{"id":61561,"date":"2021-12-19T10:12:47","date_gmt":"2021-12-19T09:12:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=61561"},"modified":"2023-10-25T23:14:19","modified_gmt":"2023-10-25T21:14:19","slug":"autobiographies-13-puree-jambon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-13-puree-jambon\/","title":{"rendered":"autobiographies #13 | Pur\u00e9e jambon"},"content":{"rendered":"\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait\u2026 c\u2019est comme quand le matin, tard\u00a0; se r\u00e9veiller, se lever\u00a0; encore un peu, au chaud\u00a0; c\u2019est l\u2019heure depuis longtemps, faut se lever\u00a0; elles sont l\u00e0, dans l\u2019autre chambre\u00a0; l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0; elle lui parle\u00a0; il est tard, faut se lever\u00a0; \u00ab\u00a0Allez allez, pas d\u2019histoire\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0; le petit lit en fer qui grince, l\u2019ahanement de la m\u00e8re Fissou qu\u2019elle rel\u00e8ve, et le sien\u00a0; \u00ab\u00a0Allez allez\u2026 \u2014 Eh\u2026\u00a0\u00bb\u00a0; mais encore un peu, encore au chaud sous le couvre-pieds\u00a0; elle lui parle, c\u2019est sec ce matin\u00a0; et elle, elle r\u00e9siste\u00a0; elle r\u00e9siste avec sa main s\u00e8che de vieillarde\u00a0; avec ses doigts gourds et crochus, secs, qui s\u2019agrippent \u00e0 elle, \u00e0 son bras, \u00e0 son poignet, l\u2019emp\u00eache d\u2019agir comme elle voudrait, comme il faudrait pour la relever correctement, la redresser et l\u2019installer correctement sur les oreillers\u00a0; avec ces bras si maigres d\u00e9veloppant une force \u00e9tonnante\u00a0; comme la force de ceux qui s\u2019accrochent encore un peu \u00e0 vivre\u00a0; la force des vieillards, encore un peu\u00a0; la main s\u00e8che et les doigts gourds, quand la parole elle peut plus\u00a0; depuis longtemps elle en peut plus, de parler, pas avec quelqu\u2019un du moins\u00a0; mais elle s\u2019accroche\u00a0; et je suis l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0; au chaud encore un peu\u00a0; j\u2019entends, je vois bien qu\u2019elle s\u2019\u00e9nerve\u00a0; et le lit en fer qui s\u2019\u00e9branle, et les ressorts qui craquent, qui sautent\u00a0; dehors il fait froid\u00a0; encore, encore un peu\u00a0; \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0; elle la rel\u00e8ve sur le lit, les coussins, mais elle s\u2019accroche, elle s\u2019agrippe, des doigts, des mains, des bras crochus\u00a0; ses ergots\u00a0; \u00ab\u00a0Eh\u2026.\u00a0\u00bb\u00a0; \u00ab\u00a0O l\u2019est l\u2019heure allez allez\u2026\u00a0\u00bb, le coup de patte sur la main\u00a0; le ton monte d\u2019un cran\u00a0; encore un peu, au chaud\u00a0; \u00ab\u00a0Allez\u2026\u00a0\u00bb, il faut la lever, la relever, c\u2019est l\u2019heure\u00a0; la tape, la claque sur les doigts\u00a0; sur la main ou le bras\u00a0; \u00e7a craque\u00a0; le nez dehors il fait froid\u00a0; la patte, les griffes sur l\u2019ergot\u00a0: J\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 par le mixeur, par la pur\u00e9e qu\u2019elle pr\u00e9parait, les carottes et les patates, peut-\u00eatre un poireau, bouillis dans le faitout ou la cocotte-minute, l\u2019eau dans la passoire, les l\u00e9gumes fumants dans le r\u00e9cipient, deux ou trois patates, deux ou trois ou quatre carottes dans une petite casserole, peut-\u00eatre un bout de poireau, et un bout de jambon blanc, elle mixe le tout, pour une pur\u00e9e bien lisse, un morceau de beurre, aval\u00e9 par le tourbillon de pur\u00e9e orang\u00e9, tendant parfois au marron, ocre, le mixeur qui gr\u00e9sille pour la pur\u00e9e lisse, lisse et coulante, avant c\u2019\u00e9tait des \u00e9cras\u00e9s, avec le dos de la fourchette, des \u00e9cras\u00e9s avec quelques