{"id":61358,"date":"2021-12-13T22:25:58","date_gmt":"2021-12-13T21:25:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=61358"},"modified":"2021-12-14T07:31:28","modified_gmt":"2021-12-14T06:31:28","slug":"autobiographies-13-pensees-blanches","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-13-pensees-blanches\/","title":{"rendered":"autobiographies #13 | pens\u00e9es blanches"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-background has-small-font-size wp-block-paragraph\" style=\"background-color:#f3d535\"><strong>codicille : Rattrap\u00e9 par la proposition autour d\u2019Anne-James Chaton, le elle+elle+elle est devenu un je+je+je, une succession de voix narratives. Dans l\u2019exploration de ces r\u00e9alit\u00e9s, sans doute les&nbsp;\u00ab&nbsp;artefacts collectifs&nbsp;\u00bb ne sont-ils pas assez pr\u00e9sents et les consid\u00e9rations individuelles trop pr\u00e9gnantes. Mais c\u2019est l\u00e0, dans les pens\u00e9es blanches de ces femmes, que m\u2019a emmen\u00e9 Annie Ernaux.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"706\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/abstract-white-marble-and-a-ladder-1-1024x706.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-61373\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/abstract-white-marble-and-a-ladder-1-1024x706.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/abstract-white-marble-and-a-ladder-1-420x289.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/abstract-white-marble-and-a-ladder-1-768x529.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/abstract-white-marble-and-a-ladder-1-1536x1058.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2021\/12\/abstract-white-marble-and-a-ladder-1-2048x1411.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est quoi la mort, si ce n\u2019est la disparition de tous ceux qui entourent un \u00eatre ? Je ne sais pas laquelle de nous deux est morte ce jour-l\u00e0. Je ne sais pas laquelle de nos deux \u00e2mes a disparu. Je ne sais pas lequel de nos coeurs a cess\u00e9 de battre. Je tiens sa main dans la mienne comme elle le faisait quand l\u2019enfant avait besoin d\u2019\u00eatre rassur\u00e9e. Je lui caresse la peau de ses doigts, la peau du dos de sa main, l\u00e0 o\u00f9 elle a toujours \u00e9t\u00e9 la plus douce. Je lui rends son regard, celui qu&rsquo;elle portait sur moi \u00e0 mon chevet, quand j\u2019\u00e9tais en convalescence. Tomb\u00e9e du v\u00e9lo, gripp\u00e9e, amoureuse \u00e9conduite. Je fouille cet instant avec tous mes sens pour savoir ce qui est \u00e0 moi et ce qui est \u00e0 elle. Je devrais peut-\u00eatre chercher ce qui n\u2019est pas \u00e0 moi. Ce corps d\u00e9charn\u00e9, cette peau frip\u00e9e, cette main d\u00e9form\u00e9e. Pourtant, lorsque son souffle s\u2019interrompt, je ne meurs pas. Curieusement, j\u2019ai m\u00eame l\u2019impression de revivre. Plus de souffrances. Je sais qui est morte ce jour l\u00e0, ce n\u2019est pas moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est quoi la mort, si ce n\u2019est croire que l\u2019univers dispara\u00eet apr\u00e8s l\u2019ultime battement de coeur ? J\u2019ai beau chercher une autre r\u00e9ponse, je n\u2019en trouve pas : la mort, c\u2019est quand le coeur s\u2019arr\u00eate. L\u2019univers cessera d\u2019exister \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 je ne pourrai plus le voir. O\u00f9 je ne pourrai plus la voir. Je sais qu\u2019en ce moment, elle pense qu\u2019elle m\u2019accompagne. Je sais qu\u2019en ce moment, elle croit qu\u2019elle meurt avec moi. Je sais qu\u2019elle