{"id":6056,"date":"2019-09-30T13:21:49","date_gmt":"2019-09-30T11:21:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=6056"},"modified":"2019-10-20T19:38:10","modified_gmt":"2019-10-20T17:38:10","slug":"lobjet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lobjet\/","title":{"rendered":"06. Objet"},"content":{"rendered":"\n<p>Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;objet o\u00f9 poser ma m\u00e9moire. Tel ou tel livre, peut-\u00eatre, sur une biblioth\u00e8que, ou ce dictionnaire abandonn\u00e9 sur le si\u00e8ge bleu du TER pour lire en langue de roman de Leonardo Sciascia, m&rsquo;abandonnant alors aux seuls rythmes des mots bien souvent inconnus. Comme eux, je suis \u00e9perdument abandonn\u00e9e sur le chemin du monde. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;objet qui d\u00e9livre m\u00e9moire, mienne ou sienne, en un dialogue sans lettres. Clignerait-il un \u0153il complice et dirait-il \u00e9coute-moi, j&rsquo;ai un murmure \u00e0 te raconter, un souffle, une couleurs, quelques notes \u00e9parses dans la vie des hommes, je ne saurais le dire, l&rsquo;entendre, l&rsquo;\u00e9crire \u00e0 moi-m\u00eame ou \u00e0 toi. Rien \u00e0 prendre dans les mains. Tout \u00e0 serrer bien fort dans ses bras et \u00e0 laisser s&rsquo;envoler vers le ciel la m\u00e9moire, cette belle oublieuse. M\u00e9moire d&rsquo;un violoncelle. Dans le silence. Tu l&rsquo;avais oubli\u00e9. Il \u00e9tait l\u00e0. Je n&rsquo;ai pas d&rsquo;objet o\u00f9 poser ma m\u00e9moire, o\u00f9 poser cet inconstant du soi. Peut-\u00eatre dans l&rsquo;ombre, derri\u00e8re une porte, dans l&rsquo;anfractuosit\u00e9 de l&rsquo;instant, comme un livre sur le rayon d&rsquo;une biblioth\u00e8que que l&rsquo;on n&rsquo;ouvre plus, ce dictionnaire abandonn\u00e9 sur le si\u00e8ge bleu d&rsquo;un TER pour lire en langue ce roman de Leonardo Sciascia, m&rsquo;abandonnant avec lui, m&rsquo;abandonnant alors au seul rythme des mots. J&rsquo;ai la m\u00e9moire en friches, \u00e9perdument abandonn\u00e9e sur le chemin du monde. Elle musarde et folette dans un presque dialogue, sans lettres, mais sous ce regard, surpris, intense, craintif, h\u00e9sitant que l&rsquo;on pose, un jour, sur l&rsquo;objet, lui qui cligne d&rsquo;un \u0153il, complice, t&rsquo;invite du regard, invite au regard, murmure \u00e0 te dire et \u00e0 se raconter. Il a un souffle. Il ravive ses couleurs. Il sort d&rsquo;un silence assoupi, un r\u00eave qu&rsquo;il a de toi. Ce ne sont encore que notes \u00e9parses qui glissent sur tes mains qui n&rsquo;ont rien \u00e0 saisir mais \u00e0 serrer si fort dans un embrassement de bras, le vent, les nuages, la pluie, la chaleur estivale dans le chant des cigales. Et vers le ciel voir s&rsquo;envoler les notes d&rsquo;un violoncelle, ce r\u00e2p\u00e9 des crins sur la corde, ce cliquetis des doigts qui vont rattraper la note &#8211; note comme nuit italienne -, la fine poussi\u00e8re blanche de la colophane comme \u00e9toiles sur les lueurs acajou et fauves du violoncelle. Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;objet o\u00f9 poser ma m\u00e9moire. Dans le silence, dans ce repli du monde, ce grenier, tu la retrouves, derri\u00e8re des v\u00eatements que l&rsquo;on ne met plus depuis longtemps. C&rsquo;est cela. Je ne suis m\u00e9moire. Je ne suis que lieux. J&rsquo;\u00e9cris sur eux \u00e0 longueur des jours, remonte leur escaliers, me pose dans un coin de leurs pi\u00e8ces. Je pousse d\u00e9licatement une porte et observe si j&rsquo;y suis. Non, je n&rsquo;y suis pas et me voil\u00e0 soulag\u00e9. Une main ouvre l&rsquo;ante d&rsquo;une armoire, \u00e9carte les chiffons d&rsquo;habits et per\u00e7oit la grosse trame de toile couleur moutarde ternie comme elle a toujours \u00e9t\u00e9, toucher chaud, familier. Les attaches sont ouvertes d\u00e8s qu&rsquo;il est pos\u00e9. Il fait peine \u00e0 voir avec ses cordes d\u00e9glingu\u00e9es, clochard sans partition, enfuie, arrach\u00e9e du pupitre, noy\u00e9e dans l&rsquo;obscurit\u00e9, brusquement. Quelle voix pourrait-il avoir d\u00e9sormais? Son \u00e2me &#8211; tu la cherches &#8211; son \u00e2me est recroquevill\u00e9e, mais intacte, dans un coin de la caisse, nue, lisse, fra\u00eeche. Notes \u00e9parses, maladroites. Rauques. La r\u00e9paration \u00e0 l&rsquo;une des chevilles est une cicatrice sur ce corps paralys\u00e9, la moulure refaite, un balafre. Non. Non. Ce sont ses rides plus que ses failles. Tous les gestes de sa vie. De petits insectes mangeurs de bois ont laiss\u00e9 deux traces nettes. Le c\u0153ur souffre. Infinitude perdue. Echo. Sous le regard, le vernis reluit. Le bois fait courir le long de ses veines les ors et les rouges de ses ans, sa lymphe remonte. Le souffle encore court, s&rsquo;apaise. Un dialogue veut se dire, long, silencieux. Sous ton regard, il s&rsquo;offre. Il t&rsquo;attendait. Il m&rsquo;attend. Silence, encore. Pudeur retenue dans l&rsquo;\u00e9merveillement. Et puis, du bout des doigts, \u00e0 peine, en demandant la permission, j&rsquo;effleure, juste juste, ce corps de bois. Qui d&rsquo;autre que lui le touchait? Un de ces rares moments, quand il s&rsquo;\u00e9tait tu. Monte alors le long des phalanges, des mains, du bras jusqu&rsquo;\u00e0 cet immat\u00e9riel de soi, cette musique, ces notes, cette lumi\u00e8re dans la pi\u00e8ce, lieu de tous les lieux o\u00f9 il jouait, o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais l\u00e0 assise \u00e0 \u00e9couter ce rituel des gestes. Mais surtout surtout, la musique en symphonie sonore de mondes rendus accessibles qui vibraient sous mes yeux. Je n&rsquo;ai pas de m\u00e9moire. Ce n&rsquo;est pas moi qui \u00e9cris. C&rsquo;est la voix du temps, des impressions am\u00e8res et douces qui trouvent leurs mots dans un lieu, un heure o\u00f9 se corps erre et s&rsquo;\u00e9gare, marche et s&rsquo;abandonne aux soupirs du monde. Elle entre ici ou l\u00e0, trouve un objet o\u00f9 s&rsquo;arr\u00eater, un regard o\u00f9 faire briller la joie et les pleurs. Je suis un crin de cheval cass\u00e9 au bout de cet archet mais aussi une musique qui vibrera toujours dans les fibres du bois de ce violoncelle, musique venue \u00e0 toi juste par l&rsquo;\u00e9ph\u00e9m\u00e8re toucher, un jour, l\u00e0, une \u00e9tincelle entre deux vies muettes qui s&rsquo;admirent.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"700\" height=\"465\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/avignon09132.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-6067\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/avignon09132.jpg 700w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/07\/avignon09132-420x279.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 700px) 100vw, 700px\" \/><figcaption>Avignon (c) SAP<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;objet o\u00f9 poser ma m\u00e9moire. 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