont la main potel\u00e9e envoie un message cod\u00e9, l&rsquo;index pointant vers les loupiotes dans la vitre puis le bout des cinq doigts se rejoignant en direction de la bouche comme pour d&rsquo;un mouvement du poignet y projeter de la nourriture, message visiblement destin\u00e9 \u00e0 la nesraania qui finit par comprendre qu&rsquo;on a fait halte devant un caf\u00e9 ou quelque chose comme \u00e7a alors elle se l\u00e8ve et, apr\u00e8s avoir recommand\u00e9 par geste \u00e0 la dame son sac et son violon et obtenu un vigoureux hochement de t\u00eate, elle s&rsquo;engage \u00e0 son tour entre les rang\u00e9es de si\u00e8ges \u00e0 la suite du mendiant, s&rsquo;appuyant l\u00e9g\u00e8rement aux dossiers dans un \u00e9tat d&rsquo;euphorie tel qu&rsquo;elle pourrait m\u00eame voler si l&rsquo;occasion se pr\u00e9sentait et d\u00e8s le marchepied descendu se retrouve immerg\u00e9e dans l&rsquo;odeur de l&rsquo;essence, du charbon de bois et des brochettes qui gr\u00e9sillent sur les braises qu&rsquo;un gar\u00e7on accroupi au milieu de nulle part \u00e9vente \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un morceau de carton comme un djinn dans sa fum\u00e9e, s&rsquo;interrompant pour ouvrir d&rsquo;un grand couteau un petit pain rond dans lequel il glisse les minuscules morceaux, pr\u00e9sentant le pain en souriant de toutes ses dents dont l&rsquo;une est en or, proposant Tea&nbsp;? Le petit verre fumant d\u00e9j\u00e0 tendu, le tout pay\u00e9 sans marchander et consomm\u00e9 assise sur une chaise en formica bleu ciel qu&rsquo;il est all\u00e9 chercher \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, le monsieur du car quant \u00e0 lui \u00e9tant entr\u00e9 dans le caf\u00e9 apr\u00e8s avoir demand\u00e9 de l&rsquo;eau bouillante que le gar\u00e7on a vers\u00e9 dans la th\u00e9i\u00e8re en m\u00e9tal o\u00f9, d&rsquo;apr\u00e8s le parfum qui s&rsquo;en d\u00e9gage, tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9par\u00e9&nbsp;: th\u00e9, menthe et sucre et l\u00e0, plant\u00e9e dans la nuit lunaire, elle s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;elle est la seule femme \u00e0 \u00eatre descendue du car, les autres \u00e9tant rest\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, se restaurant de leurs provisions ou d&rsquo;un pain rond et d&rsquo;un verre de th\u00e9 apport\u00e9s par l&rsquo;homme qui les accompagne, mais bient\u00f4t le son d&rsquo;une trompe retentit, au troisi\u00e8me appel on remonte, le chauffeur s&rsquo;installe, la lourde porti\u00e8re est repouss\u00e9e par un gar\u00e7on du caf\u00e9 avec une exclamation qui contient le nom d&rsquo;Allah qu&rsquo;elle reconna\u00eet maintenant \u2013 elle l&rsquo;a entendu tant de fois \u2013 et qu&rsquo;elle suppose \u00eatre une formule comme Bon voyage ou Bonne route et c&rsquo;est le d\u00e9marrage majestueux de l&rsquo;autocar, aussit\u00f4t stopp\u00e9 par des cris, l&rsquo;homme \u00e0 la th\u00e9i\u00e8re arrivant \u00e0 grandes enjamb\u00e9es, une main plaqu\u00e9e sur son turban \u00e0 cause d&rsquo;un vent qui s&rsquo;est lev\u00e9, ouvrant, grimpant et claquant la porti\u00e8re alors que le car s&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 remis en marche, passant entre les rang\u00e9es de si\u00e8ges d&rsquo;o\u00f9 jaillissent des exclamations et des b\u00e9n\u00e9dictions, revenant s&rsquo;asseoir tout au fond, \u00e0 la droite de la nessraania qui, bien cal\u00e9e dans son si\u00e8ge, l&rsquo;estomac plein et ayant retrouv\u00e9 ses couleurs, regarde le noir de la vitre \u00e0 gauche, sur lequel se d\u00e9tache, comme une broche de strass, la froide lune tandis qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du