{"id":57117,"date":"2021-11-07T21:48:28","date_gmt":"2021-11-07T20:48:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=57117"},"modified":"2023-06-03T19:49:11","modified_gmt":"2023-06-03T17:49:11","slug":"autobiographies-04-ou-aller","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-04-ou-aller\/","title":{"rendered":"autobiographies #04 | o\u00f9 aller"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans la seconde salle d\u2019attente qui ouvre sur le couloir des consultations de nuit, elle est sagement \u00e9tendue sur le lit, attend immobile et silencieuse, les deux mains jointes sur le ventre. J\u2019approche doucement, ne sachant si elle dort, si elle sommeille l\u00e9g\u00e8rement, si elle profite de la chaleur du lieu pour se d\u00e9tendre. Un craquement de ma jambe. Elle tourne brutalement la t\u00eate. Nos yeux se rencontrent subitement, fig\u00e9s, r\u00e9percutent leur d\u00e9sir de se reconna\u00eetre. Femmes, filles, pas encore m\u00e8res, attentives \u00e0 la pulsation de l\u2019autre, patientes, acceptant la r\u00e9p\u00e9tition de chaque jour sans y voir de d\u00e9mence, sans crainte d\u2019\u0153uvrer, mais inaptes \u00e0 la confidence, lass\u00e9es de parler pour les autres, d\u2019entretenir le tempo de l\u2019autre. \u00ab&nbsp;M\u00eame quand on est fatigu\u00e9e, on continue toujours, n\u2019est-ce pas&nbsp;? souffle-t-elle en souriant. Vous n\u2019\u00eates jamais fatigu\u00e9e. Vous dormez comme une b\u00eate. Vous refusez de r\u00e9fl\u00e9chir afin de dormir et de continuer toujours\u2026 \u2013 Je pr\u00e9f\u00e8re travailler la nuit, lui dis-je. Je pr\u00e9f\u00e8re ce temps en suspens. Il y a moins de monde. Le couloir sommeille, nos chaussons glissent sur le linol\u00e9um, et puis, avant de venir, je n\u2019entrevois plus l\u2019angoisse de travailler. Ici le soir, on mange tous ensemble. Les restes de la cantine, les plats pr\u00e9par\u00e9s aux patients qui n\u2019ont finalement pas \u00e9t\u00e9 servis, c\u2019est interdit mais tout le monde le fait. Vous avez faim&nbsp;? Vous voulez un bol de soupe&nbsp;? Une tartine beurr\u00e9e&nbsp;?&nbsp;\u00bb Elle sourit&nbsp;: vous \u00eates gentille. \u2013 Vous venez d\u2019o\u00f9&nbsp;? \u2013 Je viens du Togo, dit-elle en souriant. \u2013 Vous souffrez&nbsp;? Vous avez mal quelque part&nbsp;? \u2013 Je crois que je suis enceinte. Mais j\u2019ai des crampes \u00e0 l\u2019estomac, c\u2019est \u00e9trange\u2026 &#8211; Vous voulez que je pr\u00e9vienne quelqu\u2019un&nbsp;? Elle me regarde et sourit. Je n\u2019ai pas de t\u00e9l\u00e9phone, je l\u2019ai pr\u00eat\u00e9 \u00e0 mon ami. \u2013 Vous connaissez un num\u00e9ro par c\u0153ur&nbsp;? Je peux vous laisser mon t\u00e9l\u00e9phone si vous voulez pr\u00e9venir un proche. \u2013 Non, j\u2019ai tout ce qu\u2019il me faut. Dans un grand sac \u00e0 main, grand comme une valise dont elle d\u00e9fait chaque boucle, elle sort un petit carnet. Je m\u2019assieds pr\u00e8s d\u2019elle. \u00ab&nbsp;Il est grand votre sac&nbsp;! \u2013 Oui, j\u2019ai toute ma vie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, tout tient dedans. Et ce carnet surtout, mon bien le plus pr\u00e9cieux.&nbsp;\u00bb Elle tire du gouffre en cuir une esp\u00e8ce de lamelle en cuir et le tourne entre les doigts comme une carte de tarot. \u00ab&nbsp;Vous avez des adresses de partout&nbsp;? Du Togo \u00e9galement&nbsp;? Et de France, \u00e0 Paris peut-\u00eatre&nbsp;? \u00ab&nbsp; Elle Sourit. Oui, une adresse \u00e0 Longjumeau. Nous \u00e9tions r\u00e9sidentes du Cada \u00e0 Savigny-sur-Orge, et nous occupions \u00e0 trois mamans avec nos enfants respectifs un petit F3 dans la cit\u00e9 qui borde l\u2019h\u00f4pital. Nous y \u00e9tions bien, nous faisions s\u00e9cher du