{"id":59206,"date":"2021-11-25T16:26:07","date_gmt":"2021-11-25T15:26:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=59206"},"modified":"2021-11-25T22:31:55","modified_gmt":"2021-11-25T21:31:55","slug":"autobiographies-08-trois-lieux-cent-quarante-huit-points-virgules","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-08-trois-lieux-cent-quarante-huit-points-virgules\/","title":{"rendered":"autobiographies #08 | Trois lieux, cent-quarante-huit points-virgules"},"content":{"rendered":"\n<p>tout d\u2019abord, c\u2019\u00e9tait une odeur ; une forte odeur de camphre ; une odeur pr\u00e9gnante, autoritaire, dictatoriale ; une odeur qui prend les narines \u00e0 l\u2019abordage sans aucun espoir de r\u00e9pit ; une odeur imposante qui acceptait n\u00e9anmoins quelques accompagnements selon le moment du dimanche apr\u00e8s-midi ; entre 14h30 et 15 heures, c\u2019\u00e9tait celui de la colle du sparadrap ; de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9lasto\u00a0\u00bb comme on disait ; oui, la colle de l\u2019\u00e9lasto avait une odeur ; il y avait aussi des relents de \u00ab\u00a0dolpic\u00a0\u00bb, une pommade chauffante qui est \u00e0 la peau ce que le piment de Trinidad est au gosier ; un attentat ; c\u2019\u00e9tait l\u2019odeur de l\u2019impatience ; l\u2019odeur de l\u2019envie : l\u2019odeur du jeu ; \u00e0 partir de 16h30, apparaissaient d\u2019autres odeurs pour accompagner le camphre ; celle de la sueur ; pas une odeur de pieds, une odeur de corps qui se sont vid\u00e9s de leur eau ; une odeur de boue aussi, surtout l\u2019hiver ; c\u2019\u00e9tait l\u2019odeur de la fatigue, parfois de la joie ; puis survenait un parfum de gel douche qui supplantait la fragrance originelle ; dans une atmosph\u00e8re moite charg\u00e9e de vapeur d\u2019eau ; l\u2019eau br\u00fblante des douches ; ou plut\u00f4t l\u2019eau qu\u2019on craignait br\u00fblante quand nos genoux \u00e9corch\u00e9s nous arrachaient des grimaces au moment de passer dessous ; c\u2019\u00e9tait l\u2019odeur de l\u2019adieu au jeu, de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0au-revoir et \u00e0 la semaine prochaine\u00a0\u00bb ; du \u00ab\u00a0attends, on va boire un coup quand m\u00eame\u00a0\u00bb ; le vestiaire d\u2019une \u00e9quipe de rugby juste avant et apr\u00e8s le match dominical (\u00e7a marche aussi les samedis) est une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre pour les sens ; parce qu\u2019il n\u2019y avait pas que les odeurs bien s\u00fbr ; l\u2019av\u00e9nement progressif du silence avant ; pas un vrai silence, un silence lourd ; un silence duquel \u00e9merge quelques mots, rarement des phrases ; des mots de connexion, de communion, de motivation ; des mots en \u00ab\u00a0on\u00a0\u00bb ; des mots collectifs ; des mots pour nous rassurer car on croyait partir au combat alors que nous allions tout simplement jouer ; et puis apr\u00e8s le match, les bruits des \u00e9motions ; tristes, joyeux, vindicatifs, apais\u00e9s, \u00e9nerv\u00e9s, euphoriques, rieurs, bless\u00e9s ; un catalogue sans fin r\u00e9cit\u00e9 par une vingtaine de types caboss\u00e9s ; des chansons parfois ; des chansons aux paroles mystiques tant elles n\u2019ont aucun sens ; un d\u00e9bordement hormonal diront certain\u00b7e\u00b7s ; un exc\u00e8s de masculinit\u00e9 sans aucun doute ; et puis il y a la succession de tableaux ; d\u2019une toile d\u2019Edward Hopper au radeau de la m\u00e9duse ; du vide au grandiloquent, aller et retour ; on avait vingt ans et on se racontait des histoires.<\/p>\n\n\n\n<p>il faisait nuit dehors ; il faisait nuit dedans ; il faisait nuit partout ; j\u2019avais huit ans ; sur injonction maternelle, je devais aller chercher une bouteille d\u2019huile ; sur injonction paternelle, c\u2019\u00e9tait une bouteille de vin ; j\u2019avais huit ans et j\u2019avais peur ; peur de cette cave mal \u00e9clair\u00e9e ; peur de ces recoins obscurs o\u00f9 croupissaient mes cauchemars ; peur de cette absence de bruits ; peur de ce silence assourdissant ; peur de cette peur que je voyais et que j\u2019entendais ; et surtout, ne pas courir ; ne pas courir dans les escaliers qui descendaient dans les entrailles de la terre ; ne pas courir pour ne pas \u00eatre happ\u00e9 par l\u2019enfer ; pour ne pas surprendre le diable dans un coin ; faire du bruit ; se raconter des histoires, parler, chanter ; \u00e0 tue-t\u00eate pourquoi pas ; \u00e0 tue-peur surtout ; pass\u00e9 les escaliers, restaient une dizaine de m\u00e8tres ; un couloir interminable bord\u00e9 d\u2019autres caves ; celles des autres occupants de l\u2019immeuble ; la n\u00f4tre, forc\u00e9ment, c\u2019\u00e9tait la derni\u00e8re ; la plus \u00e9loign\u00e9e ; la plus perdue ; la plus dangereuse ; je passais droit comme un i \u00e0 l\u2019exact milieu de ce couloir ; ne pas \u00eatre trop pr\u00e8s des murs ; des portes surtout