{"id":61413,"date":"2021-12-15T12:44:48","date_gmt":"2021-12-15T11:44:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=61413"},"modified":"2023-05-21T23:17:04","modified_gmt":"2023-05-21T21:17:04","slug":"autobiographies-12-le-magasin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-12-le-magasin\/","title":{"rendered":"autobiographies #12 | Le magasin"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Les gravures de mode. <\/strong>Les gravures de mode repr\u00e9sentaient des femmes en deux dimensions, grises, le port altier, le regard droit, inexpressif, sans attentes ni d\u00e9sirs, m\u00eame pas celui d&rsquo;\u00eatre admir\u00e9es. En chignon en int\u00e9rieur, parfois dehors en chapeau, les volants de leurs robes tout aussi gris, rarement rehauss\u00e9s de couleurs tr\u00e8s p\u00e2les comme sur les cartes postales de la m\u00eame \u00e9poque. Les gravures de mode \u00e9taient achet\u00e9es chez les bouquinistes des quais, en face de Notre-Dame, et voyageaient par le train jusqu&rsquo;\u00e0 un magasin de province o\u00f9 elles seraient transform\u00e9es pour acqu\u00e9rir plus de prix. Sans doute, afin de pr\u00e9server leur int\u00e9grit\u00e9, les pla\u00e7ait-on dans une pochette rigide, peut \u00eatre m\u00eame un carton \u00e0 dessin emport\u00e9 avec les bagages, quoique leur taille (elles n&rsquo;\u00e9taient pas plus grandes qu&rsquo;une page de magazine) e\u00fbt permis de les mettre au fond de la valise. <strong>Le rayon droguerie.<\/strong> Dans le magasin se m\u00ealaient des odeurs d&rsquo;encaustique, de lessives, de vernis, de solvants. Un mur entier en acc\u00e8s libre \u00e9tait occup\u00e9 par des flacons de formes et de dimensions diverses mais plus ou moins \u00e9quivalentes, en plastique ou en m\u00e9tal, dont l&rsquo;\u00e9tiquette portait un triangle rouge orn\u00e9 d&rsquo;une t\u00eate de mort. C&rsquo;\u00e9tait le rayon droguerie. <strong>Les baguettes.<\/strong> Derri\u00e8re le comptoir au contraire (et sur le comptoir tr\u00f4nait une caisse enregistreuse ventrue munie de boutons ronds, et derri\u00e8re elle une femme ventrue et joviale dont les cheveux \u00e9taient chaque jour un peu plus gris) c&rsquo;\u00e9tait un d\u00e9sordre de bouts de bois de toutes tailles qui portaient le nom de baguettes, plates ou \u00e0 demie rondes, larges ou minces, lisses ou moulur\u00e9es, peintes, vernies ou naturelles, toutes taill\u00e9es en biseau pour servir \u00e0 l&rsquo;encadrement de tableaux vari\u00e9s ou de tapisseries au canevas qui reproduisaient toutes avec la m\u00eame platitude et les m\u00eames couleurs criardes \u00ab\u00a0La liseuse\u00a0\u00bb de Fragonard. <strong>L&rsquo;aimant<\/strong>. De l&rsquo;arri\u00e8re-boutique o\u00f9 travaillait debout l&rsquo;encadreur, visible par la porte ouverte et la paroi int\u00e9rieure vitr\u00e9e, parvenaient les sons durs du marteau sur les clous, du diamant sur le verre, du cutter sur le papier kraft, ou sur le buvard des marie-louise, ou sur le carton des passe-partout. Il n&rsquo;\u00e9tait pas rare que la bo\u00eete des clous se renverse. Un aimant noir, gros comme la main, \u00e9tait alors sorti d&rsquo;un tiroir et promen\u00e9 lentement \u00e0 quelques centim\u00e8tres au-dessus du plancher us\u00e9, et la myriade des petites pointes s&rsquo;envolait instantan\u00e9ment pour venir y former des figures diagonales. Peut-\u00eatre la couturi\u00e8re conna\u00eet-elle des moments semblables avec ses \u00e9pingles. <strong>Les tissus couleurs bonbon<\/strong>. Les gravures de modes \u00e9taient maintenant sous verre, encadr\u00e9es dans un cadre profond, avec une marie-louise blanche et une baguette aussi brillante que le