{"id":59500,"date":"2021-11-29T11:45:22","date_gmt":"2021-11-29T10:45:22","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=59500"},"modified":"2023-05-21T20:31:17","modified_gmt":"2023-05-21T18:31:17","slug":"autobiographies-10-generations","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-10-generations\/","title":{"rendered":"autobiographies #10 | g\u00e9n\u00e9rations"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle a pouss\u00e9 une chaise jusque sous le placard. Elle a grimp\u00e9 sur le premier barreau. Elle s&rsquo;est mise \u00e0 genoux sur le si\u00e8ge. Elle s&rsquo;est redress\u00e9e doucement, en faisant bien attention. Elle n&rsquo;a pas pu ouvrir la porte. Elle \u00e9tait trop pr\u00e8s. Elle est redescendue. Elle a recul\u00e9 un peu la chaise. Elle a recommenc\u00e9 la s\u00e9rie de gestes. Elle est all\u00e9e plus vite cette fois. Elle avait de l&rsquo;assurance, mais pas trop, et elle n&rsquo;est pas tomb\u00e9e ; ses petites jambes potel\u00e9es \u00e9taient fermement dress\u00e9es au centre des rayons de pailles vertes et rouges. Elle a soulev\u00e9 un peu ses talons. Elle appuyait ses mains sur le c\u00f4t\u00e9 et sur la porte du placard. Elle a ouvert un battant de la porte. Elle a t\u00e2t\u00e9. Elle a eu un petit roucoulement de plaisir en sentant la boite de sucre, sur le devant, tout contre le bord. Comme elle le pensait. Elle a l\u00e2ch\u00e9 le bord du placard. Elle \u00e9tait bien ferme maintenant. Elle a soulev\u00e9 le couvercle. Elle a pris deux morceaux. Elle a constat\u00e9 que sa main ne pouvait en contenir davantage, qu&rsquo;elle risquait m\u00eame d&rsquo;en laisser tomber un. Elle s&rsquo;est pli\u00e9e en deux, avec de grandes pr\u00e9cautions. Elle avait un peu peur de tomber, d&rsquo;\u00eatre surprise aussi. Elle les a pos\u00e9s sur la paille. Elle a regard\u00e9 la porte de la cuisine, ouverte comme toujours, mais de toutes fa\u00e7ons elle entendait la voix de sa m\u00e8re et une autre voix, inconnue, dans le salon \u2013 elle savait qu&rsquo;elle risquait fort d&rsquo;\u00eatre grond\u00e9e, et que ce serait avec raison. Les adultes ne comptaient pas les morceaux bien s\u00fbr mais les tickets avant d&rsquo;aller faire des courses. Elle a pris deux sucres de plus, les a pos\u00e9s. Elle a remis en place le couvercle, ferm\u00e9 le placard. Elle est redescendue, a repouss\u00e9 la chaise presque \u00e0 sa place. Elle a pris deux morceaux dans chaque main. Elle est all\u00e9e dans la chambre d&rsquo;enfants. Elle a mis les sucres dans une petite assiette de poup\u00e9e sauf un qu&rsquo;elle all\u00e9e montrer au b\u00e9b\u00e9, la derni\u00e8re, qui a fait une bulle en guise de salut mais n&rsquo;a pas r\u00e9agi vraiment, assise bien droite, bouddha souriant, dans son berceau,. Elle a mang\u00e9 le sucre, a croqu\u00e9 le second, a tap\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9paule de sa s\u0153ur a\u00een\u00e9e qui essayait de lire (avant de savoir le faire) assise par terre, et lui a tendu les deux derniers morceaux. Elle a regard\u00e9 le sourire, les yeux brillants de sa petite s\u0153ur, la main tendue, les sucres. Elle \u00e9tait \u00e9berlu\u00e9e et ravie. Elle a mis un morceau, merveilleux d&rsquo;\u00eatre inattendu, dans sa bouche, l&rsquo;autre dans sa poche. Elle est partie \u00e0 la recherche de sa m\u00e8re et elle l&rsquo;a remerci\u00e9e. Elle venait de reconduire sa visiteuse, une amie d&rsquo;amie qui se proposait pour promener les enfants. Elle n&rsquo;a rien compris \u00e0 ce que lui disait sa fille. Elle a interrog\u00e9 la seconde, qui arrivait en trottinant, l&rsquo;air affol\u00e9. Elle a vu le petit visage se froncer, les jolie joues se crisper, les boucles noires danser d&rsquo;h\u00e9sitation. Elle a compris mais n&rsquo;a pas eu la force de gronder, juste de ne pas rire. Elle s&rsquo;est content\u00e9e de la f\u00e9liciter pour sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 mais de lui ordonner de ne pas recommencer, parce que c&rsquo;\u00e9tait d\u00e9fendu et qu&rsquo;elle risquait de tomber, de se faire mal et que ce serait tant pis pour elle ; \u00e0 la premi\u00e8re elle n&rsquo; a su que dire. Elle les a renvoy\u00e9es \u00e0 leurs jeux. Elle est retourn\u00e9e s&rsquo;asseoir devant le petit secr\u00e9taire, a repris la lettre interrompue par la visite, sa lettre quotidienne \u00e0 son mari, soigneusement dat\u00e9e puisqu&rsquo;il les recevait sans doute en d\u00e9sordre, comme elle les siennes. Elle lui a dit que les filles