{"id":59764,"date":"2021-12-02T16:39:08","date_gmt":"2021-12-02T15:39:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=59764"},"modified":"2021-12-05T09:31:43","modified_gmt":"2021-12-05T08:31:43","slug":"autobiographies11","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies11\/","title":{"rendered":"autobiographies #11 |Cinq silhouettes"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"550\" height=\"366\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/8245FDB3-899B-48CF-A584-71406F618CEA.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-59765\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/8245FDB3-899B-48CF-A584-71406F618CEA.jpeg 550w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/8245FDB3-899B-48CF-A584-71406F618CEA-420x279.jpeg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 550px) 100vw, 550px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est toujours la silhouette de L\u00e9on Blum, ou du moins sa repr\u00e9sentation sculpt\u00e9e de la place Voltaire qui s\u2019impose. \u00c0 cause de ce grand et gros manteau \u00e0 chevrons qui transformait son corps en un long c\u00f4ne solide, comme si dessous le corps \u00e9tait conique lui aussi et remplissait toute l\u2019ampleur et la longueur du manteau d\u00e9pourvu de plis, sans doute en raison de sa texture \u00e9paisse et feutr\u00e9e. A cause de ses lunettes aussi, ses lunettes discr\u00e8tes dont les verres aquariumisaient le regard, le brouillaient un peu, l\u2019adoucissaient encore. L\u00e9on Blum, enfin la statue de L\u00e9on Blum, semble s\u2019opposer \u00e0 une bourrasque qui lui souffle dans le dos et d\u00e9ploie son \u00e9charpe suspendue dans les airs m\u00eame sous le soleil d\u2019ao\u00fbt, lui se tenait bien droit et fourrait son cache-nez \u00e0 carreaux marron dans l\u2019encolure de son manteau pour se bien prot\u00e9ger et contrairement \u00e0 Blum, il ne portait jamais de chapeau, mais un b\u00e9ret de laine, comme une majorit\u00e9 des vieux en portaient, avec une \u00e9tiquette de satin rectangulaire cousue dans la cavit\u00e9. Bien \u00e9videmment, il portait moustache, grise et blanche, un peu jaunie aussi, broussailleuse et retombante qui faisait qu\u2019on ne devinait pas ses l\u00e8vres. Et bien souvent, il tenait son b\u00e9ret \u00e0 la main, dans les mains \u00e0 vrai dire, qu\u2019il croisait devant ou derri\u00e8re lui, ce qui lui donnait une allure songeuse, r\u00e9fl\u00e9chie, en attente de quelque chose dont rien n\u2019attestait qu\u2019elle aurait lieu. Aussi quand je vois la silhouette de la statue de Blum, je pense \u00e0 lui, je le vois, il me semble sentir l\u2019odeur l\u00e9g\u00e8re de son manteau mouill\u00e9 par la pluie et la douceur de ses mains.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je la vois dans son ensemble Rodier, un ensemble noir en maille l\u00e9g\u00e8rement brillante, de la rayonne sans doute, compos\u00e9 d\u2019une jupe droite et d\u2019un gilet. C\u2019\u00e9tait ce qu\u2019on appelait sa tenue du dimanche, celle qu\u2019elle r\u00e9servait aux sorties et aux invit\u00e9s, celle qui commandait qu\u2019elle applique sur ses l\u00e8vres un rouge \u00e0 l\u00e8vres plus rouge, plus flamboyant que d\u2019habitude, un peu de rimmel sur ses cils, et deux gouttes de Fleurs de Rocaille derri\u00e8re les oreilles avant d\u2019extirper du profond du placard la bo\u00eete en carton qui contenait ses vernis noirs enroul\u00e9s dans un papier de soie blanc, ses vernis noirs qui la grandissait un peu, car elle \u00e9tait plut\u00f4t petite et un peu pot de yaourt mais la pesanteur de ses vastes paupi\u00e8res aspiraient les regards.