{"id":59745,"date":"2021-12-05T08:46:13","date_gmt":"2021-12-05T07:46:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=59745"},"modified":"2021-12-05T10:18:44","modified_gmt":"2021-12-05T09:18:44","slug":"autobiographie-06-long-trajet-de-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-06-long-trajet-de-nuit\/","title":{"rendered":"autobiographies #06 | long trajet de nuit"},"content":{"rendered":"\n<p>J&rsquo;avais choisi la couchette du haut parce qu&rsquo;on y tenait assise, que l&rsquo;arrondi du toit du wagon n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 port\u00e9e de main, m\u00eame en tendant tr\u00e8s haut la main, \u00e0 la diff\u00e9rence du milieu et du bas o\u00f9 un ciel de ska\u00ef brun-orang\u00e9 limitait le d\u00e9cor et la respiration \u2013&nbsp;l&rsquo;avais-je choisie, au fait ? je l&rsquo;occupais certes, mais \u00e0 quel point choisit-on sa position dans l&rsquo;espace, en haut, en bas, \u00e0 l&rsquo;est, \u00e0 l&rsquo;ouest, avais-je donc exprim\u00e9 ma pr\u00e9f\u00e9rence pour cette place, ou avais-je poliment pr\u00e9tendu n&rsquo;en avoir aucune (de pr\u00e9f\u00e9rence), et b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 par chance de ce que les autres voyageurs \u2013 c&rsquo;\u00e9tait toujours pour moi un point d&rsquo;\u00e9tonnement \u2013 aiment mieux ne pas utiliser l&rsquo;\u00e9chelle en pleine nuit, toujours est-il qu&rsquo;\u00e9tendue sur le dos, l\u00e0-haut sur mon perchoir, maintenant que le train roulait depuis plusieurs heures, la nuit noire barr\u00e9e de lumi\u00e8res mouvantes, subreptices, horizontales du c\u00f4t\u00e9 de la fen\u00eatre, et d&rsquo;un rectangle plus p\u00e2le au-dessus de la porte du compartiment, vert peut-\u00eatre, maintenant que l&rsquo;immobilit\u00e9 de mon corps, et m\u00eame une certaine raideur, avait remplac\u00e9, dans le train filant dans la nuit, dans le noir secou\u00e9 de bruits de roulements, de grincements, saccad\u00e9 de chuintement, dans l&rsquo;obscurit\u00e9 stri\u00e9e d&rsquo;\u00e9clairs horizontaux, par rafales, intermittents, avait remplac\u00e9 l&rsquo;agitation du d\u00e9part, la place \u00e0 trouver pour les bagages en bas sous la banquette, en haut dans le filet vers la fen\u00eatre ou sur le plateau au dessus de la porte (c&rsquo;est-\u00e0-dire au-dessus du couloir qui desservait tout le wagon), avait succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 la distribution des oreillers, \u00e0 la r\u00e9partition des sacs \u00e0 viande entre les occupants du compartiment, mes deux amies, moi-m\u00eame et trois autres voyageurs si discrets qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas laiss\u00e9 d&rsquo;autre trace dans mon souvenir que l&rsquo;occupation compl\u00e8te d&rsquo;un compartiment de nuit, une pr\u00e9sence plus dense que simplement moi et mes amies de voyage (qui sont aussi, et pour l&rsquo;une depuis l&rsquo;enfance, mes amies dans la vie), des respirations superpos\u00e9es dont les rythmes se croisaient, avec parfois un sursaut qui tenait du grognement, mais heureusement personne ne ronflait, sac \u00e0 viande quand on y pense qu&rsquo;elle horreur, et je me raidis davantage alors que le train parti de Prague quelques heures plus t\u00f4t \u00e9tait peut-\u00eatre \u00e0 cet instant t quelque part entre Compi\u00e8gne et Nuremberg, maintenant donc que la tranquillit\u00e9 s&rsquo;\u00e9tait install\u00e9e au c\u0153ur de la