{"id":60055,"date":"2021-12-06T15:38:02","date_gmt":"2021-12-06T14:38:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=60055"},"modified":"2021-12-08T16:53:02","modified_gmt":"2021-12-08T15:53:02","slug":"autobiographie-06-cigarettes-de-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-06-cigarettes-de-nuit\/","title":{"rendered":"autobiographies #06 | cigarettes de nuit"},"content":{"rendered":"\n<p>Le visage face \u00e0 la vitre, face \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9 au-del\u00e0 qui renvoyait la lumi\u00e8re blafarde du plafonnier et, \u00e0 contre-jour, le reflet mang\u00e9 de bu\u00e9e \u00e0 chaque expiration, le regard barr\u00e9 par la pliure de la fen\u00eatre, l\u00e0 o\u00f9 vers le haut on pouvait ouvrir en bascule une partie de la vitre pour respirer un peu, l\u2019air froid entrait alors glacer les fronts pliss\u00e9s, la racine des cheveux (certains portaient une casquette ou un bonnet pour \u00e9viter la sensation, d\u2019autres remontaient le col mais ce n\u2019\u00e9tait pas suffisant), les doigts, jaunis et bl\u00eames, o\u00f9 tenait la cigarette, entre l\u2019index et le majeur, entre le pouce et l\u2019index pinc\u00e9s ou plus rarement et mani\u00e8re de faire l\u2019original entre le majeur et l\u2019annulaire, dans la cadence visc\u00e9rale, le galop r\u00e9gulier de la machine, on parlait \u00e0 peine pour demander du feu, on soufflait la fum\u00e9e sur le reflet incandescent et les apparitions de pilonnes qui, un fragment de secondes, surgissaient sous la lumi\u00e8re des r\u00e9verb\u00e8res et s\u2019\u00e9vanouissaient aussit\u00f4t dans la nuit pour r\u00e9appara\u00eetre \u00e0 l\u2019identique quelques secondes plus tard, aper\u00e7us dans le mouvement fuyant, d\u2019un poteau \u00e0 l\u2019autre, tous identiques, les longueurs de quais de temps en temps, aval\u00e9es, les panneaux de villes inconnues \u00e0 la typographie liss\u00e9e, routini\u00e8re, qui dit bien le panneau de ville, qu\u2019on tentait de saisir d\u2019un coup d\u2019\u0153il mais, aval\u00e9 aussi, oubli\u00e9 aussit\u00f4t (ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un nulle part entre le d\u00e9part et l\u2019arriv\u00e9e), les yeux n\u2019avaient pas le temps, entre deux, de s\u2019habituer pour sonder l\u2019obscurit\u00e9, rep\u00e9rer \u00e0 la vol\u00e9e dans le paysage, les phares des voitures, les lampadaires d\u2019un bord de route de campagne, les yeux des chats phosphorescents, les lueurs entre les volets mi-clos, les n\u00e9ons d\u2019une gendarmerie, quelquefois quand m\u00eame la lumi\u00e8re intermittente d\u2019un gyrophare parvenait \u00e0 percer la monotonie du clignotement des pilonnes pour faire saillir le monde du dehors dans le couloir du wagon, dans le regard et l\u2019imagination de ceux qui fumaient, l\u00e0, debout, plant\u00e9s dans leurs baskets, amortissant le d\u00e9hanchement du train dans une sorte de balancement nonchalant, l\u2019air de ne pas s\u2019en soucier, d\u2019\u00e9pouser les cahots naturellement comme si le corps \u00e9tait n\u00e9 sur ressorts, pour voyager en train ou en bateau, le corps blas\u00e9 de ces roulis, qui en prend son parti (qu\u2019y a-t-il de mieux \u00e0 faire\u00a0?) et dodelinant des jambes, des hanches, puis des \u00e9paules et de la t\u00eate, l\u00e9g\u00e8rement, dans une vague ascendante qui escalade l\u2019\u00e9difice corps jusqu\u2019\u00e0 son sommet, sans heurt, except\u00e9 quand le train donne un coup sec, alors l\u00e0 les mains &#8211; dont une \u00e9tait peut-\u00eatre dormante dans la poche &#8211; ont un sursaut r\u00e9flexe et cherchent \u00e0 s\u2019agripper, parfois \u00e0 la poign\u00e9e de la vitre, parfois \u00e0 la porte du compartiment ou appuy\u00e9s sur les cloisons, le couloir assez petit pour se caler avec les pieds de chaque c\u00f4t\u00e9 s\u2019il le faut, ou sur l\u2019\u00e9paule du voisin, avec qui on partage la pause cigarette, l\u2019haleine goudronn\u00e9e, le go\u00fbt de la fum\u00e9e dans l\u2019air froid de la nuit, l\u2019odeur de cette cigarette dans un couloir de wagon o\u00f9 des milliers de cigarettes ont laiss\u00e9 d\u00e9j\u00e0 leur empreinte incrust\u00e9e dans le rev\u00eatement caoutchouteux du sol, dans le tissu lisse et marron des couchettes, que l\u2019on emporte dans nos bagages o\u00f9 que l\u2019on descende. Elle a une odeur et un go\u00fbt bien particuliers, cette cigarette de 4 heures du matin, fum\u00e9e debout le nez coll\u00e9 \u00e0 la vitre dans le couloir d\u2019un wagon, en silence, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, quand le sommeil est d\u00e9sertique parce que c\u2019est le dernier trajet, parce qu\u2019on rentre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le visage face \u00e0 la vitre, face \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9 au-del\u00e0 qui renvoyait la lumi\u00e8re blafarde du plafonnier et, \u00e0 contre-jour, le reflet mang\u00e9 de bu\u00e9e \u00e0 chaque expiration, le regard barr\u00e9 par la pliure de la fen\u00eatre, l\u00e0 o\u00f9 vers le haut on pouvait ouvrir en bascule une partie de la vitre pour respirer un peu, l\u2019air froid entrait alors <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-06-cigarettes-de-nuit\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #06 | cigarettes de nuit<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":402,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,2915],"tags":[159,676],"class_list":["post-60055","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographies-06","tag-nuit","tag-train"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60055","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/402"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=60055"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60055\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=60055"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=60055"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=60055"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}