d\u2019o\u00f9 pouvait surgir une main qui m\u2019attrape ; des portes derri\u00e8re lesquelles sommeillaient les pires atrocit\u00e9s ; des cadavres oubli\u00e9s, s\u00fbrement ; des cr\u00e2nes humains en chapelets ; des squelettes suspendus ; arriv\u00e9 devant la porte, il fallait l\u2019ouvrir ; l\u2019op\u00e9ration la plus d\u00e9licate ; mettre la cl\u00e9 dans le trou de la serrure ; jeter un coup d\u2019oeil derri\u00e8re pour \u00eatre s\u00fbr qu\u2019il n\u2019y a personne ; passer l\u2019autre main entre deux lattes verticales pour enserrer le p\u00eane de l\u2019int\u00e9rieur ; parce que la serrure \u00e9tait cass\u00e9e et qu\u2019il fallait toute une manipulation pour l\u2019ouvrir ; ne pas avoir peur ; ne pas craindre l\u2019irruption d\u2019un vampire ; jouer de la cl\u00e9 avec ma main droite ; assister le m\u00e9canisme du bout des doigts de la main gauche ; ne pas arr\u00eater de chanter ; ouvrir ; allumer ; ne pas trop regarder ; ne pas trop penser ; chercher, juste, la bouteille ; les cadavres ont peut-\u00eatre \u00e9lus domicile ici ; ils n\u2019ont pas la cl\u00e9 ; les cadavres s\u2019en foutent de la cl\u00e9 ; s\u2019emparer du tr\u00e9sor ; ressortir ; \u00e9teindre ; tirer la porte ; poser la bouteille par terre ; re-bidouiller la serrure pour fermer \u00e0 cl\u00e9 ; reprendre la bouteille ; oser un coup d\u2019oeil dans la cave voisine ; pas de bouteilles, mon petit voisin a de la chance ; \u00eatre surpris par le brusque bruit d\u2019un enflammement ; le bruit de l\u2019enfer, le diable m\u2019a retrouv\u00e9 ; non, c\u2019est la chaudi\u00e8re collective qui se met en route ; ne pas courir ; ne pas avoir peur ; traverser le couloir sur la m\u00eame ligne qu\u2019\u00e0 l\u2019aller ; monter les escaliers ; sortir ; respirer ; oublier.<\/p>\n\n\n\n<p>tables orange et carr\u00e9es en plastique ; plateaux rectangulaires en plastique eux-aussi ; assiettes fumantes de tagliatelles trop cuites ; sauce tomates plus sauce que tomates ; nourriture insipide ; un avant go\u00fbt de poubelle ; flan tremblotant dans son ramequin en verre transparent ; verre retourn\u00e9 d\u2019une propret\u00e9 douteuse et petite carafe d\u2019eau ; lieu ordinaire ; lieu plus ordinaire que la moyenne ; une caf\u00e9t\u00e9ria de super-march\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 80 ; musique d\u2019ascenseur ; brouhaha, m\u00e9lange savamment dos\u00e9 de cris d\u2019enfants, de col\u00e8res agac\u00e9es et du bruit strident des pieds de chaises qui raclent le sol carrel\u00e9 ; dehors, la pluie ; du gris partout ; un couple d\u2019amoureux ; moi et ma copine ; assis face \u00e0 face ; assiettes intactes ; pas faim ; dr\u00f4le d\u2019endroit pour des amoureux ; en v\u00e9rit\u00e9, peut-\u00eatre plus amoureux ; fourchette en main, regard au fond de l\u2019assiette ; interrogation ; lui, un verre d\u2019eau ; elle, une bouch\u00e9e ; lui, la sali\u00e8re entre ses doigts comme s\u2019il y cherchait une r\u00e9ponse ; elle, fourchette repos\u00e9e, le regard sur sa main \u00e0 lui ; sur ma main ; \u00e9change de regards ; dans le blanc des yeux ; dans le blanc du blanc des yeux ; un discret chant d\u2019oiseau sort de la musique d\u2019ascenseur ; un arc-en-ciel \u00e9vanescent sur fond de grisaille ; deux ou trois rires \u00e9touff\u00e9s d\u2019enfants ; un rayon de soleil suicidaire ; pourquoi on est l\u00e0 ? Je me disais la m\u00eame chose\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>tout d\u2019abord, c\u2019\u00e9tait une odeur ; une forte odeur de camphre ; une odeur pr\u00e9gnante, autoritaire, dictatoriale ; une odeur qui prend les narines \u00e0 l\u2019abordage sans aucun espoir de r\u00e9pit ; une odeur imposante qui acceptait n\u00e9anmoins quelques accompagnements selon le moment du dimanche apr\u00e8s-midi ; entre 14h30 et 15 heures, c\u2019\u00e9tait celui de la colle du sparadrap ; <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-08-trois-lieux-cent-quarante-huit-points-virgules\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #08 | Trois lieux, cent-quarante-huit points-virgules<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":352,"featured_media":59207,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,2949],"tags":[],"class_list":["post-59206","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographies-08"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59206","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/352"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=59206"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59206\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/59207"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=59206"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=59206"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=59206"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}