ferraille, que les sandwiches \u00e9taient depuis longtemps aval\u00e9s et les all\u00e9es et venues le long du couloir termin\u00e9es, je me demandais comment faire pour r\u00e9cup\u00e9rer la couverture qui avait gliss\u00e9 sans r\u00e9veiller Pascale, Anne-Claire et les trois autres donc, avec qui nous n&rsquo;avions pas engag\u00e9 la conversation au-del\u00e0 des quelques phrases n\u00e9cessaires au partage de l&rsquo;espace sans heurts, peut-\u00eatre parce que nous \u00e9tions trois \u00e0 nous conna\u00eetre d\u00e9j\u00e0, peut-\u00eatre aussi parce que nous venions de passer la semaine la plus marquante de notre vie, historiquement parlant, que nous \u00e9tions d\u00e9j\u00e0 combl\u00e9es de d\u00e9couvertes, qu&rsquo;il n&rsquo;y avait plus de place pour  de nouvelles rencontres \u2013 ce jour-l\u00e0, dans l&rsquo;instant ; notre curiosit\u00e9 de jeunes femmes pour le savoir et pour la vie retrouverait tr\u00e8s vite des espaces int\u00e9rieurs pour en accueillir de nouvelles \u2013 ce voyage retour diff\u00e9rant donc totalement du voyage aller d&rsquo;Anne-Claire o\u00f9 des liens de sympathies s&rsquo;\u00e9taient cr\u00e9\u00e9s dans le compartiment entre filles et gar\u00e7ons, fran\u00e7ais et italiens, et nous avions crois\u00e9s toutes ces personnes \u00e0 plusieurs reprises au d\u00e9tour d&rsquo;une rue de Prague ou \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e d&rsquo;un concert, et je me demande comment cela s&rsquo;\u00e9tait fait, sans t\u00e9l\u00e9phone portable, mais cela s&rsquo;\u00e9tait fait, peut-\u00eatre moins par hasard que par affinit\u00e9 de programmes, les touristes ouest-europ\u00e9ens ayant tous sans doute le m\u00eame trajet, ou \u00e0 peu pr\u00e8s, pour d\u00e9couvrir les capitales, \u00e0 moins qu&rsquo;Anne-Claire n&rsquo;ait pris des rendez-vous avant de descendre sur le quai, car Anne-Claire nous avait rejointes en Tch\u00e9coslovaquie tandis que Pascale et moi \u00e9tions venues depuis Berlin, via Dresde, en compagnie de Nina, et ce jour-l\u00e0 de notre retour, Nina \u00e9tait repartie de son c\u00f4t\u00e9 vers chez elle, vers Berlin, plus t\u00f4t dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi, dans un au-revoir rapide et souriant, nous nous enverrions les photos quand nous les aurions d\u00e9velopp\u00e9es, et nous nous \u00e9cririons sans faute, comme depuis huit ans nous correspondions elle et moi, depuis que la voisine avait su que j&rsquo;\u00e9tudiais l&rsquo;allemand au coll\u00e8ge, elle (Nina) avait une \u00e9criture bleue, pench\u00e9e, en ravins et en sommets, elle cadrait ses photos \u00e0 merveille et dessinait avec beaucoup de d\u00e9licatesse, et alors que maintenant notre train fendait la nuit et les fronti\u00e8res, je revoyais son visage immobile, quatre ans plus t\u00f4t, dans la solitude d&rsquo;une entr\u00e9e de m\u00e9tro o\u00f9 seules ma m\u00e8re et moi (j&rsquo;avais alors dix-sept ans, j&rsquo;\u00e9tais au lyc\u00e9e d\u00e9sormais) avions pass\u00e9 le tourniquet, nous nous \u00e9cririons, c&rsquo;\u00e9tait le seul pont, j&rsquo;\u00e9tais pour elle une fen\u00eatre sur un monde envi\u00e9, diff\u00e9rent du sien, mais la porte de Brandebourg n&rsquo;avait plus, n&rsquo;avait encore de porte que le nom, et elle, Nina, ne pouvait, ne pourrait jamais passer \u00e0 l&rsquo;ouest, avant de descendre sur le quai du m\u00e9tro, je m&rsquo;\u00e9tais retourn\u00e9e, elle toujours