linge toute la journ\u00e9e, m\u00eame contre la porte du four, nous ne l\u2019utilisions jamais parce que nous avions peur de mal faire, d\u2019ouvrir le gaz et qu\u2019il explose. Nous avions peur du gaz. Nous \u00e9tendions les chaussettes contre les poign\u00e9es des placards et des tiroirs, il y avait tant de linge partout, nous regardions avec ravissement cette machine qui tournait tout le jour et qui n\u2019arr\u00eatait jamais, comme si nous lavions nos peurs \u00e0 grandes eaux lessiveuses. \u2013 \u00e7a devait sentir le frais chez vous\u2026 \u2013 Je ne me souviens plus de l\u2019odeur, mais les \u00e9talages de v\u00eatements partout oui, en haut des portes\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013 Vous me montrez&nbsp;? La femme fait rapidement tourner les pages, s\u2019arr\u00eate au hasard du petit carnet. Ouvre un feuillet. L\u00e0 c\u2019est l\u2019\u00e9cole o\u00f9 je donnais des cours. \u2013 Vous \u00e9tiez institutrice&nbsp;? \u2013 Ici, c\u2019est l\u2019adresse d\u2019une amie enseignante, qui m\u2019a donn\u00e9 les derniers conseils avant de partir\u2026 Et l\u00e0, l\u2019adresse de mon p\u00e8re\u2026 C\u2019\u00e9tait impossible chez mon p\u00e8re. Depuis le d\u00e9c\u00e8s de ma m\u00e8re, mon p\u00e8re avait pris une autre femme, et cette femme ne voulait pas de moi. Elle disait que j\u2019\u00e9tais hant\u00e9e par le diable, qu\u2019il fallait que je subisse des s\u00e9ances de d\u00e9senvo\u00fbtement, et j\u2019ai accept\u00e9 pour elle et pour mon p\u00e8re de me pr\u00eater \u00e0 la magie, je me sentais hant\u00e9e, tout me semblait suspect en moi, et elle a fini par convaincre mon p\u00e8re de me mettre \u00e0 la porte. Apr\u00e8s, j\u2019ai trouv\u00e9 refuge chez ma tante, mais l\u00e0 aussi je n\u2019ai pas pu rester\u2026 Mon oncle venait la nuit, toquer contre ma porte. J\u2019ai d\u00fb fuir, j\u2019\u00e9tais inconsolable. Et puis j\u2019ai rencontr\u00e9 une amie, une ancienne coll\u00e8gue, qui m\u2019a h\u00e9berg\u00e9e un peu\u2026 j\u2019avais honte de ne pas avoir de v\u00e9ritable maison, un chez moi, un refuge. \u2013 Vous pouvez consid\u00e9rer que cet h\u00f4pital en est un, comme une petite forme de refuge temporaire\u2026 Vous avez trouv\u00e9 un appartement \u00e0 Brest&nbsp;? \u2013 Oui, rue de Gonidec, on entend le cri des mouettes&nbsp;! Oui, ici c\u2019est un peu Lom\u00e9, une Afrique invers\u00e9e, froide et pluvieuse, ouverte sur l\u2019oc\u00e9an\u2026 Je vais faire une formation d\u2019aide-soignante. \u2013 Oh alors, vous pourrez faire votre stage ici&nbsp;! Je pourrai m\u00eame \u00eatre votre tutrice&nbsp;! Nous sourions, et le carnet retourne dans sa matrice, large champ de souvenirs et de peines enfouies. Soudain, son visage s\u2019\u00e9claire&nbsp;: oui, je veux bien un morceau de fromage. Quand je suis arriv\u00e9e en France, c\u2019est le fromage qui m\u2019a sauv\u00e9e de la faim, qui m\u2019a nourrie tous les jours, qui m\u2019a donn\u00e9e la force. \u2013 Ah oui, si j\u2019ai bien une adresse planqu\u00e9e dans le c\u0153ur, alors je vous raconterai comment vit une amie \u00e0 Chamb\u00e9ry, la seule amie qui m\u2019invite chez elle pendant les vacances. Le fromage, c\u2019est aussi pour moi une force centrifuge.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la seconde salle d\u2019attente qui ouvre sur le couloir des consultations de nuit, elle est sagement \u00e9tendue sur le lit, attend immobile et silencieuse, les deux mains jointes sur le ventre. J\u2019approche doucement, ne sachant si elle dort, si elle sommeille l\u00e9g\u00e8rement, si elle profite de la chaleur du lieu pour se d\u00e9tendre. Un craquement de ma jambe. 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