se trompe. Je sais que la mort est une activit\u00e9 solitaire. Je sais qu\u2019elle voudrait \u00eatre avec moi, m\u2019accompagner, me soulager, me rassurer. Je sais qu\u2019elle ne le peut pas mais \u00e7a, elle ne le sait pas. Combien de fois mon coeur a-t-il battu dans toute ma vie ? On croit longtemps que c\u2019est un nombre infini. Combien de battements pour les autres ? Pour elle ? Pour lui ? Pour eux ? Combien de fois cognera-t-il dans sa poitrine ? Je me suis toujours dit que quand on ne pouvait pas r\u00e9pondre \u00e0 une question, c\u2019est que celle-ci \u00e9tait absurde. Ou sans int\u00e9r\u00eat. L\u2019univers dispara\u00eet de mes yeux et je ne sais pas si c\u2019est une r\u00e9ponse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est quoi donner la vie, si ce n\u2019est \u00eatre lib\u00e9r\u00e9e de sa souffrance ? Mon corps va exploser de toutes parts, mon ventre n\u2019est que douleurs, je suis une plaie. J\u2019aimerais me dire qu\u2019il n\u2019y a rien de plus beau que de donner la vie. Personnellement, j\u2019ai un gros doute. J\u2019aimerais me dire que l\u2019humanit\u00e9 est magnifique. Enfanter dans la douleur, conna\u00eetre l\u2019amour salvateur et r\u00e9dempteur. Il faut \u00eatre honn\u00eate, tous les ingr\u00e9dients des malheurs de l\u2019humanit\u00e9 sont l\u00e0, dans ces quelques instants qui pr\u00e9c\u00e8dent le don de vie. J\u2019aimerais me dire tout \u00e7a, mais je ne peux pas. J\u2019ai trop mal. Je ne veux pas perp\u00e9tuer l\u2019immuable marche du monde, de la vie. Je ne veux pas \u00eatre le lien entre la terre, le ciel, le yin, le yang, les dieux, les extraterrestres, je veux \u00eatre lib\u00e9r\u00e9e de cette douleur infernale. Jusqu\u2019au moment o\u00f9 tout s\u2019efface. Elle appara\u00eet derri\u00e8re le rideau de draps tir\u00e9s entre mes jambes et j\u2019oublie toute ma vie d\u2019avant. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ultime douleur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est quoi ? C\u2019est \u00e7a qu\u2019il y a dehors ? C\u2019est de l\u00e0 que vient tout ce raffut que j\u2019entendais ? J&rsquo;\u00e9tais plut\u00f4t bien dans mon cocon, j\u2019y \u00e9tais chez moi. Et l\u00e0, on m\u2019expulse. sans sommation. On me donne une tape sur les fesses, oblig\u00e9 de respirer, de gonfler mes poumons d\u2019air. \u00c7a br\u00fble. Je pleure. C\u2019est nouveau \u00e7a aussi. Je chiale et tout le monde est content. C\u2019est comme \u00e7a que \u00e7a marche dans votre monde ? Je prends note, je m\u2019en resservirai plus tard. Et l\u00e0, vous coupez quoi ? Pourquoi vous faites \u00e7a ? Pas le cordon, je pourrai plus rentrer chez moi. C\u2019est pas tr\u00e8s malin. De toute fa\u00e7on, je ne sais plus o\u00f9 je suis. Je vole. \u00c7a, par contre, c\u2019est plut\u00f4t d\u00e9lirant. C\u2019est vrai que c\u2019est plus grand que chez moi. Bon, j\u2019y vois rien. Juste une lumi\u00e8re blanche. Faut dire, je suis toute poisseuse. Oui, lavez moi un peu, c\u2019est une bonne id\u00e9e. Et posez moi l\u00e0. Je connais cette voix, je connais cette odeur. C\u2019est un peu comme chez moi, la d\u00e9co en moins. Tu pleures toi aussi ? On t\u2019a tap\u00e9 sur les fesses ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est quoi un enfant, si ce n\u2019est la d\u00e9clinaison la plus acceptable de l\u2019avenir, le concentr\u00e9 le plus puissant des esp\u00e9rances ? Je sais pourquoi on me sourit. Je suis belle. Tout le monde me le dit, je n\u2019ai aucune raison de ne pas y croire. Je suis belle, mais la vie est