immobile, de l&rsquo;intensit\u00e9 dans le regard, mais sans un geste de la main, figures du destin ; et deux ans plus tard, elle l&rsquo;avait pu, venir en France, et nous pourrions maintenant toujours nous r\u00e9unir quand le c\u0153ur nous en dirait, et nous venions maintenant de passer deux grandes semaines ensemble, chez elle d&rsquo;abord, \u00e0 l&rsquo;est du mur d\u00e9fait, et puis \u00e0 Prague dont nous avions appris que le nom signifie &lsquo;seuil&rsquo; en tch\u00e8que, j&rsquo;osai enfin modifier ma position sous le drap blanc mouchet\u00e9 du cartouche SNCF, du moins me le repr\u00e9sentais-je ainsi car \u00e0 cette heure il \u00e9tait noir, comme le filet \u00e0 bagages, les silhouette des dormeurs ramass\u00e9es sur elles-m\u00eames, les rideaux qui masquaient mal la fen\u00eatre et laissaient passer ces traits intermittents de lumi\u00e8re, et mesurais-je quelle chance j&rsquo;avais de me trouver dans ce train-l\u00e0, dans ce sens-l\u00e0, au contact du coton doux des draps sncf, plaisant au toucher, pas comme les fibres synth\u00e9tiques que l&rsquo;on avait parfois comme literie pour le trajet maintes fois effectu\u00e9 les deux derni\u00e8res ann\u00e9es entre Rome et Paris, qui accrochaient aux doigts et voulaient rester coll\u00e9es \u00e0 chaque carr\u00e9 de peau qu&rsquo;elles effleuraient, et alors s\u00fbrement je ne mesurais pas ma chance d&rsquo;\u00eatre dans ces trains dans les deux sens,&nbsp;avec pour seul probl\u00e8me, pour seul inconfort, un sac \u00e0 viande un peux moins lisse, entre Paris et Rome, Rome o\u00f9 j&rsquo;habitais quand le mur est tomb\u00e9, je n&rsquo;y ai pas cru, il avait fallu les lettres de Berlin, les lettres de Varsovie, qui d\u00e9bordaient d&rsquo;autant d&rsquo;incr\u00e9dulit\u00e9 que la mienne, qui n&rsquo;arrivaient pas non plus \u00e0 r\u00e9aliser, et deux ans plus tard j&rsquo;\u00e9tais dans ce train de retour d&rsquo;un voyage moins lointain, Prague est bien plus pr\u00e8s que Rome de Paris, 1000 km  contre 1400, mais bien plus inattendu, pas tout \u00e0 fait deux ans, c&rsquo;\u00e9tait le plein \u00e9t\u00e9, mais dans la nuit le froid me g\u00eanait, et je me d\u00e9cidai \u00e0 ramper vers le filet o\u00f9 se trouvait le sac \u00e0 dos o\u00f9 j&rsquo;avais mon pull, je fis glisser tr\u00e8s lentement le fermoir, pour \u00e9viter le bruit, et les deux rails de la fermeture \u00e9clair se s\u00e9par\u00e8rent, c&rsquo;est fou comme dans le vacarme ambiant, un tout petit zip peut r\u00e9veiller quelqu&rsquo;un, dans le volume sonore \u00e9norme d&rsquo;un train lanc\u00e9 \u00e0 vive allure, un volume de fer, mais ce bruit saccad\u00e9, hach\u00e9, saccad\u00e9, hach\u00e9 et les secousses qui l&rsquo;accompagnent sont paradoxalement assez r\u00e9guli\u00e8res pour finir par nous engourdir d&rsquo;un bercement sifflant, et nous nous endormions confiants, jamais nous n&rsquo;aurions imagin\u00e9 que dix ans plus tard, toutes les lignes de trains de nuit seraient supprim\u00e9es, je m&rsquo;endormais toujours sans probl\u00e8me et j&rsquo;aurais dormi jusqu&rsquo;\u00e0 Paris, jusqu&rsquo;au matin, n&rsquo;\u00e9tait le froid du c\u0153ur nocturne, et plus tard r\u00e9veil strident, mais ce serait plus tard, et le bruit de roulis et de fer nous englobait au point qu&rsquo;on avait cess\u00e9 de le remarquer,&nbsp; nous \u00e9tions dans les entrailles du bruit, nous \u00e9tions le bruit m\u00eame et les secousses