car la temp\u00e9rature est encore mont\u00e9e de quelques degr\u00e9s (et la voyageuse sent la sueur couler de ses aisselles, la tunique \u00e0 large fleurs collant \u00e0 son torse), pensant confus\u00e9ment qu&rsquo;elle pourrait enlever sa veste en jean mais ne s&rsquo;y d\u00e9cidant pas, le geste lui paraissant peut-\u00eatre inconvenant dans ce contexte, \u00e0 moins qu&rsquo;elle n&rsquo;ait tout simplement renonc\u00e9 \u00e0 faire le moindre mouvement dans cette touffeur, secou\u00e9e par les cahots et serr\u00e9e comme elle l&rsquo;est entre la dame au pouce orange et le monsieur \u00e0 la th\u00e9i\u00e8re, les yeux grands ouverts et se laissant bercer par les tressautements de la machine qui para\u00eet maintenant se d\u00e9placer en ligne droite, revenant \u00e0 ce mot d&rsquo;Inconnue, terra incognita, incognito elle venue l\u00e0, dans ce pays l\u00e0, sur la foi de propos vaguement \u00e9chang\u00e9s autour d&rsquo;un feu en se passant le shilom Le Maroc, man, les champs de haschich, les plages de sable blanc, Marrakech la rouge, Jimmy Hendrix, elle venue justement ici parce qu&rsquo;elle ignore tout de ce pays et contemplant son ignorance dans le miroir noir des vitres jusqu&rsquo;\u00e0 ce que ses paupi\u00e8res s&rsquo;alourdissent et l\u00e0 il y a ce r\u00eave qu&rsquo;elle fait o\u00f9 elle est nue, seulement v\u00eatue d&rsquo;un caraco de soie puce entour\u00e9e de silhouettes dont les courbes grasses se fondent dans les vapeurs d&rsquo;un bain maure trou\u00e9es \u00e7a et l\u00e0 de petites pointes orang\u00e9es (le r\u00eave dit Des ongles) qui clignotent avec espi\u00e8glerie pendant qu&rsquo;un homme tout nu se recroqueville compl\u00e8tement dans un vieux seau en bois et quand il ressort elle lui dit Qu&rsquo;est-ce-que vous \u00eates souple, ayant senti, sans se r\u00e9veiller, qu&rsquo;on la repoussait doucement (sur quelle \u00e9paule s&rsquo;est-elle appuy\u00e9e, elle ne le saura jamais), puis rouvrant les yeux, la gorge s\u00e8che et se disant qu&rsquo;elle a oubli\u00e9 d&rsquo;acheter de l&rsquo;eau et que la destination n&rsquo;arrivera peut-\u00eatre jamais et l&rsquo;esp\u00e9rant de rester ainsi suspendue comme dans une encoche du temps puis sombrant dans un \u00e9tat interm\u00e9diaire entre la veille et le sommeil (alors le temps n&rsquo;existe plus), jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;un myst\u00e9rieux bruissement, \u00e0 peine perceptible comme une caresse sur sa peau les palmiers ont envahi le paysage, des palmiers et des palmiers tout un peuple, secouant doucement leurs crini\u00e8res, mass\u00e9s silencieusement tout autour de l&rsquo;autocar comme une d\u00e9l\u00e9gation pour l&rsquo;accueillir et elle, bien r\u00e9veill\u00e9e maintenant, prenant en plein front la ligne ocre des remparts, la porte franchie, les rues endormies et soudain les lumi\u00e8res dansantes, les cris, la foule entourant l&rsquo;autocar dans le fracas des tambours&nbsp;: Jema el fnaa.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette langue, ces accents rauques, aval\u00e9s, comme une bande magn\u00e9tique pass\u00e9e \u00e0 l&rsquo;envers et elle, r\u00e9p\u00e9tant le nom de la ville en montrant les cars rang\u00e9s parall\u00e8lement en diagonale, faisant le geste de tourner un volant et m\u00eame parfois des sons avec sa bouche en gonflant les joues, l\u00e8vres vibrant l&rsquo;une contre l&rsquo;autre, pou-pou-pou-pou pour imiter le bruit d&rsquo;un moteur <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/06-la-dame-au-pouce-orange\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #06 | la dame au pouce orange<\/span><span 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