{"id":60684,"date":"2021-12-08T10:02:20","date_gmt":"2021-12-08T09:02:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=60684"},"modified":"2021-12-08T10:02:21","modified_gmt":"2021-12-08T09:02:21","slug":"face-a-lamer-ecrire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/face-a-lamer-ecrire\/","title":{"rendered":"Face \u00e0 l&rsquo;amer \u00e9crire."},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"960\" height=\"640\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/Brise-lame.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-60695\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/Brise-lame.jpg 960w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/Brise-lame-420x280.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/Brise-lame-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 960px) 100vw, 960px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Elle est assise sur le banc face \u00e0 la mer. Elle a les jambes trop courtes. Elle les balance dans le vide. Elle fixe les pav\u00e9s jaunes de la digue. Elle voudrait que Miette soit avec elle. Elle est leur seule enfant. Elle n\u2019a personne pour jouer. Elle se raconte des histoires. Dans sa t\u00eate il y a plein d\u2019enfants qui lui demandent pour jouer. Elle n\u2019a pas entendu la question pos\u00e9e par sa m\u00e8re. Elle lui fait r\u00e9p\u00e9ter. Elle \u00e9tait partie ailleurs. Elle est tir\u00e9e par la main qui emprisonne la sienne. Ses pieds touchent brutalement les pav\u00e9s jaunes et \u00e7a crissent sous les semelles de ses chaussures. Elle demande si Miette pourra les rejoindre bient\u00f4t. Elle \u00e9crit face \u00e0 la mer. Elle a laiss\u00e9 le chien \u00e0 Rachel. Elle lui a laiss\u00e9 des instructions. Elle ne reste qu\u2019une semaine pas plus. Sans elle le chien refuse de se nourrir. Elle rentrera mercredi pour ne pas rater son rendez-vous hebdomadaire. Elle retrouve Odile en ville. Elle l\u2019a connue au pensionnat. Des ann\u00e9es qu\u2019elle est sa meilleure amie. Elle l\u2019est rest\u00e9e, malgr\u00e9 le drame qui l\u2019a frapp\u00e9. D\u2019autres se seraient \u00e9loign\u00e9s. Odile est fig\u00e9e dans le malheur. M\u00eame si elle vient manger des g\u00e2teaux dans le plus chic de salon de th\u00e9 de Li\u00e8ge. Elle a achet\u00e9 des cartes postales. La premi\u00e8re qu\u2019elle choisit dans la s\u00e9rie sera pour Odile. Sur chacune elle \u00e9crit un texte diff\u00e9rent. Elle utilise un Bic qu\u2019elle transporte dans son sac. Elle \u00e9crit d\u2019une grande \u00e9criture sans h\u00e9sitation. Les lettres majuscules avec les boucles qui s\u2019\u00e9crivent toutes rondes, malgr\u00e9 les mouvements rapides et brusques. Elle regarde passer les gens, quand elle en a assez de lire. Elle a toujours un livre dans son sac. Elle relit Guerre et paix. Elle se demande si le chien accepte de manger. Elle tape \u00e0 la machine un texte qui se refuse. Elle a l\u2019id\u00e9e de rassembler ici des <em>elle<\/em> diff\u00e9rents comme papillons disparates \u00e9pingl\u00e9s dans un cadre de verre. Elle veut qu\u2019elles apparaissent dans ce texte comme elles se pr\u00e9sentent dans un de ses trois livres, au d\u00e9tour d\u2019une page. Elle tient \u00e0 ce que pas une n\u2019\u00e9crase l\u2019autre. Elle veillera \u00e0 sauvegarder entre leur pr\u00e9sence un certain \u00e9quilibre, illusion d\u2019\u00e9quit\u00e9 restaur\u00e9e quand l\u2019une \u00e0 tant dominer l\u2019autre. Elle pense au terme emprise. Elle tourne autour de ce mot. Elle le regarde imprim\u00e9 sur l\u2019\u00e9cran depuis le cliquetis de ses doigts. Elle est assise en face. Elle est \u00e0 part. Elle n\u2019a aucune appartenance familiale. Elle a froid. Elle se l\u00e8ve pour poser une main sur le radiateur. Elle se rassied dans