du train, nous faisions corps avec lui, et en attrapant le pull, en l&rsquo;enfilant facilement puisque je tenais assise sur la couchette du haut \u2013 en bas ou au milieu j&rsquo;aurais d\u00fb me contorsionner davantage \u2013 je pensais \u00e0 mon grand-p\u00e8re m\u00e9canicien ; pas chauffeur non, le chauffeur \u00e9tait celui qui, derri\u00e8re le m\u00e9canicien, mettait le charbon \u00e0 la chauffe, et les m\u00e9caniciens (donc, mon grand-p\u00e8re) conduisaient les trains, mon grand p\u00e8re dans un panache de vapeur, le sifflet annonce aux passagers d\u00e9barqu\u00e9s au Havre du Paquebot France le d\u00e9part de leur tain pour Paris, et puis noir de charbon, casquette, avec lunettes (on dit \u00ab\u00a0lunettes d&rsquo;aviateur\u00a0\u00bb, jamais de cheminot), combinaison, posant \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une dame en manteau de fourrure blanc sur le quai de la gare Saint-Lazare, sur une photo en noir et blanc prise peut-\u00eatre avant, peut-\u00eatre apr\u00e8s la guerre, enfant cela m&rsquo;\u00e9tait \u00e9galement loin, conserv\u00e9e en tout cas avec les quelques objets \u00e9chapp\u00e9s au bombardement de Sotteville-l\u00e8s-Rouen, \u00e9chapp\u00e9s comment puisque la maison a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite \u00e0 100%, une m\u00e9moire familiale n&rsquo;est finalement qu&rsquo;une ribambelle de bribes, et les miens (avant moi, puis je parler des miens ?) ni personne n&rsquo;\u00e9tait dans la maison, et ma grand-m\u00e8re revanant vers chez elle, revenant d&rsquo;o\u00f9, cette m\u00e9moire dans sa r\u00e9p\u00e9tition, de r\u00e9union de famille en r\u00e9union, de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration, est \u00e9vidente mais fragmentaire, elle sortait peut-\u00eatre d&rsquo;un abri collectif, \u00e0 moins qu&rsquo;elle ne soit all\u00e9e plus loin, et que ce soit dans le buffet d&rsquo;une gare qu&rsquo;elle ait entendu le bulletin d&rsquo;informations que sa m\u00e9moire a retenu, a retransmis jusqu&rsquo;\u00e0 moi, les bombes anglaises ont atteint les usines, leur cible (\u00e0 huit kilom\u00e8tres de chez elle), aucun d\u00e9g\u00e2t civil n&rsquo;est \u00e0 d\u00e9plorer, aucune maison d\u00e9truite \u00e0 Sotteville, elle arrive, et dans &lsquo;aucune&rsquo; il y avait la sienne, elle n&rsquo;avait plus aucune maison, et mon grand-p\u00e8re disait : \u00ab\u00a0La vie d&rsquo;un homme tient dans une valise\u00a0\u00bb, deux couvertures, quelques tickets de rationnement, une carte officielle, le kit du sinistr\u00e9, il disait aussi : \u00ab\u00a0Il valait mieux ne pas savoir ce qu&rsquo;il  y avait dedans\u00a0\u00bb, il ne parlait pas de la valise, mais des trains qu&rsquo;il conduisait pendant la guerre, il parlait peu mon grand-p\u00e8re c&rsquo;\u00e9tait un laconique, mais il m&rsquo;a racont\u00e9 le canon sur la tempe, le soldat allemand lui intimant de continuer malgr\u00e9 le ronronnement des avions qui se rapprochait, ils visaient les lignes, et si ce train \u00e9tait touch\u00e9, plein de munitions, tout aurait saut\u00e9 alentour et lui avec, alors savait-il ou pas ce qu&rsquo;il transportait, quand il disait lignes mon imagination d&rsquo;enfant voyait des poteaux le long des rails, des c\u00e2bles s&rsquo;y balan\u00e7aient, comme \u00e0 travers la vitre des trains que je prenais pour de vrai avec ma grand-m\u00e8re, des compartiments aux si\u00e8ges en tissus et