{"id":61438,"date":"2021-12-16T20:06:25","date_gmt":"2021-12-16T19:06:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=61438"},"modified":"2023-05-21T20:27:27","modified_gmt":"2023-05-21T18:27:27","slug":"autobiographies-13-une-dame","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-13-une-dame\/","title":{"rendered":"autobiographies #13 | une dame"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle \u00e9tait svelte et de taille moyenne, elle avait de jolies mains, de jolis pieds, des yeux tr\u00e8s clairs qui voyaient un peu flou et a gard\u00e9 toute sa vie des jambes fines qui donnaient \u00e0 ceux qui la suivaient une attente d\u00e9\u00e7ue, dans les derni\u00e8res ann\u00e9es, par la vision du visage frip\u00e9, des \u00e9normes lunettes loupes que sa myopie aggrav\u00e9e par les ans n\u00e9cessitaient et par le rouge \u00e0 l\u00e8vres auquel elle ne renon\u00e7ait pas mais que sa vision d\u00e9fectueuse l&rsquo;amenait \u00e0 poser de mani\u00e8re al\u00e9atoire. Elle a gard\u00e9 toute sa vie ces cheveux courts l\u00e9g\u00e8rement ondul\u00e9s et ce cran sur le front qui allaient avec les robes \u00e0 taille base. Telle quelle, elle intimidait un peu ses petites filles, fi\u00e8res de marcher pr\u00e8s d&rsquo;elle, comme si elle avait pu leur transmettre un peu de son allure. Elle avait grandi dans une famille aimante et elle en \u00e9tait partie, en 1920, \u00e0 tout juste vingt ans, pour, apr\u00e8s le long voyage en paquebot qui \u00e9taient alors la r\u00e8gle, se retrouver, si loin de Lyon et de sa m\u00e8re, sans autre contact que des courriers cheminant avec une lenteur extr\u00eame de l&rsquo;une \u00e0 l&rsquo;autre, accoucher dans l&rsquo;ambiance des l\u00e9gations \u00e9trang\u00e8res de P\u00e9kin. Elle \u00e9tait d&rsquo;un temps o\u00f9 on ne montrait jamais ses sentiments en public et elle affronta avec la m\u00eame gr\u00e2ce lisse, urbanit\u00e9 calme, les joies et les douleurs qui ne lui manqu\u00e8rent pas. Il y avait en elle la gr\u00e2ce et un peu de l&rsquo;audace de sa m\u00e8re qui en faisait, lorsque, avec la trentaine, elle n&rsquo;a plus subi son rang de toute jeune-femme \u00e0 prot\u00e9ger, l&rsquo;organisatrice de la vie mondaine des villes o\u00f9 elle se trouvait propuls\u00e9e en suivant son mari. Il y avait en elle les principes assez rigides de son p\u00e8re qui, sur les photos, avec son visage fin, sa petite moustache, ses complets noirs et ses hauts cols, \u00e9voquait aux yeux de ses arri\u00e8res-petits enfants les assistants \u00e0 l&rsquo;enterrement du Conte d&rsquo;Orgaz. Elle \u00e9tait g\u00e9n\u00e9reuse d&rsquo;instinct mais avec une tendance \u00e0 surplomber, un peu, ceux qu&rsquo;elle jugeait avoir besoin d&rsquo;elle. Elle \u00e9tait aimante et d\u00e9vou\u00e9e mais le cachait parfois derri\u00e8re son souci de donner aux plus jeunes les r\u00e8gles qu&rsquo;elle jugeait indispensables. Les cigarettes qui pendaient toujours \u00e0 sa bouche, certaines phrases qui frappaient aigu ses jugements, parfois avec erreur, ob\u00e9issant aux pr\u00e9jug\u00e9s qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas eu le temps de d\u00e9passer et qui horrifiaient l&rsquo;ain\u00e9e de ses petites filles, crevaient pourtant cette surface parfaite, laissaient voir un peu de la fantaisie de la petite fille adul\u00e9e que l&rsquo;on baptisait N\u00e9nette, comme \u00e9tonnait la d\u00e9couverte de la verdeur de son langage, relative mais stup\u00e9fiante pour ceux qui ne connaissait que son r\u00f4le d&rsquo;anc\u00eatre, lors des d\u00eeners avec les amis qu&rsquo;elle a toujours gard\u00e9s, jusqu&rsquo;\u00e0 leurs morts, t\u00e9moins de sa vie de jeune femme dans ces ann\u00e9es de l&rsquo;entre deux guerres que l&rsquo;on dit folles. Elle a voyag\u00e9, beaucoup, elle a vu le monde se transformer plusieurs fois, elle s&rsquo;est pench\u00e9e sur des bless\u00e9s escort\u00e9e par un aide de camp, elle a subi des r\u00e9ceptions avec des dignitaires qu&rsquo;elle m\u00e9prisait un peu mais dont elle cherchait les qualit\u00e9s, organis\u00e9 les vacances en commun avec ses descendants, pens\u00e9 \u00e0 ce qu&rsquo;ils aimaient, arbitr\u00e9 les litiges en les niant, elle a perdu un fils, elle a recueilli les peines de ses filles, h\u00e9berg\u00e9 avec naturel qui en avait besoin, prot\u00e9g\u00e9 avec une fermet\u00e9 gracieuse la tranquillit\u00e9 qu&rsquo;elle jugeait n\u00e9cessaire \u00e0 son mari, et elle est rest\u00e9e, immuablement, jeune fille de la presqu&rsquo;\u00eele lyonnaise, jusqu&rsquo;\u00e0 quelques tics de langage comme l&rsquo;effacement des \u00ab&nbsp;e&nbsp;\u00bb qui lui faisait dire atlier pour atelier et la certitude qu&rsquo;il n&rsquo;y avait de bon chocolat que celui de chez Bernachon (du moins depuis l&rsquo;ouverture de sa boutique).<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle \u00e9tait svelte et de taille moyenne, elle avait de jolies mains, de jolis pieds, des yeux tr\u00e8s clairs qui voyaient un peu flou et a gard\u00e9 toute sa vie des jambes fines qui donnaient \u00e0 ceux qui la suivaient une attente d\u00e9\u00e7ue, dans les derni\u00e8res ann\u00e9es, par la vision du visage frip\u00e9, des \u00e9normes lunettes loupes que sa myopie <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-13-une-dame\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #13 | une dame<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":95,"featured_media":61439,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,3026],"tags":[],"class_list":["post-61438","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographies-13"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61438","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/95"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=61438"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61438\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/61439"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=61438"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=61438"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=61438"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}