{"id":56976,"date":"2021-11-06T16:15:15","date_gmt":"2021-11-06T15:15:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=56976"},"modified":"2021-11-06T16:46:24","modified_gmt":"2021-11-06T15:46:24","slug":"autobiographies-07-farandole-de-portes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-07-farandole-de-portes\/","title":{"rendered":"autobiographies #07 | farandole de portes"},"content":{"rendered":"\n<p>La porte d\u2019entr\u00e9e de la maison de mes grands-parents paternels donne sur le boulevard. Une all\u00e9e gravillonn\u00e9e, quelques marches, une porte aust\u00e8re, impossible de la d\u00e9crire, elle brille par sa neutralit\u00e9. Je ne l\u2019ai jamais vue, de toute mon enfance, s\u2019ouvrir. Une porte sans vie, inhospitali\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus haut dans le boulevard, le portillon donnant acc\u00e8s \u00e0 la maison de mes grands-parents maternels. Vert tendre, avec des traces de rouille, un peu de guingois. Pour l\u2019ouvrir, il faut glisser la main entre les barreaux et tourner la cl\u00e9 toujours pr\u00e9sente dans la serrure.<\/p>\n\n\n\n<p>Bloqu\u00e9e net par l\u2019affiche clou\u00e9e sur le portail : ATTENTION, CHIEN M\u00c9CHANT. Peur irraisonn\u00e9e des chiens et celui-l\u00e0 jappe f\u00e9rocement. Incapable d\u2019entrer pour donner \u00e0 l\u2019amie de ma grand-m\u00e8re la brioche qui, dans mon panier, embaume la fleur d\u2019oranger. Faire un demi-tour prudent et tout le long du trajet savourer le g\u00e2teau, miam !<\/p>\n\n\n\n<p>Cette porte donne sur une arri\u00e8re-cour sombre. Des panneaux de bois dans le bas, des carreaux vitr\u00e9s dans la partie haute. L\u2019un d\u2019eux, f\u00eal\u00e9, a \u00e9t\u00e9 consolid\u00e9 par un almanach des postes au dessin joyeux : un pr\u00e9, une ch\u00e8vre blanche, un gar\u00e7on. Les trois autres sont ternes, pleins de chiures de mouches.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte de la chambre des parents toujours ferm\u00e9e. Interdiction d\u2019entrer, parfois y coller l\u2019oreille.<\/p>\n\n\n\n<p>Une porte fait communiquer ma chambre \u00e0 celle de mon petit fr\u00e8re. Pas de cl\u00e9, pas de verrou et ses incursions incessantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le hall, un piano tr\u00f4ne. Derri\u00e8re lui, une porte \u00e0 double battant condamn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re attente devant la porte du petit pensionnant. Sonnerie m\u00e9lodieuse. Des pas pr\u00e9cipit\u00e9s. Un \u0153il derri\u00e8re le judas. Envie de fuir.<\/p>\n\n\n\n<p>Un collier autour de mon cou. \u00c0 son extr\u00e9mit\u00e9, une cl\u00e9. Elle ouvre la porte de l\u2019immeuble, rue d\u2019Oran, la porte de l\u2019appartement au 3\u00e8me \u00e9tage, la porte de la terrasse au 6\u00e8me. Je suis la fillette \u00e0 la cl\u00e9 ; je dois la cacher sous mon corsage.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte vers la cave, l\u2019ignorer, et pourtant en savoir les effluves, salp\u00eatre, odeurs de moisissures, de poussi\u00e8res de charbon, de vieilleries, sans doute dans un recoin des jouets cass\u00e9s, une poup\u00e9e abandonn\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon \u00e9tonnement devant la porte tournante de l\u2019h\u00f4tel lors de vacances avec mes parents. Envie folle de m\u2019engouffrer entre ces ailes vitr\u00e9es, qu\u2019elles tournent \u00e0 toute vitesse telles celles d\u2019un tourniquet. Peur aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>Rue Bernex, retour-souvenir vers la porte majestueuse du notable, le docteur Orsini, pour donner ce d\u00e9tail : un gratte pieds en fonte est scell\u00e9 dans la pierre de la marche. Pri\u00e8re de se d\u00e9crotter les semelles avant d\u2019entrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Retour vers le Boulevard Notre-Dame. Devant la porte de Madame Morand, une surprise : pour la premi\u00e8re fois, d\u00e9couvrir un paillasson qui clame : BIENVENUE, en lettres de feu ; de plus ne pas entendre les glapissements exacerb\u00e9s du cocker. Serait-il possible qu\u2019il soit devenu accueillant ?<\/p>\n\n\n\n<p>Maison familiale \u00e0 Valensole. De la porte donnant sur la rue Jules Ferry, un seul souvenir : sa cl\u00e9 en fer forg\u00e9. \u00c9tonnante par son anneau en forme de c\u0153ur, par sa taille, plus grande que ma main, par sa lourdeur. Et aussi l\u2019injonction de l\u2019a\u00efeul : surtout ne pas la perdre, impossible \u00e0 refaire. Comment la perdre, elle si encombrante ?