des t\u00eati\u00e8res blanches, et des photos f\u00e2n\u00e9es de paysages de France qui me semblaient tr\u00e8s vieilles, ou bien des trains plus neufs qui s&rsquo;appelaient corails, \u00e0 voitures uniques et banquettes en faux cuir, je pr\u00e9f\u00e9rais je crois, les compartiments c&rsquo;est bon pour les trains de nuit, et je me d\u00e9cidai finalement \u00e0 me risquer \u00e0 la descente, en mettant le pied sur le premier barreau de l&rsquo;\u00e9chelle il fallait faire attention \u00e0 ne pas la d\u00e9crocher de ses anneaux fix\u00e9s \u00e0 la couchette du haut, sinon \u00e7a pendouillait d&rsquo;un seul c\u00f4t\u00e9 et on perdait l&rsquo;\u00e9quilibre, ce n&rsquo;\u00e9tait pas bien grave, on se rattrapait, mais cette fois je remontai la couverture sans heurts, l&rsquo;enroulai autour de moi, le train siffla peut-\u00eatre, la modification de la pression de l&rsquo;air quand le wagon entra sous un tunnel provoqua un blocage douleureux dans mes oreilles, je d\u00e9glutis plusieurs fois pour le faire passer, consciemment, consciencieusement, mon grand-p\u00e8re est mort dans un lit, vieux et serein, entour\u00e9 des siens, a-t-il su finalement ce (ceux ?) qu&rsquo;il avait transport\u00e9s, a-t-il cherch\u00e9, et moi est-ce que je le saurai ou vaut-il mieux ne pas savoir, ou suffit-il de savoir qu&rsquo;il a continu\u00e9 \u00e0 exercer son m\u00e9tier, comme d&rsquo;autres ouvriers, d&rsquo;autres artisans, et des patrons, des fonctionnaires, des paysans, sont-ils tous \u00e9galement les engrenages banals du mal, d&rsquo;une machine assassine, tous ceux qui n&rsquo;ont pas voulu, qui n&rsquo;ont pas os\u00e9, \u00e0 qui le courage a manqu\u00e9 d&rsquo;\u00eatre le grain de sable pour l&rsquo;arr\u00eater, de peur d&rsquo;\u00eatre broy\u00e9, grains de sable tous seuls, qui n&rsquo;ont pas form\u00e9 la plage o\u00f9 les machines s&rsquo;enlisent (ou d&rsquo;autres encores, qui \u00e9taient d&rsquo;accord avec la machine, ou indiff\u00e9rents, c&rsquo;est \u00e7a, indiff\u00e9rents), ou est-ce que, parce qu il conduisait des trains, c&rsquo;est plus concret, \u00e7a va plus loin, mais dans la nuit de mon retour, j&rsquo;\u00e9tais bien loin de ces pens\u00e9es, elle ne faisaient alors que commencer \u00e0 s&rsquo;assembler, j&rsquo;\u00e9tais au seuil de l&rsquo;\u00e2ge adulte, et peut-\u00eatre la m\u00e9moire familiale m&rsquo;avait-elle longtemps tenu lieu de r\u00e9flexion, sauf que c&rsquo;est dans ces ann\u00e9es-l\u00e0, ces mois-l\u00e0, ces semaines de voyage peut-\u00eatre, que s&rsquo;est form\u00e9e ma pens\u00e9e propre, mon identit\u00e9, dans le train de nuit entre Prague et Paris, je ne pensais donc \u00e0 rien de tout cela, ce n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;une mati\u00e8re en train de s\u00e9dimenter, et qui seulement dans les ann\u00e9es suivantes serait le socle d&rsquo;une analyse future, et dans la chaleur retrouv\u00e9e de mon corps sous la couverture, dans le bercement chaotique du train, je m&rsquo;endormis soudain, profond\u00e9ment, comme je peux m&rsquo;endormir, jusqu&rsquo;\u00e0 ce que, ce n&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre pas Strasbourg, ce n&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre pas un retour \u00e0 la premi\u00e8re \u00e9tape, au tout d\u00e9but de mon voyage, c&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre une autre ville \u00e0 la fronti\u00e8re, le