son fauteuil. Elle \u00e9coute. Elle pr\u00eate son temps par tranche de 45 minutes et son oreille aussi. Elle est personnage de l\u2019ombre, m\u00eame dans le premier livre. Elle n\u2019est la m\u00e8re de personne. Elle passe. Elle est destin\u00e9e \u00e0 \u00eatre de passage. Elle laisse dans son sillage pr\u00e9sence comme une incarnation de quelque chose qui manquait dans le corps assis en face. Elle se l\u00e8ve. Elle ouvre la porte au chat qui veut sortir. Elle a achet\u00e9 une maison dans le sud pour le jour o\u00f9 ils prendront leur retraite. Son mari y fait des travaux d\u2019embellissement en attendant de pouvoir y vivre. Elle n\u2019a jamais assez chaud. Elle d\u00e9teste les hivers du Jura. Elle met son cabinet en location. Elle part \u00e0 la retraite. Elle quitte la maison et le jardin avec la mare et les carpes goy. Elle retrouve dans la nouvelle maison la chaleur d\u2019Oran, l\u00e0 o\u00f9 elle est n\u00e9e, la ville qu\u2019ils ont d\u00fb quitter. Elle laisse \u00e0 ses patients des mots ressources. Elle s\u2019appuie sur eux. Les mots pr\u00eat\u00e9s, elle peut les emporter. Les mots dits par elle en face, elle les a achet\u00e9s. Elle a pos\u00e9 quatre billets de 20 \u20ac dans la paume de sa main. Elle est debout. Elle attend un autre rendez-vous. Elle emporte aussi d\u2019autres mots. Des mots qui ne lui appartiennent pas. Elle vole un peu de son histoire. Elle les retrouve dans son livre. Elle se demande si elle a le droit. Elle nie sa responsabilit\u00e9. Ils se sont mis l\u00e0 tous seuls, comme s\u2019ils avaient rebondi d\u2019une histoire \u00e0 l\u2019autre. Elle n\u2019a rien pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9. Elle tape sur le clavier mauve berc\u00e9e par le mart\u00e8lement \u00e9nerv\u00e9 sans jamais regarder ce qu\u2019elle \u00e9crit. C\u2019est pour \u00e7a. Elle n\u2019\u00e9crit plus \u00e0 la main, parce qu\u2019elle a tout le temps de voir les mots qui se posent un \u00e0 un. Elle \u00e9crit d\u2019une \u00e9criture affirm\u00e9e avec des majuscules \u00e0 boucles rondes qui mangent l\u2019interligne, d\u00e9bordent, revendiquent, quand en elle tout est \u00e9teint. Elle \u00e9crit de cette \u00e9criture mensong\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 la fin. Elle est assise dans le fauteuil. \u00a0Elle occupe presque tout le livre, \u00e9tale sa vie du d\u00e9but \u00e0 la fin, depuis la petite fille qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 avec de longues nattes blondes, l\u2019\u00e9pouse de Georges, la m\u00e8re de deux gar\u00e7ons, grand-m\u00e8re aussi. Elle a \u00e9cras\u00e9 tous les autres. Elle est assise dans le fauteuil. Il est pour elle \u00e0 pr\u00e9sent. Elle occupe la place qu\u2019il a bien fallu lui laisser, la meilleure, parce que c\u2019est la seule bien en face de la t\u00e9l\u00e9vision dans le bureau \u00e0 la moquette verte. Parce que c\u2019est plus facile pour la faire se lever. Elle s\u2019accroche, des deux mains, elle s\u2019agrippe aux deux mains tendues qui la tirent sur ses jambes. Elle bascule debout. Elle s\u2019accroche. Au t\u00e9ton fonc\u00e9. Elle se le fourre jusqu\u2019\u00e0 la glotte. Elle est n\u00e9e de dix jours. Elle ferme les paupi\u00e8res, berc\u00e9e par le bruit de succion. Elle n\u2019appara\u00eet nulle part. Elle vient juste de na\u00eetre. Elle est l\u2019arri\u00e8re-petite-fille de celle d\u2019avant. Elle n\u2019a qu\u2019un d\u00e9but d\u2019histoire, pas de quoi tenir entre deux pages, pas m\u00eame en d\u00e9dicace. Elle trace sur l\u2019enveloppe des lettres majuscules pour les noms propres. Elle a une grande famille. Elle a eu quatre enfants. Elle a connu deux guerres. Elle n\u2019oubliera personne. Elle sait toujours quoi \u00e9crire, quelque chose de diff\u00e9rent