{"id":59511,"date":"2021-11-29T18:13:37","date_gmt":"2021-11-29T17:13:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=59511"},"modified":"2021-11-29T20:28:00","modified_gmt":"2021-11-29T19:28:00","slug":"autobiographie-09-le-chemin-du-matin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-09-le-chemin-du-matin\/","title":{"rendered":"autobiographies #09 | le chemin du matin"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle quitta son appartement encore plong\u00e9 dans l&rsquo;obscurit\u00e9 maninale pour s&rsquo;engoufrer dans l&rsquo;escalier abscons. Seule une lumi\u00e8re crue, emp\u00eachait de d\u00e9gringoler, de tomber aspir\u00e9 dans ce puits sans fond. Mais elle connaissait cet escalier par coeur, la plante des orteils, connaissant l&rsquo;angle exact de chaque marche, de chaque virage. Son pied effleurait le sol, volait d&rsquo;une marche \u00e0 l&rsquo;autre, \u00e9vitant le paillason us\u00e9 du cinqui\u00e8me, contournant la plante grasse du troisi\u00e8me, s&rsquo;appuyant avec gr\u00e2ce pour prendre la courbe. Elle s&rsquo;envolait, le pied l\u00e9ger, une main sur la rambarde, dans l&rsquo;odeur du caf\u00e9 flottant en guise de r\u00e9veil-matin. Elle prenait le sien \u00e0 la librairie, hors de question de perdre une minute de son lit. Il \u00e9tait recouvert de livres, les offices et nouveaut\u00e9s et elle aimait commencer sa journ\u00e9e en lisant. Alors qu&rsquo;elle avait encore du mal \u00e0 distinguer les lignes noires sur le fond blanc. Puis peu \u00e0 peu, sa vue s&rsquo;\u00e9claircissait, son corps se reveillait et elle pouvait commencer la journ\u00e9e. Elle ramenait justement une bonne dizaine de livres \u00e0 la librairie ce lundi, ils pesaient dans le sac qu&rsquo;elle portait sur le dos. Le bas de l&rsquo;escalier \u00e9tait dans l&rsquo;obscurit\u00e9 la plus totale, dans l&rsquo;attente que le concierge viennent avec son immense \u00e9chelle remplacer l&rsquo;ampoule, elle faisait confiance \u00e0 ses mains, qui suivaient le mur, sous la  longue rang\u00e9e de bo\u00eetes \u00e0 lettres bringuebalantes. Au sol, une mosa\u00efque de carreaux qui, il y a longtemps, avaient \u00e9t\u00e9 noirs et blancs et la porte de bois. En l&rsquo;ouvrant avec effort, elle laissa entrer un souffle d&rsquo;air qui s&rsquo;engouffra \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur en faisant le chemin inverse au sien, remontant les \u00e9tages un \u00e0 uns, s&rsquo;am\u00e9nuisant jusqu&rsquo;\u00e0 sa disparition quelque part entre le troisi\u00e8me et le quatri\u00e8me palier. L&rsquo;appel d&rsquo;air l&rsquo;aspira vers l&rsquo;ext\u00e9rieur, elle enjamba le seuil et continua de longer le mur de l&rsquo;\u00e9difice m\u00eame une fois dehors. C&rsquo;\u00e9tait une rue pav\u00e9e, si \u00e9troite que n&rsquo;y passaient que des pi\u00e9tons. Un boyau tortueux, o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;entrait pas par hasard. Si un touriste s&rsquo;y aventurait, c&rsquo;est qu&rsquo;il courrait apres celui qui lui avait fait les poches. Mais l&rsquo;entr\u00e9e dans  la rue le faisait rapidement renoncer \u00e0 la poursuite. Les visages coll\u00e9s aux murs effrayaient les plus courageux. A l&rsquo;angle avec le passage de la Victoria, le bar <em>las Tres puertas<\/em>, propice \u00e0 faire disparaitre ceux qui y entraient. Si on s&rsquo;y risquait, peu de chance qu&rsquo;on en sorte indemne et jamais par la m\u00eame porte. Ils n&rsquo;\u00e9taient pas nombreux ce matin, \u00e0 avoir tenu la nuit. Ils buvaient toujours, chancelant, d&rsquo;un mur \u00e0 l&rsquo;autre, une cannette \u00e0 la main, le verbe encore haut r\u00e9sonnant dans la petite rue. Huevo, la face oblongue aussi