contr\u00f4leur entra, il y avait aussi le chef du wagon, un Tch\u00e8que aux angles ronds, d\u00e9sol\u00e9 de la lumi\u00e8re soudaine au plafonnier que le contr\u00f4leur fran\u00e7ais infligeait \u00e0 nous six parce que Pascale et moi, avec notre billet interrail valable deux mois dans toute l&rsquo;Europe sans plus de formalit\u00e9 qu&rsquo;un petit carnet aux lignes tr\u00e8s serr\u00e9es o\u00f9 nous devions indiquer chaque trajet, ville et heure de d\u00e9part, ville et heure d&rsquo;arriv\u00e9e, avant de monter dans tous les trains que nous voulions, et (sauf les trains de nuit) sans r\u00e9servation, ce billet interrail n&rsquo;\u00e9tait pas valable une fois repass\u00e9e la fronti\u00e8re, nous le savions mais nous n&rsquo;avions pu, \u00e0 Prague, nous acquitter d&rsquo;un suppl\u00e9ment au profit de la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise des chemins de fer, nous le f\u00eemes en riant et en bougonnant \u00e0 la fois, il \u00e9tait nuit et le matin, le voyage prendrait fin, mais pas notre vie, \u00e0 la gare de l&rsquo;Est d&rsquo;o\u00f9 tant de vie jadis, tant de vies aussi jeunes que la n\u00f4tre, mais la fleur au fusil, partirent pour de grandes tueries, et le r\u00e9cit fragmentaire de la m\u00e9moire familiale ne dit pas si ce fut l\u00e0 que les deux trains se crois\u00e8rent, celui de l&rsquo;appel\u00e9, ao\u00fbt 1914, en pantalon rouge, \u00e0 la moustache fine, chapelier de son \u00e9tat et p\u00e8re de deux fillettes, il s&rsquo;appelait Joseph, le train de l&rsquo;appel\u00e9 qui partait au front et qui mourut l&rsquo;un des premiers, ou l&rsquo;un des premiers mois de la guerre, et le train de la jeune future veuve, une fillette sur chaque bras, qui arriva trop tard pour l&#8217;embrasser, la l\u00e9gende dit que par la fen\u00eatre ils se virent, lui qui allait mourir, elle qui ne put une derni\u00e8re fois le serrer contre son corps, ni m\u00eame le saluer, les deux bras occup\u00e9s de leur prog\u00e9niture, un train qui partait, un train qui arrivait, dans un mouvement glissant en sens contraires, cin\u00e9matographique, vaut-il mieux \u00eatre le premier ou de dernier mort de la guerre, la l\u00e9gende eut peut-\u00eatre au contraire pour cadre la gare d&rsquo;une ville interm\u00e9diaire, et pas la gare de l&rsquo;Est, avec son grand hall de verre que  viendrait bient\u00f4t d\u00e9corer une fresque gigantesque, \u00ab\u00a0Le d\u00e9part des poilus\u00a0\u00bb, le d\u00e9part de tout le reste, du sinistre XXe si\u00e8cle d&rsquo;o\u00f9 nous esp\u00e9rions revenir maintenant qu&rsquo;avec le mur tomb\u00e9 et les fronti\u00e8res ouvertes, l&rsquo;horizon ne pourrait plus \u00eatre que celui de la paix et de la libert\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;avais choisi la couchette du haut parce qu&rsquo;on y tenait assise, que l&rsquo;arrondi du toit du wagon n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 port\u00e9e de main, m\u00eame en tendant tr\u00e8s haut la main, \u00e0 la diff\u00e9rence du milieu et du bas o\u00f9 un ciel de ska\u00ef brun-orang\u00e9 limitait le d\u00e9cor et la respiration \u2013&nbsp;l&rsquo;avais-je choisie, au fait ? je l&rsquo;occupais certes, mais \u00e0 <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-06-long-trajet-de-nuit\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #06 | long trajet de nuit<\/span><span 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