pour chacun et m\u00eame s\u2019il n\u2019y a rien \u00e0 raconter, elle trouvera. Elle d\u00e9crira la mer, le ciel ou les fleurs, ce qu\u2019elle a devant elle. Elle fait pareil quand elle peint. Elle a un seul objectif et elle s\u2019y tient dans tous les domaines. Elle ne rel\u00e8ve que le beau. Elle sait trouver les phrases \u00e0 \u00e9crire, les formules de politesse aussi, les mots pour dire la compassion ou les remerciements. Elle apprend \u00e0 faire des r\u00e9dactions \u00e0 l\u2019enfant. Elle lui a d\u00e9j\u00e0 appris \u00e0 lire et \u00e0 compter. Parce que c\u2019est son m\u00e9tier. Elle \u00e9crit ses cartes postales face \u00e0 la mer. Elle dit j\u2019ai eu une belle vie. Elle entend face \u00e0 l\u2019amer, chaque fois qu\u2019elle \u00e9crit ses mots-l\u00e0. Elle ne ma\u00eetrise pas ce qu\u2019elle entend dans sa t\u00eate. Elle se sert des m\u00eames mots qui lui ont \u00e9t\u00e9 appris, mais une fois \u00e9crits, ils se sont teint\u00e9s d\u2019amer. Elle est pr\u00e9sente dans ses trois livres, mais au milieu des autres, avec le statut particulier de l\u2019auteur. Elle saute d\u2019un r\u00f4le \u00e0 l\u2019autre, de personnage elle peut devenir celle qui \u00e9crit.\u00a0 Elle n\u2019appara\u00eet dans aucun des trois livres. Elle a bien tent\u00e9 une perc\u00e9e dans le texte sur les portes qui n\u2019est repris nulle part. Elle a \u00e9pous\u00e9 Lou. Ils vivent dans la maison des parents au tout dernier \u00e9tage. Elle d\u00e9m\u00e9nage, mais c\u2019est juste pour l\u2019appartement \u00e0 c\u00f4t\u00e9, am\u00e9nag\u00e9 au-dessus de l\u2019ancien atelier de menuiserie. Elle est laborantine, puis ma\u00eetresse pour les tout-petits. Elle est le portrait de sa m\u00e8re. Elle porte le m\u00eame pr\u00e9nom. Elle l\u2019orthographie diff\u00e9remment. Elle l\u2019a raccourci en supprimant les lettres inutiles. Sur le faire-part de d\u00e9c\u00e8s, on a not\u00e9 son pr\u00e9nom de l\u2019\u00e9tat civil. Un pr\u00e9nom qui n\u2019est pas le sien. Elle n\u2019est plus l\u00e0 pour rectifier. Un peu comme si ce n&rsquo;\u00e9tait pas elle, la morte. Comme si c\u2019\u00e9tait sa m\u00e8re l\u00e0 \u00e0 mourir une deuxi\u00e8me fois. Elle est assise sur un banc face \u00e0 la mer, sa main emprisonn\u00e9e dans celle de sa m\u00e8re qui n\u2019\u00e9crit pas, qui n\u2019aime pas \u00e9crire, pas comme son amie. Elle s\u2019ennuie. Elle voudrait se lever, courir. Elle reste assise pour tranquilliser sa m\u00e8re. Elle est malade. Elle ne l\u2019oublie pas. Ils n\u2019ont pas besoin de mots pour le lui rappeler. Elle pense \u00e0 son lapin blanc et aux mensonges qu\u2019on lui a racont\u00e9s pour qu\u2019elle ne soit pas triste. Elle balance ses jambes blanches dans le vide. Elle regarde les pav\u00e9s jaunes en dessous. Elle l\u00e8ve les yeux au ciel, suit la progression des nuages pouss\u00e9s par le vent. Elle se demande si son lapin s\u2019y est fait un terrier ou si comme dieu il est devenu invisible \u00e0 cause du blanc sur blanc. Elle pense \u00e0 tout ce qu\u2019on lui raconte et qu\u2019elle fait semblant de croire. Elle n\u2019a plus que quelques jours \u00e0 vivre. Cela personne n\u2019aurait pu le lui dire. Personne n\u2019aurait pu l\u2019imaginer. Elle l\u2019imagine bien et elle l\u2019\u00e9crit. Et quand elle la place dans son livre num\u00e9ro trois, c\u2019est un peu comme la faire mourir une deuxi\u00e8me fois. \u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle apprend \u00e0 faire des r\u00e9dactions \u00e0 l&rsquo;enfant. Elle lui a d\u00e9j\u00e0 appris \u00e0 lire et \u00e0 compter. Parce que c&rsquo;est son m\u00e9tier. Elle \u00e9crit des cartes postale face \u00e0 la mer. Elle dit j&rsquo;ai eu une belle vie. 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