{"id":58300,"date":"2021-11-19T12:35:49","date_gmt":"2021-11-19T11:35:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=58300"},"modified":"2021-12-10T09:58:00","modified_gmt":"2021-12-10T08:58:00","slug":"autobiographie-04-rue-du-jeu-de-mail-des-abbes-bat-c-3eme-etage-a-droite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-04-rue-du-jeu-de-mail-des-abbes-bat-c-3eme-etage-a-droite\/","title":{"rendered":"autobiographies #04 | rue du jeu de mail des Abb\u00e9s Bat. C 3\u00e8me \u00e9tage \u00e0 droite et 35-37 rue de Toulouse"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Rue du Jeu de Mail des Abb\u00e9s, bat. C, 3<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9tage<\/strong>. A droite. A gauche, ce sont des noirs qui ont emm\u00e9nag\u00e9 r\u00e9cemment. Elle n\u2019aime pas trop. Elle en a peur, elle les imagine toujours avec un couteau entre les dents, pr\u00eats \u00e0 venir l\u2019\u00e9gorger, restes d\u2019ann\u00e9es de propagande coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le palier du deuxi\u00e8me \u00e9tage, les fumets d\u2019huile d\u2019olive et de paupiettes s\u2019enroulent dans nos cols et ne nous l\u00e2chent plus. Pied \u00e0 pied, l\u2019escalier de pierre blanc mouchet\u00e9. On toque. L\u2019\u0153il de b\u0153uf cligne furtivement. Le loquet claque. Sa mise en pli est bien en place, la coloration orange n\u2019est pas encore pass\u00e9e, son rouge \u00e0 l\u00e8vres est assorti, mais discret sur sa peau constell\u00e9e de t\u00e2ches de rousseur. Elle sourit de porcelaine et nous embrasse avec ce bruit de succion de ceux qui n\u2019ont plus leurs dents d\u2019origine. Il est derri\u00e8re elle. Il enl\u00e8ve sa casquette et sa veste, il vient juste de remonter d\u2019\u00eatre all\u00e9 acheter le pain et faire son tierc\u00e9. Dans le salon, la longue table est dress\u00e9e de nappe blanche, une symphonie de Berlioz tourne sur la platine, le buffet et les vitrines des ann\u00e9es 60 sentent l\u2019encaustique et l\u2019eau de Cologne. Les bibelots, dalmatiens, \u00e9l\u00e9phants, vases, bonbonni\u00e8res et autres bo\u00eetes \u00e0 cigarettes reposent sagement sur leurs napperons brod\u00e9s. Elle s\u2019affaire dans la cuisine en racontant les derniers potins \u00e0 sa fille, la femme de m\u00e9nage qui est si gentille, la fille de la coiffeuse qui veut devenir avocate, l\u2019ancien voisin de Nyons qui est mort mardi\u2026 Il \u00e9carte partitions et journaux laiss\u00e9s sur la table et sort le jeu d\u2019\u00e9checs. &nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le fumet des haricots en bo\u00eete revenus au beurre et des paupiettes du boucher flirte dans l\u2019escalier avec les relents de d\u00e9tergent. L\u2019\u0153il de b\u0153uf laisse passer une pastille de lumi\u00e8re. Le loquet glisse. Sa mise en pli est presque en place, elle sourit de porcelaine o\u00f9 le rouge \u00e0 l\u00e8vres a d\u00e9rap\u00e9 et nous embrasse. Il est derri\u00e8re elle. Il tra\u00eene ses chaussons vers nous. Long, fin, d\u00e9gingand\u00e9, vo\u00fbt\u00e9 depuis les \u00e9paules de d\u00e9passer tout le monde depuis longtemps. Il nous attrape par l\u2019\u00e9paule, s\u2019y accroche et se penche pour atteindre les jeunes joues, puis reste l\u00e0 un instant, dans le couloir suspendu, d\u00e9s\u0153uvr\u00e9. Elle est retourn\u00e9e dans la cuisine remuer les haricots, \u00ab&nbsp;mais ne reste pas au milieu&nbsp;! Va t\u2019asseoir&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Elle souffle, presque sans baisser la voix&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne peux m\u00eame plus l\u2019envoyer chercher du pain, il se perd. \u00c7a fait deux fois que ce sont les gendarmes qui le ram\u00e8nent&nbsp;\u00bb. Il va poser sa grande carcasse dans le fauteuil du salon, au ralenti, se passe la main sur le cr\u00e2ne, croise les mains sur ses genoux crois\u00e9s. Nous regarde. Attend. \u00ab&nbsp;Il fait froid non, quelqu\u2019un a ouvert la fen\u00eatre&nbsp;? O\u00f9 est ma veste&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Il se l\u00e8ve, va \u00e9carter le rideau, revient s\u2019asseoir. \u00ab Quel jour on est&nbsp;? Est-ce que j\u2019ai fait mon tierc\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ouvre la porte. Ses cheveux ont la trace du peigne, elle se tourne et glisse jusqu\u2019\u00e0 la cuisine. Elle s\u2019assoit \u00e0 un coin de la petite table en formica. \u00ab\u00a0Vient, j\u2019ai du jambon et des p\u00e2tes. Je peux plus rester debout bien longtemps\u00a0\u00bb. Depuis la chambre, il appelle\u00a0: \u00ab\u00a0Yvonne\u00a0!