{"id":59770,"date":"2021-12-02T17:31:53","date_gmt":"2021-12-02T16:31:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=59770"},"modified":"2021-12-02T21:48:56","modified_gmt":"2021-12-02T20:48:56","slug":"autobiographies-03-auto-portrait-dun-homme-arbre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-03-auto-portrait-dun-homme-arbre\/","title":{"rendered":"autobiographies #03 | autoportrait d\u2019un homme-arbre"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Ma m\u00e8re ne m\u2019a pas mis au monde. Je suis sorti de son ventre, \u00e9videmment, elle m\u2019a allait\u00e9, matern\u00e9, aim\u00e9, mais elle ne m\u2019a pas mis au monde. Elle m\u2019a donn\u00e9 tout ce qu\u2019un petit \u00eatre humain peut attendre, les clefs et autres outils pour construire ma vie, pour grandir, pour que je trouve ma place dans cet univers, mais elle ne m\u2019a pas mis au monde. Le monde, me direz-vous, n\u2019est qu\u2019une histoire de perception. Une histoire de dimensions aussi. L\u2019animalcule qui vit dans un monde en deux dimensions ne per\u00e7oit pas le microscope du scientifique qui cherche \u00e0 l\u2019observer. Nous, \u00eatres en trois dimensions, ne percevons pas d\u2019autres dimensions. Ou nous ne les comprenons pas. Quand on y parvient, un nouvel univers s\u2019ouvre alors \u00e0 nous. C\u2019est un arbre qui m\u2019a mis au monde. Un olivier.<\/p>\n\n\n\n<p>Un olivier a accouch\u00e9 de moi. L\u2019odeur chaude et ronde de son bois dense m\u2019a envahi depuis mes toutes premi\u00e8res ann\u00e9es. Cette fragrance a imbib\u00e9 mes g\u00eanes. J\u2019y retrouve le confort douillet d\u2019un foetus spirituel, le point de d\u00e9part de ma cosmogonie intime, la porte s\u00e9parant l\u2019ici de l\u2019ailleurs. A la fin de l\u2019automne, lorsque les olives changent de couleurs avant d\u2019\u00eatre recueillies, les premi\u00e8res senteurs d\u2019huile r\u00e9chauffent mon esprit. Un odeur presque sucr\u00e9e tant elle est grasse lib\u00e9rant les ar\u00f4mes du fruit dans l\u2019air de la chapelle qu\u2019abrite sa frondaison. Je me suis nourri de ces vapeurs afin que l\u2019arbre qui \u00e9tait en moi puisse grandir. Que mon bois se durcisse, que mon regard embrasse toutes les dimensions de mon horizon, que les petites feuilles puissent composer par infimes touches l\u2019ombre du tableau impressionniste de mes r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p>Une feuille d\u2019olivier est une goutte. De celles qui remplissent les oc\u00e9ans. Une surface douce et laiteuse quand elle est verte mais cassante comme du verre quand elle a perdu ses pigments. Une feuille d\u2019olivier est une bouche dont les l\u00e8vres sont s\u00e9par\u00e9es par une nervure droite et imp\u00e9rieuse. Elle n\u2019est ni un sourire, ni une larme. Elle est la bouche qui aime sans expression. Une bouche \u00e0 embrasser. Une bouche qui m\u2019a murmur\u00e9 tant de secrets, qui m\u2019a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 tant de myst\u00e8res, qui m\u2019a si grands ouvert les yeux. Un bouche qui m\u2019a appris le monde, qui m\u2019a enseign\u00e9 la libert\u00e9 dans l\u2019immobilit\u00e9. Savoir \u00e9couter derri\u00e8re les paroles, voir derri\u00e8re l\u2019horizon, comprendre derri\u00e8re la logique. Savoir sentir au-del\u00e0 des odeurs et entendre battre d\u2019autres coeurs au-del\u00e0 des siens. Un olivier m\u2019a mis au monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet arbre n\u2019a pas d\u2019\u00e2ge. Comme tous les oliviers. Il est le plus souvent impossible de compter les stries annuelles dans l\u2019\u00e9paisseur du tronc quand on le coupe \u00e0 cause de sa forme creuse. Et puis, on ne coupe pas un arbre pour conna\u00eetre son \u00e2ge. Tout au plus distingue-ton, chez les oliviers, les arbrisseaux, les arbres adultes et les vieux sages. Le mien, celui qui est moi, est adulte depuis des dizaines d\u2019ann\u00e9es et file tout droit vers une sagesse s\u00e9culaire. Il est situ\u00e9 \u00e0 flanc de colline, sur une large restanque qui abrite aussi des tub\u00e9reuses, des an\u00e9mones et des violettes. Mais surtout des cistes, du thym et du romarin. Il c\u00f4toie aussi nombre de pins et de ch\u00eanes kerm\u00e8s ainsi que quelques ch\u00eanes pubescents. Chose \u00e9tonnante : il est expos\u00e9 plein nord. D\u2019habitude, les oliviers n\u2019aiment pas le froid soufflant du nord, il n\u2019aiment pas regarder le Mistral en face. Moi, j&rsquo;aime.