<\/p>\n\n\n\n<p>Si fatalement androgyne avec son profil \u00e0 la Tadzio, les m\u00eames boucles blondes qui d\u00e9gringolent sur le front, le regard noir et trop intense de ses yeux p\u00e2les, les hanches fines gain\u00e9es denim, les \u00e9paules un peu tombantes, toujours tr\u00e8s droit cependant, poitrine en avant sous ses chemises prince de Hombourg comme pour affirmer qu\u2019il n\u2019a peur de rien ni personne et peut tout affronter, il avance en faisant claquer les biseaux de ses santiags. Bref, \u00e9trangement blond, \u00e9trangement blanc, \u00e9trangement fin, \u00e9trangement souriant d\u2019un sourire mordant. Implacable.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Un homme oxymore, vulgaire et chic. Il s\u2019annon\u00e7ait par le bruit, sa voix un peu criarde, exultante, son rire tressautant qualifi\u00e9 \u00ab&nbsp;rire de poule&nbsp;\u00bb, sa logorrh\u00e9e \u00e9maill\u00e9e de jurons qui lui faisait costume avant m\u00eame de s\u2019habiller, il traversait l\u2019appartement en slip filet, la peau rouge de s\u2019\u00eatre \u00e9trill\u00e9 sous la douche, puis parfum\u00e9 et tr\u00e8s chic, en costume Brummel, de tergal l\u2019\u00e9t\u00e9, lainage l\u2019hiver, chiffon de soie dans le col, chemise impeccable, pull pastel, chaussures Bally suisse, jamais d\u2019ailleurs. Il disait swet pour sweat, chandail pour pull et sortir en taille, et ses mains fines t\u00e2taient et appr\u00e9ciaient les \u00e9toffes comme seules le font les femmes, et m\u00eame ayant pris avec l\u2019\u00e2ge, il gardait l\u2019\u00e9l\u00e9gance qui lui venait du sang.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle parvenait toujours en d\u00e9pit de la l\u00e9sine o\u00f9 elle \u00e9tait tomb\u00e9e \u00e0 donner le change, \u00e0 sembler bien habill\u00e9e et surtout bien chauss\u00e9e.\u00a0\u00a0Elle avait recours aux boutiques de d\u00e9griff\u00e9s. Son petit chignon d\u2019un faux blond luisant tir\u00e9 fort sur la nuque sautillant au rythme o\u00f9 ses talons poinconnaient le sol, comme vous poin\u00e7onnait son sourire large et dur, son regard sombre et dur comme le jugement dernier et son inexorable beaut\u00e9. Car elle \u00e9tait belle, tr\u00e8s belle jusqu\u2019\u00e0 ses genoux m\u00eame, tr\u00e8s belle du front jusqu\u2019aux doigts de pieds, sans d\u00e9faut aucun, du genre qu\u2019on peut prendre en photo sous n\u2019importe quel angle, tr\u00e8s belle et elle le savait, c\u2019\u00e9tait tout son pauvre avoir, \u00eatre belle en d\u00e9pit de tout et jusqu\u2019\u00e0 tr\u00e8s loin dans l\u2019\u00e2ge, et jusqu\u2019\u00e0 la mort qui la frapp\u00e9e \u00e0 70 ans \u00e0 peine, et alors gisante, son manque de cheveux ramass\u00e9 dans une calotte en lurex lui donnait l\u2019air d\u2019un cardinal, un tr\u00e8s beau cardinal.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est toujours la silhouette de L\u00e9on Blum, ou du moins sa repr\u00e9sentation sculpt\u00e9e de la place Voltaire qui s\u2019impose. \u00c0 cause de ce grand et gros manteau \u00e0 chevrons qui transformait son corps en un long c\u00f4ne solide, comme si dessous le corps \u00e9tait conique lui aussi et remplissait toute l\u2019ampleur et la longueur du manteau d\u00e9pourvu de plis, sans <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies11\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #11 |Cinq silhouettes<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":106,"featured_media":59765,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,3000],"tags":[],"class_list":["post-59764","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographies-11"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59764","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/106"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=59764"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/59764\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/59765"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=59764"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=59764"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=59764"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}