\u2026 Yvonne\u00a0!&#8230; YVONNE\u00a0! \u00bb. \u00ab\u00a0Il ne fait plus que \u00e7a, m\u2019appeler toute la journ\u00e9e&#8230; L\u2019infirmi\u00e8re ne devrait pas tarder\u00a0\u00bb. Dans la chambre, un arbre est alit\u00e9. Il n\u2019a plus d\u2019\u00e9paisseur que les os, sa langue est s\u00e8che et gonfl\u00e9e. Il cligne des yeux, bless\u00e9 par la lumi\u00e8re, la peau de son cr\u00e2ne s\u2019\u00e9caille comme une vieille peinture, quelques cro\u00fbtes, ses doigts noueux pendent de c\u00f4t\u00e9. Il ne semble pas nous voir, nous entendre. Il crie \u00ab\u00a0YVOOOONNNE\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00a0<strong>35 Rue de Toulouse<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Le nom de la rue vient de remonter dans mes souvenirs. Il n\u2019\u00e9tait not\u00e9 nulle part, il \u00e9tait dans ma t\u00eate. Incrust\u00e9 pendant longtemps, mis au rencart depuis de nombreuses ann\u00e9es. Vid\u00e9 de ses occupants de l\u2019\u00e9poque.<\/p>\n\n\n\n<p>Fa\u00e7ade cossue, maison mitoyenne des deux c\u00f4t\u00e9s, porte arrondie, auvent en tuiles. (Quand les maisons sont mitoyennes de chaque c\u00f4t\u00e9, cela donne une impression qu\u2019elles sont en deux dimensions, cela leur conf\u00e8re un profond myst\u00e8re. Elles se d\u00e9plient vers l\u2019arri\u00e8re, mais jusqu\u2019o\u00f9&nbsp;?).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la cuisine, \u00e0 gauche apr\u00e8s l\u2019entr\u00e9e (vestibule&nbsp;?), au-dessus du plan de travail, de petits carreaux marrons, non marron ne convient pas, il me faudrait la nuance, ce n\u2019est pas chocolat, ni bois, plut\u00f4t terre cuite, de cette nuance que l\u2019on retrouve partout en Provence (sans doute y avait-il \u00e9galement des motifs dispos\u00e9s r\u00e9guli\u00e8rement, des fleurs ou des pots ou des fleurs dans des pots, mais je ne m\u2019en souviens pas). La table au centre, on pouvait circuler autour mais pas plus. Je me souviens de l\u2019odeur de la confiture de fraise, des \u0153ufs cass\u00e9s d\u2019une seule main et des cr\u00eapes qui volent.<\/p>\n\n\n\n<p>Le salon est vaste, tapis et canap\u00e9s confortables, ais\u00e9s, sur un chevalet portrait au crayon, plus grand que nature, d\u2019une petite fille aux joues rebondies. Est-ce l\u2019adolescente des lieux ou sa s\u0153ur ain\u00e9e morte d\u2019une noyade des ann\u00e9es auparavant, je ne sais plus. Elle semble nous regarder sans cesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Porte-fen\u00eatre sur le jardin, haut mur occultant le p\u00e9riph\u00e9rique parall\u00e8le, sur les marches quelques staphylins (que l\u2019on prenait pour des scorpions juv\u00e9niles), suffisaient \u00e0 nous procurer des frissons.<\/p>\n\n\n\n<p>Au premier \u00e9tage la salle de bains, entre autres, les autres pi\u00e8ces me sont interdites. La petite baignoire, le lavabo, les toilettes, petit carrelage au sol, sa m\u00e8re l\u2019oblige \u00e0 frotter \u00e0 la brosse \u00e0 dents, \u00e0 quatre pattes.<\/p>\n\n\n\n<p>Deuxi\u00e8me \u00e9tage, chambre adolescente, plafond en pente, velux, le lit double prend presque toute la pi\u00e8ce, thermom\u00e8tre \u00e0 16\u00b0C certains jours d\u2019hiver, \u00e0 30 certaines nuits d\u2019\u00e9t\u00e9, portrait de Beethoven, au crayon sur chevalet. Foisonnement d\u2019id\u00e9es, pulsations de vie, larmes de rage, rires incoercibles, antre de tous les possibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Au 37 Rue de Toulouse, la s\u0153ur jumelle de la m\u00e8re, l\u2019entr\u00e9e jumelle de la maison, m\u00eame porte, m\u00eame auvent. Une porte int\u00e9rieure relie les deux maisons. Deux petits chiens blancs remuent l\u2019arri\u00e8re-train, des meubles de poup\u00e9e, d\u00e9coration \u00e0 bibelots et cousins fleuris, (canevas&nbsp;?).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rue du Jeu de Mail des Abb\u00e9s, bat. C, 3\u00e8me \u00e9tage. A droite. A gauche, ce sont des noirs qui ont emm\u00e9nag\u00e9 r\u00e9cemment. Elle n\u2019aime pas trop. Elle en a peur, elle les imagine toujours avec un couteau entre les dents, pr\u00eats \u00e0 venir l\u2019\u00e9gorger, restes d\u2019ann\u00e9es de propagande coloniale. D\u00e8s le palier du deuxi\u00e8me \u00e9tage, les fumets d\u2019huile d\u2019olive <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-04-rue-du-jeu-de-mail-des-abbes-bat-c-3eme-etage-a-droite\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #04 | rue du jeu de mail des Abb\u00e9s Bat. 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