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre Calanques et Garlaban, entre le souffle de Pagnol et les soupirs de Giono, mon arbre regarde le monde. La cigale y chante tout l\u2019\u00e9t\u00e9 et la fourmi s\u2019en fout. Le sanglier y joue \u00e0 cache-cache avec le chasseur impatient. Le renard y creuse un profond terrier, toujours en qu\u00eate de son tr\u00e9sor enfoui. L\u2019abeille attend d\u2019y go\u00fbter le pollen de ses fleurs mais elles sont si \u00e9ph\u00e9m\u00e8res qu\u2019elle perd patience. La grive y d\u00e9robe quelques fruits m\u00eame si elle pr\u00e9f\u00e8re les boules du cade voisin. Certains \u00e9t\u00e9s, la mouche y pique sa subsistance dans les olives qui l\u2019abritent. Et l\u2019homme que je suis, l\u2019autre moi, y dort \u00e0 son pied, allong\u00e9 sur le sol, les bras derri\u00e8re la t\u00eate en guise d\u2019oreiller. Une longue tige d\u2019herbe sort de ma bouche et fait office d\u2019antenne pour capter les ondes du monde. Pendant que, sur l\u2019\u00e9cran de mes paupi\u00e8res ferm\u00e9es, se joue la mati\u00e8re de mes r\u00eaves.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis un homme-olivier. Morphotype m\u00e9diterran\u00e9en sans l\u2019ombre d\u2019un doute. Pas tr\u00e8s grand, plut\u00f4t court sur pattes, rabl\u00e9 et musculeux. Je suis n\u00e9 dans la garrigue. Pour la partie visible, un tronc noueux et puissant, les bras tendus vers le ciel, des branches taill\u00e9es vers l\u2019ext\u00e9rieur pour offrir au soleil la plus grande ouverture afin que ses rayons caressent bourgeons, fleurs et fruits. Pour embrasser la chaleur. Au printemps, lorsque le rouge-gorge me traverse sans arr\u00eater son vol, je tiens la promesse d\u2019un \u00e9panouissement g\u00e9n\u00e9reux. Par contre, pour la partie invisible, je suis une id\u00e9e silencieuse. Je suis taiseux, je parle rarement mais j\u2019imagine loin. M\u00eame si le pin adolescent me domine avec insolence et danse dans le souffle septentrional de ses longues branches souples et agiles, je vois bien au-del\u00e0 de ses agitations pu\u00e9riles. J\u2019entends battre le coeur des anciens dieux de la Gr\u00e8ce antique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019invisible d\u2019un arbre tient dans la terre \u00e0 laquelle il est ancr\u00e9. La magie vient d\u2019en-bas. Sous le sol, les racines assurent la connexion avec l\u2019ordre du monde. Ou plut\u00f4t son d\u00e9sordre. Ce chaos duquel \u00e9merge toutes formes de vies. Et les arbres veillent. Ils sont les sentinelles de l\u2019univers, les liens qui unissent chacun des \u00e9l\u00e9ments terrestres aux autres dimensions. Parmi les arbres, l\u2019olivier est un sage. Il n\u2019a pas besoin de se regrouper en for\u00eats pour exister. Tout au plus, l\u2019homme le cultive-t-il dans des champs comme on assemble les pages d\u2019un livre. Avec ordre, application et esp\u00e9rance. L\u2019olivier que je suis veille sur le vent du Nord, m\u2019assurant du rythme de sa respiration. Je r\u00e9colte les larmes des coups de vent que l\u2019automne lib\u00e8re dans ses temp\u00eates soudaines. Je salue la chaleur du soleil \u00e0 son z\u00e9nith, br\u00fblant, \u00e9touffant, comme les perles de ros\u00e9e qui pointent sur mes feuilles dans l\u2019aube hivernale.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis un olivier.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"638\" height=\"453\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/old-olive-tree-1515392-638x453-2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-59772\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/old-olive-tree-1515392-638x453-2.jpg 638w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/old-olive-tree-1515392-638x453-2-420x298.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 638px) 100vw, 638px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ma m\u00e8re ne m\u2019a pas mis au monde. 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