{"id":59777,"date":"2021-12-02T18:09:50","date_gmt":"2021-12-02T17:09:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=59777"},"modified":"2021-12-02T19:12:18","modified_gmt":"2021-12-02T18:12:18","slug":"autobiographie-4-les-lieux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-4-les-lieux\/","title":{"rendered":"autobiographies #04 |\u00a0les lieux"},"content":{"rendered":"\n<p>On prend l\u2019autobus pour s\u2019y rendre. Rester sur la plate-forme, aspirer le vent, voir d\u00e9filer les immeubles en pierre blanche parfois sculpt\u00e9s. J\u2019aurais voulu comme le contr\u00f4leur tirer sur la chaine pour diriger la mont\u00e9e et la descente des passagers.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Les derniers autobus \u00e0 plate-forme disparaissent le 23 janvier 1971. Leur suppression a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9e pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9 &#8211; certains ont parcouru plus de 2 millions et demi de kilom\u00e8tres -, mais aussi \u00e9conomiques, les nouveaux autobus ne n\u00e9cessitant qu\u2019un seul agent de la R.A.T.P.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sentons-nous les regards admiratifs de nos parents devant les immeubles cossus des beaux quartiers autour du bois de Vincennes ? Les avenues&nbsp; deviennent rues, moins d\u2019arbres, de petites maisons.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Fontenay sous bois.Trottoirs en terre d\u00e9limit\u00e9s par de larges bordures de granite, caniveaux en creux trou\u00e9s aux coins de rue par d\u2019immenses bouches d\u2019\u00e9gout.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On arrive \u00e0 un minuscule pavillon en briques dans un quartier ouvrier. \u00c9poque o\u00f9 le 93 n\u2019\u00e9tait pas gangr\u00e9n\u00e9 par les tours.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00b0 23, l\u2019entr\u00e9e,&nbsp; au milieu de&nbsp; deux murs bas surmont\u00e9s de tiges m\u00e9talliques vert fonc\u00e9, termin\u00e9es par des pointes coniques comme des harpons. Il&nbsp; faut sonner, et l\u00e0 s\u2019encadre une silhouette aussi large que la porte, bien plus haute, v\u00eatue d\u2019une blouse grise boutonn\u00e9e. On se recule pour ne pas se cogner le visage contre le ventre pro\u00e9minent. C\u2019est l\u2019oncle \u00c9mile, un g\u00e9ant, ogre moustachu au b\u00e9ret noir. Derri\u00e8re lui, petits poucets, nous montons les trois marches du perron abrit\u00e9es par une marquise en verre. La maison n\u2019est s\u00e9par\u00e9e de la cl\u00f4ture que par quelques m\u00e8tres. Des galets d\u00e9limitent de chaque cot\u00e9 de ch\u00e9tifs massifs fig\u00e9s par l\u2019hiver.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous grattons nos chaussures boueuses avant d\u2019entrer. \u00c0 droite, s\u2019alignent des paires de patins en feutre de diff\u00e9rentes tailles. J\u2019aime y poser mes&nbsp; pieds pour me&nbsp; laisser glisser sur le carrelage aux dessins g\u00e9om\u00e9triques noirs et blancs du couloir s\u00e9parant la maison en deux vers la salle \u00e0 manger, salon. Premier regard pour v\u00e9rifier si les deux \u00e9cureuils roux, empaill\u00e9s, queue en panache, sont bien l\u00e0. Nous nous asseyons sur des chaises, l\u2019oncle cal\u00e9 dans son fauteuil.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, elle arrive de la cuisine, toute menue, un doux visage fin qui fait penser \u00e0 une souris, son chignon gris maintenu par des peignes en nacre. Malgr\u00e9 cela des m\u00e8ches d\u00e9bordent, s\u2019enroulent sur ses joues accentuant sa bont\u00e9. Elle marche \u00e0 petits pas, l\u00e9g\u00e8rement vout\u00e9e, pas seulement \u00e0 cause du plateau en bois tapiss\u00e9 d\u2019un napperon en dentelles portant de petits verres \u00e0 pied biseaut\u00e9s. M\u00eame sans plateau, elle semble affaiss\u00e9e comme bossue. Elle trottine plut\u00f4t qu\u2019elle ne marche.