{"id":58079,"date":"2021-12-21T06:00:00","date_gmt":"2021-12-21T05:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=58079"},"modified":"2022-01-03T08:01:05","modified_gmt":"2022-01-03T07:01:05","slug":"autobiographie-9-escaliers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-9-escaliers\/","title":{"rendered":"autobiographies #09 | De la rue du faubourg Poissonni\u00e8re \u00e0 la rue d&rsquo;Al\u00e9sia"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:17px\">Elle et son fr\u00e8re habitaient rue du faubourg poissonni\u00e8re au sixi\u00e8me \u00e9tage; un grand appartement mansard\u00e9 qui donnait sur le m\u00e9tro a\u00e9rien. L\u2019immeuble cernait une cour rectangulaire; trois entr\u00e9es \u00e0 trois escaliers. L&rsquo;entr\u00e9e principale pourvue d\u2019un ascenseur se trouvait, apr\u00e8s qu\u2019on eut franchi la large entr\u00e9e dall\u00e9e, sur la gauche de la loge de la gardienne \u2014 concierge; disait-on ces ann\u00e9es l\u00e0 \u2014 une espagnole enjou\u00e9e qui chantait : \u00ab\u00a0Coloratura! Coloratura! je suis coloratoure\u00a0\u00bb, disait-elle et sa voix montait dans les aigus; ainsi l\u2019entendait-on jusqu\u2019au sixi\u00e8me l\u2019\u00e9t\u00e9 fen\u00eatres ouvertes. Ses perruches  \u2014 elle suspendait la cage devant sa loge avant de gravir les \u00e9tages pour distribuer le courrier o\u00f9 faire un peu de&nbsp; m\u00e9nage \u2014, \u00e9gayaient la cour \u2014 chant et couleurs\u2014 que le soleil n\u2019atteignait pas. Sur la droite de la loge une ouverture sans porte, avec un renfoncement pour les poubelles, d\u00e9bouchait sur un escalier \u00e9troit par o\u00f9 montaient et descendaient les ordures m\u00e9nag\u00e8res et les locataires des chambres de service.<br>     Les occupants des appartements de l\u2019entr\u00e9e principale, pour la plupart \u00e2g\u00e9s, qui ne vous saluaient pas, empruntaient l&rsquo;ascenseur. Cet ascenseur avec porte grillag\u00e9e mont\u00e9e sur ressorts et l&rsquo; applique qu\u2019un faux contact faisait clignoter, sorte de ge\u00f4le en suspension, elle et son fr\u00e8re ne l\u2019empruntaient qu\u2019en pr\u00e9sence d&rsquo;un adulte. Leur m\u00e8re, qui avait la phobie du vide, anticipait des catastrophes dont elle pensait prot\u00e9ger ses enfants en balisant ses absences de recommandations \u00e9crites qu\u2019elle disposait comme pour un jeu de piste sur la moquette de l\u2019appartement: il ne faudrait pas entrer seul dans l\u2019ascenseur, ni se pencher \u00e0 la rampe d\u2019escalier ( pour \u00e9prouver en crachant le vertige de la chute d\u2019un corps), et aller en silence en se tenant la main. <br>Les six \u00e9tages du grand escalier elle et son fr\u00e8re les parcouraient \u00e0 pied dans ce silence prescrit qui les faisait pouffer; leurs chamailleries ayant entrain\u00e9 des plaintes.  On trouvait les nouveaux: ce couple aux horaires extravagants et leurs deux enfants d\u00e9sassortis ( elle \u00e9tait aussi brune qu&rsquo;il \u00e9tait blond), ind\u00e9sirables. <br>     Des mois que l\u2019odeur stagne dans le couloir des chambres de service, elle impr\u00e8gne l\u2019appartement. De l\u2019enfant nous ne parlons pas. Un enfant de deux ou trois ans, avaient-ils dit quand ils descendaient l\u2019\u00e9troit escalier de service avec le brancard; l\u2019\u00e2ge v\u00e9ritable et le nom de l\u2019enfant on les apprendrait plus tard; quand l\u2019enqu\u00eate avancerait. On dirait l\u2019enfant. Ou le petit corps. On dirait L\u2019enfant du feu ou l\u2019enfant mort br\u00fbl\u00e9 \u00e0 l\u2019heure du d\u00e9jeuner dans la chambre du sixi\u00e8me. Cet enfant qu\u2019ils emporteraient sur le brancard : si vous voulez passer par l\u2019appartement et prendre l\u2019ascenseur? Le couloir des chambres de service devenu noir; les v\u00e9sicules&nbsp;; les boursoufflures; les cloques grosses comme des \u0153ufs de caille sur la porte de la chambre derri\u00e8re laquelle s\u2019\u00e9tait recroquevill\u00e9 le petit corps; cet enfant qui jouait avec sa peluche, un chien garni d\u2019une mousse synth\u00e9tique qui avait cram\u00e9; cette porte qui avait tenu bon et retenu les flammes; retenu l\u2019enfant; l\u2019enfant qui n\u2019aurait pas su atteindre la poign\u00e9e de la porte, la porte toute tordue sur ses gonds apr\u00e8s qu\u2019ils aient d\u00fb l\u2019enfoncer; cette porte qui avait r\u00e9sist\u00e9 aux flammes et aux coups. Un accident de chauffage, dirait l\u2019assurance, d\u2019un appareil bas de gamme \u2014 de ceux qui rougeoyaient comme des grilles pain\u2014, \u00e7a se faisait avant (avant quoi) ce type d\u2019appareils, qui pouvaient contenir de l\u2019amiante et seraient  finalement interdits. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque du plomb dans la &nbsp;peinture \u2014 et si l\u2019enfant&nbsp; \u00e9tait mort br\u00fbl\u00e9 il avait \u00e9chapp\u00e9 au botulisme, avait dit la propri\u00e9taire du troisi\u00e8me, une vieille salope qui racontait avoir \u00e9t\u00e9 m\u00e9decin. <br>     C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque des tentures de deuil aux porches des immeubles&nbsp;; de grands velours noirs ouverts \u00e0 l\u2019italienne qui annon\u00e7aient aux occupants et aux passants qu\u2019ici on d\u00e9plorait une mort; ces tentures ou dais ourl\u00e9s de blanc; avec ou sans croix au fronton. On  pouvait alors, comme \u00e0 la campagne, commencer \u00e0 se d\u00e9composer chez soi. Pour l\u2019enfant de la chambre du sixi\u00e8me il y aurait l\u2019odeur persistante de la br\u00fblure et le noir cram\u00e9 de la porte en guise d\u2019appel; l\u2019enfant du couloir des chambres de service de la porte enfonc\u00e9e qui tenait encore sur gonds qui viendrait hanter notre cuisine. Il est l\u00e0, il ne porte plus aucune marques de br\u00fblure, il est l\u00e0 devant moi, \u2014 dans cette cuisine orange \u00e0 la mode de l\u2019\u00e9poque \u2014 je peux le toucher : torse ; jambes&nbsp;; pieds; son corps o\u00f9 les br\u00fblures ont disparu, son corps comme r\u00e9par\u00e9 par la mort qui est revenu dans l\u2019appartement dont je n\u2019ai plus la cl\u00e9;  il plonge ses mains dans une boite de Crousty miel et il porte les grains \u00e0 sa bouche; c\u2019est dans la cuisine orange, il m\u00e2che les grains sans faire de bruit. <br>     Elle et son fr\u00e8re prenaient le m\u00e9tro \u00e0 Barbes Rochechouart; les matins d\u2019hiver, il faisait encore nuit. Ce trajet d\u2019une demi heure qui les menait vers le sud de la capitale dans cette \u00e9cole \u201cparticuli\u00e8re\u201d de la rue d\u2019Al\u00e9sia. Promenant le regard en contre bas du m\u00e9tro a\u00e9rien, vers la goutte d\u2019or, on voyait les \u00e9choppes qui ouvraient; wax et bleus de chine que suspendaient les marchands; cheich, tapis de pri\u00e8re; un  bazar d\u2019arrosoirs, de bassines, de th\u00e9i\u00e8res. Sur des broches verticales tournaient des agglom\u00e9rats de volaille \u00e9pic\u00e9s; les ar\u00f4mes de caf\u00e9, de beignet, de sucre \u00e0 la rose se m\u00ealaient \u00e0 l\u2019odeur de viande r\u00e9chauff\u00e9e. D\u00e8s sept heures le quartier s\u2019animait. Les vendeurs de contrebande \u00e9coulaient leur camelote \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du m\u00e9tro; \u00e0 l\u2019angle du boulevard les embouteillages s\u2019annon\u00e7aient \u00e0 coups de klaxons. Elle et son fr\u00e8re descendaient l\u2019escalier qui menaient vers la ligne 4, celle qui relie la porte de Clignancourt \u00e0 la porte d\u2019Orl\u00e9ans, ils tendaient leur ticket \u2014 bient\u00f4t ils pousseraient la barre d&rsquo;une portillon automatique. <br>     Rue d\u2019Al\u00e9sia, Giacometti traverse la rue sous les trombes d&rsquo;eau, il s&rsquo;est coiff\u00e9  de son imperm\u00e9able; maitrise parfaite de la vitesse d\u2019obturation ou hasard heureux dans un  instant d\u00e9cisif, le photographe enregistre les mouvements: l\u2019enjamb\u00e9e de l\u2019homme, l\u2019impact des goutes sur le passage pi\u00e9ton. Giacometti disparait absorb\u00e9 par la glaise.<br>     Deux enfants sortent du m\u00e9tro, ils passent devant la charcuterie Noblet \u2014 un porc en larmes en devanture\u2014; ils s\u2019engagent dans la rue d\u2019Al\u00e9sia; passent devant le cin\u00e9ma \u2014 la t\u00eate surdimensionn\u00e9e de l\u2019homme au chapeau, les yeux repris \u00e0 l\u2019A\u00e9rographe- , sur la grille  de l\u2019entr\u00e9e les billets se vendent huit francs, dit l\u2019affichette; c\u2019est sur le trottoir de gauche en marchant vers la rue de la Tombe Issoire; ils passent devant la boulangerie; enfin c\u2019est l\u2019\u00e9cole. Elle et son fr\u00e8re entrent. L\u2019arbre de la cour nu; cris; jeux ; \u00e9lastique; marelle. Un gar\u00e7on en culotte courte sautille, ses jambes cloniques et maigres devant le mur de briques moussu \u2014 vert et ocre rouge \u2014, il s\u2019appelle Pierre; de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du mur se trouve un atelier d\u2019artiste. Un homme y dort. Dix ans plus tard, elle pousse la porte de l\u2019atelier et l\u2019homme l\u2019\u00e9treint.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\"><\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle et son fr\u00e8re habitaient rue du faubourg poissonni\u00e8re au sixi\u00e8me \u00e9tage; un grand appartement mansard\u00e9 qui donnait sur le m\u00e9tro a\u00e9rien. L\u2019immeuble cernait une cour rectangulaire; trois entr\u00e9es \u00e0 trois escaliers. 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