{"id":58554,"date":"2021-11-22T08:06:32","date_gmt":"2021-11-22T07:06:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=58554"},"modified":"2023-12-12T18:49:20","modified_gmt":"2023-12-12T17:49:20","slug":"autobiographies9-elle-la","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies9-elle-la\/","title":{"rendered":"#autobiographies #10 | elle, l\u00e0 et le ciel"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"683\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/IMG_3024-683x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-58821\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/IMG_3024-683x1024.jpg 683w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/IMG_3024-280x420.jpg 280w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/IMG_3024-768x1152.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/IMG_3024-1024x1536.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/IMG_3024-1365x2048.jpg 1365w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/11\/IMG_3024-scaled.jpg 1707w\" sizes=\"auto, (max-width: 683px) 100vw, 683px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\" style=\"font-size:19px\">Elle ne sait pas qu\u2019elle crie. Elle ne sait pas qu\u2019elle voit le ciel. Elle ne sait pas que ce sont des bras qui la portent; elle n&rsquo;y pense pas. Elle aime l\u2019odeur de ces bras dont elle ne sait rien; elle aime le creux doux chaud qui maintient sa t\u00eate. Elle entend des sons. Elle ne sait pas que c\u2019est une viole de gambe. Elle suit les sons avec ses yeux, son ou\u00efe; ses mains battent l&rsquo;air. Elle voit de longs fils tendus sur un cadre dor\u00e9; elle sent la vibration des sons. Elle t\u00e8te bien. Elle grandit. Elle entend des cris. Elle entend courir. Elle voit des fum\u00e9es. Elle entend: mort; d\u00e9figuration; hommes; chevaux; tranch\u00e9e; gaz. Elle entend: c\u2019est Monsieur Faur\u00e9. Elle entend: c\u2019est Monsieur Hahn; elle trouve qu\u2019il ressemble \u00e0 son p\u00e8re. Elle voit le gris des yeux de sa m\u00e8re; elle voit l\u2019ombre sous le gris bleu. Elle pose sa t\u00eate sur les genoux brod\u00e9s. Elle voit les bagues. Elle voit celle du pouce, la chevali\u00e8re russe. Elle voit les ongles courts avec les lunules comme de vraies lunes qui caressent la harpe. Elle entend les pas; elle sait qu\u2019il s\u2019en va; elle sait qu\u2019il revient le matin. Elle ne veut &nbsp;plus lui parler&nbsp;; c\u2019est le p\u00e8re. Elle l&rsquo;entend; c&rsquo;est le p\u00e8re. Elle ne va pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Elle apprend sur la table de la salle \u00e0 manger; elle connait ses notes avant les mots; elle fait ses gammes; sur le bout des doigts,  \u00e0 contre c\u0153ur. Elle colle un bonbon sur les touches blanches du piano droit; les notes poissent. Elle veut les mots. Elle ne veut pas les notes. Elle fait des pirouettes au salon; elle tournicote; elle sautille. Elle chante faux expr\u00e8s. Elle mouille encore son lit la nuit. Elle cherche autre chose. Elle s\u2019ent\u00eate. Elle veut clamer. Elle veut d\u00e9clamer. Elle veut dire. Elle fait le clown devant le miroir \u00e0 trois faces. Elle a trois langues et six yeux; trois nez, trente doigts. Elle jure comme une charreti\u00e8re. Elle est intenable. Elle est espi\u00e8gle et casse cou. Elle prend le sofa pour une sc\u00e8ne. Elle prend la berg\u00e8re pour un trampoline. Elle dit des fables. Elle est Agn\u00e8s et elle est Suzon. Elle rentre avec le prix. Elle suspend la robe d\u2019Organza clair; le lendemain elle la rend. Elle entre dans la grande maison. Elle est une pensionnaire de la grande maison. Elle est la plus jeune. Elle traverse le couloir des loges. Elle voit son nom \u00e0 l&rsquo;encolure des robes. Elle apprend quatre r\u00f4les en trois jours. Elle rentre au milieu de la nuit. Elle est amoureuse. Elle mange pour quatre. Elle sent le petit corps; il tape. Elle entend le cri. Elle sent le poids d\u2019une t\u00eate entre ses bras, c&rsquo;est chaud contre son sein. Elle prend la main de l\u2019homme; elle lui dit qu\u2019elle l\u2019aime. Elle a maintenant un corps de tonnelier et un cou de boucher. Elle ne ressemble \u00e0 rien. Elle sait la sc\u00e8ne impitoyable. Elle s\u2019affame. Elle rentre dans son costume avec un chausse pied. Elle joue le soir. Elle append le jour dans l&rsquo;appartement; elle entend le bruit des enfants, elle entend l&rsquo;eau qui bout. Elle apprend les mots dans le brouhaha. Elle les r\u00e9p\u00e8te dans sa t\u00eate. Elle  