{"id":59496,"date":"2021-11-29T11:31:56","date_gmt":"2021-11-29T10:31:56","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=59496"},"modified":"2021-11-29T16:15:58","modified_gmt":"2021-11-29T15:15:58","slug":"autobiographies-10-il-fait-nuit-sur-la-langue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-10-il-fait-nuit-sur-la-langue\/","title":{"rendered":"autobiographies #10 | il fait nuit sur la langue"},"content":{"rendered":"\n<p><em>(Elle vit \u00e0 Arcey, dans le Marais poitevin. Elle monte un matin sur l\u2019\u00e9chelle dans le jardin, et elle fait une chute. Elle perd conscience. Elle reste couch\u00e9e par terre des heures, la nuit enti\u00e8re.)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Elle dit six mille.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a froid. Elle compte. Elle ne sait pas combien de temps. Elle sent la maison pench\u00e9e sur elle. Elle ne sait pas qui elle est.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a trouv\u00e9 la porte ouverte en arrivant. Elle sent la chaleur inhabituelle, le chauffage laiss\u00e9 allum\u00e9 en plein \u00e9t\u00e9. Elle n\u2019a pas vraiment peur, malgr\u00e9 ce qu\u2019elle lit sur les murs, malgr\u00e9 le sang, malgr\u00e9 l\u2019odeur de la bo\u00eete de sardines renvers\u00e9e sur la table. Elle lit son pr\u00e9nom et qu\u2019elle est communiste. Elle pense \u00ab absurde \u00bb. Elle sent le mot couler de sa t\u00eate, et avec lui, tous les autres, un flot.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle aspire un morceau de nuit. Elle veut le garder sous la langue, mais il colle \u00e0 son palais. Elle pense hostie, voile du palais, l\u00e8vres, dents, langue. Elle aspire un autre morceau, comme \u00e7a, entre les dents. Elle sent le passage de l\u2019air, si froid. Elle pense juin, \u00e0 cause des parfums qui marchent autour d\u2019elle, sur la pointe des pieds. Elle sent la flaque que forment les mots qui s\u2019\u00e9coulent d\u2019elle, m\u00e9diocre et innommable, l\u2019hostie qui fond, diminue, r\u00e9tr\u00e9cit. Elle ne sait que faire, pourquoi faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne voit pas. Elle sait. Elle sent, les parfums, les bruits sont l\u00e0-bas, derri\u00e8re le mur, chez les autres, les voisins. Elle est toujours salu\u00e9e avec gentillesse, amabilit\u00e9, bienveillance, quand il fait jour : bonjour Jeanne, ils font, bonne journ\u00e9e, vous allez bien ; bon app\u00e9tit ; vous avez une jolie robe ; elle vous va bien ; bonsoir, Jeanne, bonne nuit, Gute Nacht \u2014 elle sourit quand Richard embrasse tendrement ses l\u00e8vres comme chaque soir avant d\u2019\u00e9teindre la lampe. Elle lit le titre sur le livre qu\u2019il pose sur la table de chevet : <em>Verg\u00e4nglichkeit<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle dort dans la chambre au bord de la mer. Elle l\u2019entend \u2014 &nbsp;la fen\u00eatre est ouverte, les persiennes closes. Elle \u00e9coute. Elle a vu son petit cousin par la porte entreb\u00e2ill\u00e9e, sous la douche froide qui gouttait encore, tout habill\u00e9, il pin\u00e7ait ses l\u00e8vres de col\u00e8re, il ne voulait pas passer par ce chemin, il l\u2019avait hurl\u00e9, Ies larmes jaillissaient de son cri rouge.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle essaie de ramener les couleurs \u00e0 elle comme l\u2019\u00e9dredon sur le lit de la chambre de Bretagne. Elle dort ? Elle ne sait pas. Elle sent les petites choses molles et froides qui traversent les murs de la chambre en volant. Elle les \u00e9crase \u00e0 pleines mains, c\u2019est facile, mais elles jaillissent du noir toujours plus; elles se jettent sur sa petite bouche comme des baisers minuscules; elles forcent le passage; elles entrent. Elle sent sur la langue le go\u00fbt des choses molles, \u00e7a pique un peu. Elle \u00e9touffe. Elle crie : maman !<\/p>\n\n\n\n<p>Elle traverse l\u2019arrondissement, r\u00e9solue. Elle monte les \u00e9tages. Elle miaule pour qu\u2019elle lui ouvre la porte. Elle sent le clapier en entrant, le sang. Elle aurait pu glisser deux phalanges dans l\u2019entaille \u00e0 la saign\u00e9e du bras. Elle avait appel\u00e9 les pompiers avant d\u2019y aller, elle avait dit qu\u2019elle s\u2019arrangerait, qu\u2019elle leur ouvrirait.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle d\u00e9chiffre des constellations de sang dans l\u2019\u00e9t\u00e9 shaman. Elle regarde le poulet qui se d\u00e9bat pendu \u00e0 la treille. Elle apprend \u00e0 le vider : c\u0153ur, foie, fiel, g\u00e9sier aux grains d\u2019or ! Elle \u00e9pie papy quand il va dans le hangar. Elle le voit tirer des entrailles du Pony une substance nocturne et visqueuse. Elle ressent un d\u00e9sir imp\u00e9rieux de l\u2019approcher, de la cuisiner.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle souffle. Elle sent une caresse sur sa joue \u2014 araign\u00e9e du matin, bonjour voisin ; araign\u00e9e du soir, caf\u00e9 noir ; oui, sans sucre, c\u2019est \u00e7a ; juste avec une petite goutte de lait; oui, c\u2019est \u00e7a ; un nuage, vous voyez; je ne vois rien ; araign\u00e9es de la nuit, dormez-vous, couch\u00e9es dans les grandes voiles que vous avez tiss\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de nos absences; dans les lisi\u00e8res du temps, de l\u2019attente, de l\u2019entre-deux.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle touille le cambouis astral. Elle rit de bonheur. Elle compte les gouttes ; six mille \u2014 six mille mots pass\u00e9s au fil de l\u2019\u00e9p\u00e9e de l\u2019ange ; six mille \u00e9ph\u00e9m\u00e8res \u00e9closes dans le lait de la lune sans nuages ; dans le livre de Richard ; une autre fois\u2026, chaque fois. Elle se souvient maintenant. Elle est si petite, l\u2019ange sans les ailes. Elle entre dans son paysage en grimpant sur une tige. Elle l\u2019attend. Elle sait. Elle ne dit rien. Elle regarde avec elle. Elle voit les mots r\u00e9pandus autour d\u2019elle comme du lait, le jour qui grise, la nuit qui fait voile, la for\u00eat qui s\u2019\u00e9claire.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne sait pas, rien. Elle voit, c\u2019est tout. Elle a sur la langue \u2014l\u2019hostie a fondu\u2014 le go\u00fbt du baiser de Richard et des fleurs qu\u2019elle mange au jardin. Elle ferme les yeux. Elle entre, c\u2019est elle. Elle glisse sur la peau des choses dont les noms ruissellent sur le silence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Elle vit \u00e0 Arcey, dans le Marais poitevin. Elle monte un matin sur l\u2019\u00e9chelle dans le jardin, et elle fait une chute. Elle perd conscience. Elle reste couch\u00e9e par terre des heures, la nuit enti\u00e8re.) Elle dit six mille. Elle a froid. Elle compte. Elle ne sait pas combien de temps. Elle sent la maison pench\u00e9e sur elle. 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