grandissaient en beaut\u00e9 et en sagesse, qu&rsquo;elles l&#8217;embrassaient, m\u00eame si les deux derni\u00e8res se souvenaient peu de lui, ce qu&rsquo;elle a tu, elle ajout\u00e9 que la seconde \u00e9tait de plus en plus audacieuse et intelligente et lui a racont\u00e9 son dernier exploit. Elle a comment\u00e9 ce qu&rsquo;il \u00e9crivait dans la derni\u00e8re lettre re\u00e7ue et, comme elle entendait la porte du palier s&rsquo;ouvrir et la voix de sa m\u00e8re, elle a vite termin\u00e9 sur une phrase tendre avant de replier la fine feuille de papier avion et de l&rsquo;enfiler dans une enveloppe. La voix qui parlait du froid de la rue a \u00e9t\u00e9 rejointe par celle de sa s\u0153ur qui venait chercher sa ni\u00e8ce et filleule, l&rsquo;a\u00een\u00e9e des petites. Elle l&rsquo;a appel\u00e9e, lui a mis son joli manteau \u00e0 col de velours, cadeau de la grand-m\u00e8re, l&rsquo;a renvoy\u00e9e se laver les mains, l&rsquo;a remise \u00e0 sa m\u00e8re de rechange, qui a v\u00e9rifi\u00e9 le boutonnage, a pris la petite main et elles sont parties. Elle l&rsquo;a fait courir en riant dans le m\u00e9tro pour passer avant que le poin\u00e7onneur ferme le portillon, mais elles sont arriv\u00e9es trop tard. Elle a fait une grimace, furieuse de ses petites jambes puis elle a ri d&rsquo;une gentille r\u00e9flexion de l&rsquo;homme. Dans le petit appartement elles se sont assises sur le canap\u00e9 pour regarder des photos et elle l&rsquo;a assur\u00e9e que oui elle \u00e9tait la plus jolie, la plus mignonne dans sa robe de mousseline fleurie \u2013 un bout de sari ramen\u00e9 de Ceylan \u2013 et avec ses tresses retenues sur le haut du cr\u00e2ne par des rubans, son profil interrogatif lev\u00e9 vers on ne sait qui, pressant contre elle un bouquet rond, devant sa longue robe de soie blanche \u00e0 elle, la mari\u00e9e entour\u00e9e des cinq autres petites filles en robes de dentelle ou broderie anglaise blanche, aux raies droites et barrettes de c\u00f4t\u00e9. Elle s&rsquo;est f\u00e9licit\u00e9e de constater que sans se rengorger elle tournait la page de la page et c&rsquo;est avec une voix un peu assourdie, lente, pour bien faire comprendre \u00e0 l&rsquo;enfant que c&rsquo;\u00e9tait important, pour qu&rsquo;elle se souvienne, qu&rsquo;elle lui a expliqu\u00e9 combien ce jeune-homme kaki, long et mince, assis sur une barri\u00e8re, au bord d&rsquo;un champ, en Allemagne, \u00e9tait merveilleux, un grand fr\u00e8re dr\u00f4le et gentil, elle lui a r\u00e9sum\u00e9 en quelques mots les campagnes d&rsquo;Italie et d&rsquo;Allemagne, elle s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9e avant le temps des larmes parce qu&rsquo;elle r\u00e9alisait que la petite tournait la page, n&rsquo;\u00e9coutait plus&#8230; mais comme elle l&rsquo;avait d\u00e9sir\u00e9, elle s&rsquo;en est souvenue, m\u00eame si on parlait rarement de lui, comme de ce qui est trop intime, de cet oncle et elle l&rsquo;avait rang\u00e9, plus tard, adolescente, dans un petit groupe d&rsquo;absents d\u00e9sir\u00e9s, en marge de la soci\u00e9t\u00e9 familiale, avec un grand oncle charmant mais r\u00e9prouv\u00e9, dissipateur, et un arri\u00e8re grand-oncle artiste rat\u00e9, ironique, amoureux de la vie un peu dissolue, ceux qu&rsquo;\u00e9voquait avec un m\u00e9lange de tendresse et de col\u00e8re sa grand-m\u00e8re les soirs o\u00f9, pour alimenter la conversation, \u00e9tablir un lien avec l&rsquo;adolescente boudeuse et muettement, \u00e9ternellement, r\u00e9volt\u00e9e par des riens, elle sortait des albums, montrait des objets, triait des lettres en sa compagnie dans le salon o\u00f9 il \u00e9tait convenu qu&rsquo;une ou deux heures devaient \u00eatre consacr\u00e9es \u00e0 la rencontre, le soir, sauf les jours des d\u00eeners de r\u00e9ception, quand elle pouvait s&rsquo;\u00e9vader sous pr\u00e9texte de Bergson ou autre apr\u00e8s avoir jou\u00e9 les jeunes filles de la maison pendant l&rsquo;ap\u00e9ritif et s&rsquo;\u00eatre \u00e9bahie silencieusement, en \u00e9coutant ce qui se disait autour de la longue table, par la verdeur des propos, la m\u00e9chancet\u00e9 souvent, qui \u00e9maillaient la fantaisie et l&rsquo;esprit de ceux qu&rsquo;elle voyait comme des vieillards charg\u00e9s d&rsquo;honneur et charmantes vieilles femmes pleines de l&rsquo;aisance mondaine que leur avait donn\u00e9e une vie bien remplie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle a pouss\u00e9 une chaise jusque sous le placard. 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