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ils n\u2019ont pas d\u2019enfants. Cela nous intrigue, m\u00eame en m\u00eame temps, il y a une telle disproportion&nbsp; physique entre eux&nbsp; ! Nous avons droit aux g\u00e2teaux secs et \u00e0 un sirop \u00e0 partir de cr\u00e8me de cassis. Parfois des madeleines dont le parfum \u00e0 la fleur d\u2019oranger nous saisit d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9changes de nouvelles, d\u2019abord sur la famille : \u00ab&nbsp;Tu as des nouvelles de Joseph ?&nbsp;\u00bb Joseph, notre papi, le fr\u00e8re d\u2019\u00c9mile. Puis les notes des enfants. Nos parents en sont fiers. Suivent des conversations o\u00f9 il est question de meetings, de syndicats, de parti communiste, l\u2019oncle s\u2019enflamme , sa moustache noire tressaute.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Vous voulez aller jouer dehors les enfants ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Oui.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons&nbsp; \u00e9puis\u00e9 nos regards \u00e0 chercher ce qui avait pu changer depuis la derni\u00e8re fois. Nous&nbsp; nous sommes disput\u00e9s ( \u00e0 voix basse) \u00e0 propos du d\u00e9compte&nbsp; des m\u00e9dailles&nbsp; sur les uniformes de militaires au regard triste ou bombant le torse, fig\u00e9s dans leurs cadres argent\u00e9s \u00e0 motifs de fleurs ou arabesques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous&nbsp; fon\u00e7ons&nbsp; dans le couloir, traversons&nbsp; la maison, de la rue vers la cour arri\u00e8re. Notre p\u00e8re se l\u00e8ve, d\u00e9croche nos v\u00eatements, \u00e9charpes, bonnets, du porte-manteau bistrot en bois. Referme derri\u00e8re nous la porte donnant sur la petite cour.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Soyez sage les enfants.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Trois marches, on s\u2019assoit, aucun jouet, pas un ballon. Au fond,&nbsp; la remise, on chasse le givre pour voir par la verri\u00e8re l\u2019int\u00e9rieur :&nbsp; marteaux, hache, scies \u2026 Interdiction d\u2019entrer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le c\u00f4t\u00e9, le long du mur, le v\u00e9lo de l\u2019oncle.&nbsp; On ne s\u2019approche pas de peur de se salir. Le v\u00e9lo de notre p\u00e8re a de&nbsp; la graisse, une graisse transparente pour huiler la cha\u00eene.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, on attend, on imagine, on se raconte des histoires. Pourquoi n\u2019ont-ils pas d\u2019enfants ? Ce g\u00e9ant est-il un peu ogre ? Un chat noir s\u2019approche, il veut entrer,&nbsp; on essaye de l\u2019attraper, il s\u2019enfuit apeur\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 gauche de la remise, les W.C. au fond de la cour. Porte en bois grise ferm\u00e9e par une petite targette. On y va \u00e0 tour de r\u00f4le malgr\u00e9 mal forte odeur qui s\u2019en d\u00e9gage. \u00c7a on a le droit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Avant que la nuit tombe, notre p\u00e8re vient nous chercher. On va partir, d\u00eetes \u00ab&nbsp;Au revoir&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Par la porte entr\u2019ouverte de la chambre, j\u2019aper\u00e7ois la machine \u00e0 coudre \u00e0 p\u00e9dale sur sa table en bois verni, la m\u00eame que celle de ma grand-m\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Un dernier bonbon donn\u00e9 par la tante qui nous serre contre sa blouse \u00e0 carreaux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Vous les g\u00e2tez !<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019oncle nous&nbsp; raccompagne. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0&nbsp; bient\u00f4t ! \u00c9crivez pour donner des nouvelles !<\/p>\n\n\n\n<p>LE 29 novembre 2021<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On prend l\u2019autobus pour s\u2019y rendre. 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