bien plus simple dans les histories qu\u2019on me raconte que dans la r\u00e9alit\u00e9. M\u00eame que je m\u2019en raconte, des histoires, c\u2019est dire que c\u2019est pas tr\u00e8s compliqu\u00e9. Un prince et une licorne. Pour le reste, c\u2019est pas tr\u00e8s important. Par contre, la vraie vie, j\u2019y comprends rien. Jamais vu de prince. Mon papa l\u2019a \u00e9t\u00e9, il para\u00eet. Il y a longtemps. Je pense que c\u2019\u00e9tait m\u00eame il y a tr\u00e8s longtemps. Jamais vu de licorne en vrai non plus. Para\u00eet que \u00e7a existe pas. Ce serait idiot d\u2019en parler alors. Par contre, avec de l\u2019argent, on m\u2019a dit qu\u2019on pouvait r\u00e9aliser ses r\u00eaves. Peut-on acheter des princes et des licornes ? Je crois que l\u2019esp\u00e9rance, c\u2019est le r\u00eave de trouver un jour un prince et une licorne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est quoi grandir, si ce n\u2019est r\u00e9duire inexorablement le champ des possibles ? J\u2019ai voulu \u00eatre princesse. J\u2019ai voulu \u00eatre infirmi\u00e8re, coiffeuse, v\u00e9t\u00e9rinaire, joueuse de football, fleuriste, patronne de grande entreprise, ma\u00eetresse d\u2019\u00e9cole, mannequin, cuisini\u00e8re, actrice, marchande de l\u00e9gumes, peintre. Je suis all\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole pour apprendre. J\u2019ai appris \u00e0 couper les branches, \u00e0 \u00e9laguer celles qui allaient trop loin. J\u2019ai appris \u00e0 contenir mon horizon dans un cadre. Je suis all\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole pour perdre un \u00e0 un mes r\u00eaves. J\u2019ai fait de longues \u00e9tudes, jusqu\u2019\u00e0 une th\u00e8se en hydrologie dont le sujet \u00e9tait \u00ab&nbsp;contribution \u00e0 la d\u00e9finition des \u00e9volutions des syst\u00e8mes g\u00e9omorphologues et des risques \u00e9rosifs dans la vall\u00e9e de la Clar\u00e9e&nbsp;\u00bb. Aujourd\u2019hui, je vends du fromage sur le march\u00e9. Mais j\u2019ai jamais arr\u00eat\u00e9 de r\u00eaver. Tant que je r\u00eave, je vis. Tant que je vis, j\u2019aime. Et tant que j\u2019aime, aucune ombre ne pourra obscurcir mon horizon.<br><br>C\u2019est quoi vieillir, si ce n\u2019est apprendre \u00e0 penser \u00e0 la mort ? Je suis la femme, je suis la m\u00e8re. Je suis la vie. J\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9viter les pi\u00e8ges. Je suis pass\u00e9e entre les gouttes. J\u2019ai apprivois\u00e9 mes r\u00eaves. J\u2019ai dompt\u00e9 mes esp\u00e9rances. J\u2019ai trac\u00e9 ma route dans le maelstr\u00f6m de l\u2019existence. Je connais le go\u00fbt de toutes les gouttes d\u2019eau de tous les oc\u00e9ans du monde. Je me fous du reste. La vie m\u2019a us\u00e9 la peau. J\u2019habite de moins en moins dans mon corps et de plus en plus dans mon esprit. Je sais qu\u2019un jour, mon coeur cessera de battre. Ma fille deviendra m\u00e8re, ma petite fille deviendra princesse, ma m\u00e8re deviendra lumi\u00e8re, je deviendrai un souffle qui rejoindra le vent. Je ferai danser les branches des arbres, je caresserai la peau des gens que j\u2019aime ou que j\u2019aurais pu aimer, j\u2019embrasserai la vie sans que personne ne me dise o\u00f9 poser mes l\u00e8vres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce jour l\u00e0, rien ne s\u2019arr\u00eatera.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>codicille : Rattrap\u00e9 par la proposition autour d\u2019Anne-James Chaton, le elle+elle+elle est devenu un je+je+je, une succession de voix narratives. 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