apprend les mots de r\u00e9sistance. Elle s\u2019ent\u00eate. Elle tient t\u00eate. Elle devient elle. Elle dresse&nbsp; le poing; comme elle. Elle regarde le ciel par dessus les toits. Elle sait maintenant que c\u2019est le ciel. Celui du premier jour. Elle voit les toits gris, les chemin\u00e9es. Elle voit par dessus sa rue. Elle pense que c&rsquo;est sa rue. Elle pense qu&rsquo;\u00eatre n\u00e9e l\u00e0 lui conf\u00e8re une place \u00e0 part.Elle retire ses chaussures; elle cherche un sable qui n\u2019existe pas. Elle desserre les m\u00e2choires pour dire les mots. Elle marche comme si le sable, comme si la cendre. Elle r\u00e9p\u00e8te les mots de r\u00e9sistance. Elle les adresse \u00e0 l&rsquo;homme; elle lui demande qu&rsquo;il lui fasse dire; elle n\u2019aime pas qu\u2019il la reprenne. Elle reprend pourtant; les mots encore. Elle joue sur le tapis de leur chambre; elle joue devant lui; elle joue pour lui. Elle dit les mots de r\u00e9sistance. Elle se chamaille avec lui; elle contre son corps. Elle l\u2019enjambe. Elle jouit. Elle dit les mots de r\u00e9sistance. Elle les joue sur la sc\u00e8ne&nbsp;; les mots de r\u00e9sistance. Elle porte une robe noire: Moi je suis l\u00e0 pour vous dire non et pour mourir. Elle dit non. Elle meurt hors sc\u00e8ne. Elle rentre. Elle d\u00e9fait le blanc de son visage de sc\u00e8ne. Elle voit ses vraies larmes. Elle murmure dans la chambre des enfants.  Elle n\u2019est jamais l\u00e0 le soir, ou si rarement.&nbsp; Elle s\u2019attarde. Elle passe une main dans une m\u00e8che rousse. Elle tire la couverture ourl\u00e9e de bleu. Elle a des cheveux gris. Elle a juste trente ans. Elle a les cheveux d&rsquo;une vieille femme. Elle a un visage d&rsquo;enfant et trois enfants. Elle voit des uniformes. Elle voit des rang\u00e9es d\u2019uniformes sur les si\u00e8ges. Elle joue. Elle sort en courant. Elle joue. Elle rentre en pleurant. Elle joue. Elle est c\u00e9l\u00e8bre. Elle ne fait pas d\u2019esclandre. Elle ne r\u00e9siste pas. Elle joue. Elle se tait. Elle a une grand-m\u00e8re russe. Elle &nbsp;joue. Elle est fille, de filles, de filles d\u2019 Odessa. Elle enfouit le nom sous les pierres. Elle a un fils, elle a deux filles. Elle a des furoncles sur les coudes, elle p\u00e8se quarante kilo. Elle joue. Elle joue des com\u00e9dies. Elle rentre. Elle cuit des macaronis. Elle cuisine mal. Elle boit deux verres de vin rouge. Elle lit les psaumes. Elle pense qu&rsquo;elle devrait lire Guerre et paix; des vers lui sortent de la t\u00eate\u2014 Ronsard peut-\u00eatre. Elle dit: je suis n\u00e9e dans cet appartement; elle dit au cinqui\u00e8me sans ascenseur. Elle est fi\u00e8re de ses enfants, son ventre s&rsquo;alourdit. Elle pousse; c&rsquo;est un fils; longtemps apr\u00e8s c&rsquo;est ce fils qui lui vient;  l&rsquo;Alg\u00e9rie tonne. Elle voit l&rsquo;ain\u00e9 en uniforme. Elle voit sa fille devenir grosse. Elle voit une t\u00eate brune monter \u00e0 la vie. Elle est m\u00e8re. Elle est  grand m\u00e8re. Elle joue. Elle rentre. Elle garde les deux petits. Elle est mise \u00e0 la retraite de la grande maison. Elle n&rsquo;a pas cinquante ans. Elle est \u00e0 la moiti\u00e9 de sa vie. Elle prend des autocars.  Elle joue des choses m\u00e9diocres  loin de chez elle. Elle roule les deux petits dans son automobile. Elle roule vers l&rsquo;oc\u00e9an de son Ile. Elle se baigne les seins nus. Elle nage sur le dos \u00e0 contre courant. Elle voit le ciel. Elle voit le ciel de l&rsquo;oc\u00e9an au dessus de Montmartre. Elle dit: monte l\u00e0 dessus tu verras Montmartre mais elle voit l&rsquo;oc\u00e9an. Elle entend les mouettes dans sa chambre aux rideaux tir\u00e9s. Elle lit guerre et paix elle a cent ans elle ne cherche pas la main sur le drap elle sait qu&rsquo;il est parti elle l&rsquo;entend elle entend sa voix elle tire l&rsquo;oraison de Bossuet de sa bouche pleine de terre elle chante avec lui mort elle pose guerre et paix elle dit c&rsquo;est fini elle aper\u00e7oit le ciel par dessus les toits&#8230;<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">tentative comme elle est venue \u00e0 l'aube <\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle ne sait pas qu\u2019elle crie. Elle ne sait pas qu\u2019elle voit le ciel. Elle ne sait pas que ce sont des bras qui la portent; elle n&rsquo;y pense pas. Elle aime l\u2019odeur de ces bras dont elle ne sait rien; elle aime le creux doux chaud qui maintient sa t\u00eate. Elle entend des sons. 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