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Valensole encore, arr\u00eat devant le portail du cimeti\u00e8re, flanqu\u00e9 de deux cypr\u00e8s, noir, lourd. Les bras encombr\u00e9s de pots de chrysanth\u00e8mes et grin\u00e7ant des dents face \u00e0 cette corv\u00e9e, dans l\u2019attente du g\u00e9missement aigu des gonds rouill\u00e9s et us\u00e9s quand il sera temps de pousser le battant.<\/p>\n\n\n\n<p>En plein c\u0153ur de son Plateau, entre champs de bl\u00e9 et de lavande, la porte bleue du mas ombrag\u00e9e par la treille et le chat roux qui somnole \u00e0 l\u2019abri du mistral.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le vieux bourg de Guillestre, toutes les portes qui donnent sur les caves, les \u00e9tables, les salles communes, sont perc\u00e9es de chati\u00e8res. Les chats allaient et venaient \u00e0 la poursuite des rats en toute libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de chati\u00e8re pour mon chien ! Quand il veut sortir, il gratte \u00e0 la porte, il ab\u00eeme son vernis, il grogne. Je me pr\u00e9cipite. Je suis son groom, son concierge, la femme aux cl\u00e9s d\u2019or.<\/p>\n\n\n\n<p>Portes gouvernementalement closes, pour crise sanitaire, celles des biblioth\u00e8ques, des librairies, des th\u00e9\u00e2tres, des cin\u00e9mas, des salles de concert, de conf\u00e9rences, de sports, de r\u00e9unions associatives, de f\u00eates&#8230; lieux dits non essentiels&#8230; Non essentiels, vraiment, ces lieux de vie ?<\/p>\n\n\n\n<p>Portes de l\u2019ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019elles soient monumentales, discr\u00e8tes, ouvrag\u00e9es, secr\u00e8tes, clout\u00e9es, traditionnelles, artistiques, abandonn\u00e9es, centenaires ou multi-centenaires, les portes marocaines captent mon regard. Je r\u00eave de les pousser pour d\u00e9couvrir ce qui se cache derri\u00e8re elles.<\/p>\n\n\n\n<p>A Chefchaouen, les portes sont d\u2019un bleu lumineux, et ce heurtoir en forme de main d\u00e9licatement orn\u00e9e de tatouages donne envie de la caresser.<\/p>\n\n\n\n<p>Les portes en moucharabieh, leurs jeux d\u2019ombres et de lumi\u00e8re, fermeture et ouverture sur le myst\u00e8re du dedans.<\/p>\n\n\n\n<p>Porte de c\u00e8dre massif clout\u00e9e d\u2019une mosqu\u00e9e tunisienne, des chaussures en attente, je ne d\u00e9poserai pas les miennes, l\u2019entr\u00e9e m\u2019est interdite.<\/p>\n\n\n\n<p>Portes du pays Dogon, les anc\u00eatres mythiques sont sculpt\u00e9s dans le bois, des crocodiles aussi, ces motifs sont l\u00e0 pour me dissuader d\u2019entrer.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le d\u00e9sert mauritanien, la tente blanche des nomades, un voile l\u00e9ger comme porte.<\/p>\n\n\n\n<p>Autour des portes de Oualata, de magnifiques peintures polychromes aux figures g\u00e9om\u00e9triques, en argile blanche sur fond ocre, \u0153uvre traditionnelle des femmes, impossible de les admirer encore, en raison de la menace terroriste dans le Sahel.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien d\u2019autres encore devenues inaccessibles, dans ces r\u00e9gions qui nous sont d\u00e9conseill\u00e9es, risques d\u2019attentats et d\u2019enl\u00e8vements.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour finir, la derni\u00e8re porte, mais une seule vraiment ? Dans ma maison des Hautes-Alpes, souvent, cette question de mes amis&nbsp;: \u00ab<em> <\/em><em>Mais o\u00f9 est la porte d\u2019entr\u00e9e ?&nbsp;<\/em>\u00bb. Oui, six portes donnent sur le jardin, la terrasse, le balcon, l\u2019escalier de bois, Aucune d\u2019elles ne peut revendiquer le titre honorable de porte d\u2019entr\u00e9e. Elles le sont toutes, elles ne le sont pas. \u00c0 vous de pousser l\u2019une d\u2019elles pour en d\u00e9cider !<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La porte d\u2019entr\u00e9e de la maison de mes grands-parents paternels donne sur le boulevard. Une all\u00e9e gravillonn\u00e9e, quelques marches, une porte aust\u00e8re, impossible de la d\u00e9crire, elle brille par sa neutralit\u00e9. Je ne l\u2019ai jamais vue, de toute mon enfance, s\u2019ouvrir. Une porte sans vie, inhospitali\u00e8re. 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