bl\u00eame que sa voix \u00e9tait aigue, Paco, un latino au visage stri\u00e9 de cicatrices, Mona, aux multiples jupes, affal\u00e9e sur le seuil d&rsquo;une des portes en qu\u00eate d&rsquo;un peu d&rsquo;int\u00e9r\u00eat de Bob l&rsquo;italien, les yeux cach\u00e9s par ses lunettes de soleil de jour comme de nuit, \u00e9t\u00e9 comme hiver. Cette cour des miracles, c&rsquo;est un peu comme dans un roman, s&rsquo;excusait-elle aupres de ceux qui la visitait depuis les beaux quartiers. Ils ne comprenaient ce qu&rsquo;elle fichait l\u00e0 apres toutes ces ann\u00e9es, tout comme ils ne comprenanient pas qu&rsquo;elle passe son dimanche le nez dans ses livres. Apr\u00e8s le <em>Tres Puertas<\/em>, Maria tourna en saluant, elle \u00e9tait du quartier, elle faisait partie des meubles, personne n&rsquo;aurait os\u00e9 s&rsquo;en prendre \u00e0 elle et c&rsquo;est ce qui lui plaisait de ce quartier. Se sentir en s\u00e9curit\u00e9 dans l&rsquo;une des rues les plus dangereuses de Barcelone, tout simplement parce qu&rsquo;elle y vivait et qu&rsquo;elle en connaissait les visages comme ils connaissaient le sien. Elle quitta la ruelle pav\u00e9e pour une avenue plus grande o\u00f9 elle garait son v\u00e9lo. Les commercants ouvraient leur \u00e9choppe d\u00e9roulant le rideaux m\u00e9tallique \u00e0 grand bruit, les mara\u00eechers d\u00e9chargeaient les cageots de tomates et les bottes de menthe sur le trottoir, un pi\u00e9ton la doubla sifflotant dans l&rsquo;air frais du matin; une concierge lavait son entr\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aide de grands seaux d&rsquo;eau, la sonnerie stridente d&rsquo;un camion poubelle qui reculait. Le ciel \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 bleu malgr\u00e9 le froid et la criculation plut\u00f4t calme sur la place Urquinaona que Maria traversa en quelques coups de p\u00e9dales. A l&rsquo;angle du Passeig de Gracia, elle \u00e9vita la voie des bus, pr\u00e9ferant monter sur le trottoir sous le regard courrouc\u00e9 des pi\u00e9tons, que de repirer les pots d&rsquo;e\u00e7happement de ces gros l\u00e9zarts desarticul\u00e9s, dont la queue se balancait d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 et de l&rsquo;autre sans se soucier de ce qu&rsquo;ils \u00e9gratignaient. Ici, \u00e0 peine quelques centaines de m\u00e8tres de chez elle, le monde avait chang\u00e9, la bouche de m\u00e9tro vomissait son lot de travailleurs provinciaux sur les pav\u00e9s grav\u00e9s de la plus belle rue de la ville. Les employ\u00e9s emitoufl\u00e9s dans leur sommeil arrivaient au bureau, gravissaient les \u00e9tages, ouvraient les serrures, d\u00e9faisaient les noeuds de la nuit, allumaient les machines. Tout allait vite, les larges trottoirs, les bancs lampadaires art-d\u00e9co, ador\u00e9s des touristes, les maisons d&rsquo;architectes, les terrasses de caf\u00e9s, les boutiques de luxes y avaient leur enseigne. Et au-milieu de tout ca, une petite librairie familiale, plant\u00e9e l\u00e0 depuis les ann\u00e9es quarante, unique t\u00e9moin d&rsquo;une autre \u00e9poque. Apres avoir attach\u00e9 son v\u00e9lo devant la librairie, elle aussi, souleva le rideau m\u00e9tallique, lanca un seau d&rsquo;eau devant sa porte et fit ronfler la cafeti\u00e8re dans l&rsquo;arri\u00e8re-pi\u00e8ce avant de s&rsquo;attaquer au d\u00e9sordre du samedi. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle quitta son appartement encore plong\u00e9 dans l&rsquo;obscurit\u00e9 maninale pour s&rsquo;engoufrer dans l&rsquo;escalier abscons. Seule une lumi\u00e8re crue, emp\u00eachait de d\u00e9gringoler, de tomber aspir\u00e9 dans ce puits sans fond. 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