{"id":59637,"date":"2021-11-30T14:43:53","date_gmt":"2021-11-30T13:43:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=59637"},"modified":"2021-11-30T18:42:56","modified_gmt":"2021-11-30T17:42:56","slug":"autobiographies-11-une-photo-ratee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-11-une-photo-ratee\/","title":{"rendered":"autobiographies #11 | une photo rat\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">\u00c0 premi\u00e8re vue, l\u2019image est difforme. Du noir et du blanc seulement. Du noir plut\u00f4t gris et du blanc un peu jaun\u00e2tre. Un tirage photo, papier glac\u00e9, petites marges sur l\u2019ext\u00e9rieur. \u00c0 premi\u00e8re vue, ce n\u2019est qu\u2019un papier cartonn\u00e9 survivant d\u2019un processus chimique complexe mais r\u00e9v\u00e9lant une large t\u00e2che finement cisel\u00e9e. \u00c0 premi\u00e8re vue, ce n\u2019est qu\u2019une t\u00e2che. Une image en langage binaire. Pas de mati\u00e8re, c\u2019est blanc ; mati\u00e8re, c\u2019est noir. Du bois, du b\u00e9ton, de la chair, de l\u2019acier, de la guimauve. Du vin rouge, un tissu fleuri, du granit rose, des choux verts, un amas de neige blanche. Curieux \u00e7a. En langage binaire, en ombres chinoises, la neige blanche est noire. En noir, le concret. En blanc, l\u2019abstrait. L\u2019amour, la faim, la concupiscence, l\u2019avarice, le froid, l\u2019envie. L\u2019interrogation.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019image. Une silhouette peut-\u00eatre. Non, deux silhouettes. Un bras ici, deux jambes l\u00e0. Le contour d\u2019un sein peut-\u00eatre. Deux t\u00eates aussi, sans aucun doute. Mais au milieu, cette profonde t\u00e2che. Lourde, imposante, sans forme. Une \u00e9norme masse noire qui s\u00e9pare les deux silhouettes. Rorschach me souffle \u00e0 l\u2019oreille de dr\u00f4les de trucs. Une t\u00e2che liquide en plein milieu. C\u2019est \u00e7a, du liquide. Un fluide plus s\u00fbrement. Deux silhouettes s\u00e9par\u00e9es par une masse de fluide. Myst\u00e9rieux. Une force subtile \u00e9manant de ces \u00eatres en mouvement. Fluide magn\u00e9tique, forces telluriques, expression du pouvoir tr\u00e8s mat\u00e9riel de l\u2019esprit, ectoplasmes en activit\u00e9. Ou de l\u2019eau. Une explosion aqueuse. Une bombe \u00e0 eau, de celles que je jetais dans la rue, enfant, depuis le deuxi\u00e8me \u00e9tage de l\u2019appartement de mon grand-p\u00e8re au pied des passants innocents. Innocents mais tr\u00e8s vite en col\u00e8re. Une bombe comme la torgnole que je prenais en retour. Ou de l\u2019air. M\u00eame si l\u2019air poss\u00e8de la mati\u00e8re du vide. Pas vraiment de l\u2019air, du vent. C\u2019est \u00e7a, du vent. Le jeu du vent avec une \u00e9tole. L\u2019image repr\u00e9sente les silhouettes de deux \u00eatres nus en mouvement avec deux morceaux de tissus l\u00e9gers port\u00e9s par un vent divin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Fixer la photo. En imprimer ses contours sur mes r\u00e9tines. Suivre la fronti\u00e8re de chaque silhouette. Naviguer entre le noir et le blanc. Apprendre les formes. Fermer les yeux. Garder l\u2019image. La garder dans mon cerveau. Penser. Imaginer.<\/p>\n\n\n\n<p>Le tissu pourpre du personnage de droite l\u2019enveloppe en partie. Une extr\u00e9mit\u00e9 lui cache le sexe. Il est nu, c\u2019est un homme. Un jeune homme en mouvement. Le reste de l\u2019\u00e9tole flotte derri\u00e8re lui, comme s\u2019il avait des ailes. La mati\u00e8re du tissu est l\u00e9g\u00e8re, m\u00eame s\u2019il est opaque. La teinture r\u00e9v\u00e8le un ton soutenu dans ses replis pr\u00e9serv\u00e9s \u00e0 l\u2019ombre mais, \u00e0 la lumi\u00e8re franche d\u2019un soleil rasant, il vire au rose. Le pourpre, couleur du pouvoir et de l\u2019honneur. R\u00e9surgence machiste antique en Ph\u00e9nicie, en Cr\u00eate, dans les Cyclades. L\u2019oxyde cyanique du murex, l\u2019essence du mollusque gast\u00e9ropode pour teinture. Une \u00e9charpe envol\u00e9e du cou d\u2019une belle. Un ton qui r\u00e9v\u00e8le la peau diaphane d\u2019une jeune ing\u00e9nue, lui offrant la mati\u00e8re de sa beaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le tissu azur du personnage de gauche flotte, lui aussi, comme un souvenir \u00e9vanescent. La femme a une main par terre, en appui sur sa jambe droite. L\u2019\u00e9tole se confond avec sa longue chevelure blonde, s\u2019envole et l\u2019enserre au niveau de son bassin. Cachant sa prude f\u00e9minit\u00e9. L\u2019\u00e9charpe en fait le tour et meurt derri\u00e8re son genou. Le bleu est sombre mais il vire au blanc en pleine lumi\u00e8re. Le tissu est vaporeux et transparent. Pastel des teinturiers, herbe de saint-Philippe, aux vertus cicatrisantes du temps de Dioscoride. L\u2019azur, couleur de l\u2019air, du r\u00eave. Une \u00e9charpe perdue par un prince africain r\u00e9v\u00e9lant les traits fins de sa peau sombre, en \u00e9cho \u00e0 la couleur de ses yeux envo\u00fbtants.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Assis \u00e0 mon bureau, je tiens cette photographie entre mes doigts. J\u2019ouvre les yeux et je me souviens. La photo rat\u00e9e, tomb\u00e9e d\u2019un album et oubli\u00e9e au fond d&rsquo;un tiroir. J\u2019avais vingt ans, un voyage en Italie. Au mus\u00e9e de Capodimonte \u00e0 Naples, un tableau de Guido Reni datant du d\u00e9but du XVII\u00e8me. Sujet mythologique, <a href=\"https:\/\/capodimonte.cultura.gov.it\/oggi-e-il-compleanno-di-guido-reni\/\">Atalante et Hippom\u00e8ne<\/a> en pleine course.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une vieille photo rat\u00e9e mais je trouvais \u00e7a beau.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 premi\u00e8re vue, l\u2019image est difforme. Du noir et du blanc seulement. Du noir plut\u00f4t gris et du blanc un peu jaun\u00e2tre. 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