satin rose bonbon, ou vert anis, ou bleu layette qui masquaient d\u00e9sormais leurs robes d&rsquo;encre grise, leurs rubans, la pointe de leurs souliers d\u00e9passant \u00e0 peine des crinolines, afin que l&rsquo;\u00e9paisseur du tissu, assembl\u00e9 avec art et grande minutie, avec des plis compliqu\u00e9s, des dentelles minuscules, des points de retroussis, donn\u00e2t en miniature une id\u00e9e des tenues d&rsquo;antan. La couturi\u00e8re venait r\u00e9guli\u00e8rement en livrer de nouvelles que la patronne \u00e0 la caisse payait, tout en promettant d&rsquo;en rapporter d&rsquo;autres, plates, \u00e0 habiller, de son prochain voyage \u00e0 Paris. Une fois rev\u00eatues et encadr\u00e9es, elles (les gravures de mode) \u00e9taient propos\u00e9es \u00e0 la vente, sur un mur \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de tableaux et de tapisseries, ainsi que de coins de cadres en d\u00e9monstration, loin du rayon droguerie. <strong>Le plomb et l&rsquo;\u00e9tain<\/strong>. Sur le devant du comptoir de la caisse, se trouvait \u00e0 hauteur d&rsquo;enfant une vitrine aux portes de verre qu&rsquo;une encoche d\u00e9polie servait \u00e0 faire coulisser. Elles restait presque toujours ferm\u00e9e. Y \u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9s des soldats de plomb de bonne facture, aux attitudes tragiques et travaill\u00e9es, ou peut-\u00eatre \u00e9piques, quelques r\u00e9cipients en \u00e9tain, des angelots fix\u00e9s sur du velours bleu nuit, dans de petits cadres carr\u00e9s \u00e0 la moulure dor\u00e9e, d&rsquo;autres figures en m\u00e9tal sur du velours grenat. <strong>Le t\u00e9l\u00e9phone.<\/strong> Un t\u00e9l\u00e9phone en \u00e9bonite \u00e9tait fix\u00e9 au pilier central, qui avait des angles droits. La sonnette qui occupait tout le dessus de l&rsquo;appareil tintait de son timbre de m\u00e9tal, et lorsque la communication prenait fin, le combin\u00e9 \u00e9tait raccroch\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;appareil \u00e0 un crochet m\u00e9tallique qui s&rsquo;abaissait sous le poids. Pour composer un num\u00e9ro, l&rsquo;index \u00e9tait successivement introduit dans plusieurs des dix ouvertures circulaires m\u00e9nag\u00e9es dans le cadran lui-m\u00eame circulaire que l&rsquo;action du doigt faisait pivoter sur lui-m\u00eame et qu&rsquo;un jeu de ressorts ramenait \u00e0 sa position initiale, et dans chacun des petits trous ronds apparaissait un chiffre, en noir, et des lettres, en rouge. <strong>Le ruban du papier cadeau.<\/strong> Sur un plan de travail en avant des produits m\u00e9nagers se trouvait une paire de ciseaux qui servait \u00e0 d\u00e9couper le papier cadeau puis, tenue ouverte \u00e0 la base des lames, \u00e0 faire friser le ruban d&rsquo;un geste rapide et expert. <strong>La palette de peintre<\/strong>. Au fond de l&rsquo;arri\u00e8re-boutique se tenait un chevalet. La palette utilis\u00e9e par l&rsquo;encadreur \u00e0 ses heures de loisir, en suivant les conseils des artistes qu&rsquo;il comptait parmi sa client\u00e8le, dont quelques uns \u00e9taient des peintres d&rsquo;un certain renom, qui venaient ici faire encadrer leurs huiles ou leurs aquarelles, la palette donc tra\u00eenait quelque part, et les pinceaux non plus n&rsquo;avaient pas de place d\u00e9termin\u00e9e. Les tubes de peinture restaient souvent ouverts.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les gravures de mode. Les gravures de mode repr\u00e9sentaient des femmes en deux dimensions, grises, le port altier, le regard droit, inexpressif, sans attentes ni d\u00e9sirs, m\u00eame pas celui d&rsquo;\u00eatre admir\u00e9es. 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