morceaux, des petits morceaux de patates et de carottes, des petits bouts de poireaux filandreux, la pur\u00e9e \u00e9tait plus ferme, il y avait plus de m\u00e2che, mais maintenant l\u00e0 c\u2019\u00e9tait plus possible, c\u2019\u00e9tait plus possible sur la fin, il fallait qu\u2019elle soit lisse, il fallait qu\u2019elle soit coulante la pur\u00e9e, il fallait qu\u2019elle puisse la boire presque, la pur\u00e9e, cuiller\u00e9e apr\u00e8s cuiller\u00e9e, alors le mixeur, le vieux mixeur avec son gr\u00e9sillement caract\u00e9ristique, comme si dans la casserole de petits cailloux passaient sous la lame, les fragments invisibles \u00e9ject\u00e9s contre la paroi de m\u00e9tal, comme si la machine \u00e9branl\u00e9e se rongeait lui-m\u00eame, allait sombrer \u00e0 chaque instant, un bruit de casserole int\u00e9rieur, que c\u2019est plus possible \u00e0 la fin\u00a0: J\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9, et \u00e7a fait plus longtemps que je crois, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre le moulin \u00e0 caf\u00e9 \u00e9lectrique d\u2019abord, les grains de caf\u00e9 broy\u00e9s qui sautent et cr\u00e9pitent contre le capot en plastique, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre la porte du couloir, derri\u00e8re, qu\u2019elle a fait claquer pour aller chercher le paquet de caf\u00e9 sur une \u00e9tag\u00e8re, avec la casserole accroch\u00e9e qui cloche contre celle d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, une po\u00eale noire, et la porte claque, c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre le sifflet de la cocotte, torride par le couloir quand la porte reste grande ouverte, et la t\u00e9l\u00e9 qui marmonne d\u00e9j\u00e0 sous les feux de l\u2019amour, c\u2019est qu\u2019il \u00e9tait tard, il faisait froid, avec la gueule de bois\u00a0: J\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 par une esp\u00e8ce m\u00e9lop\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9, elle a des moments, comme \u00e7a, plus forts, plus hauts, dans son patois ou dans sa langue \u00e0 elle, coume \u00e7heu asteur, mais pas tout \u00e0 fait, plus vraiment patoisant, mais juste avant \u00e7a, le patois, l\u2019accent, et, peut-\u00eatre comme les tous petits ont l\u2019air de chanter en babillant, mais pourtant ils parlent, ils parlent comme le font les oiseaux, et elle a comme \u00e7a des moments o\u00f9, ce qu\u2019elle dit, c\u2019est tout en \u00ab\u00a0Eh\u2026\u00a0\u00bb, tout en \u00ab\u00a0Ah\u2026, et quelques semi-consonnes mang\u00e9es pour passer d\u2019une voyelle \u00e0 l\u2019autre, et quelques consonnes crach\u00e9es du fond du palais, du voile, il y a des moments comme \u00e7a, quand elle se r\u00e9veille, qu\u2019elle distingue, mal s\u00fbrement, comme moi dans la chambre d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, mais je sors pas le bout du nez, mais pas elle, son nez dress\u00e9 vers le plafond, son grands nez qui a fini par se courber, par replier, crochu \u00e0 la limite, son bec d\u2019oiseau vers le ciel, noir, elle distingue mal peut-\u00eatre, mais elle distingue, les poutres, juste les ar\u00eates, \u00e0 peine \u00e9clair\u00e9es par le jour, et il fait froid ce matin, et pourtant il est tard, tout juste soulign\u00e9es par la lumi\u00e8re \u00e0 travers les volets fendus, et l\u2019ombre qu\u2019elle fait na\u00eetre derri\u00e8re, des poutres, des barres d\u2019ombre, plus noires que la nuit d\u2019o\u00f9 elle s\u2019\u00e9veille, avec ces \u00ab\u00a0Ah\u2026\u00a0\u00bb et ces \u00ab\u00a0Eh\u2026\u00a0\u00bb distendus, ind\u00e9cis, m\u00e9lop\u00e9s, en, \u00ab\u00a0Wah\u2026 yeah\u2026\u00a0\u00bb, et, \u00ab\u00a0Im\u00e9couyan\u2026\u00a0\u00bb, ou\u2026 o\u00f9 elle seule comprend peut-\u00eatre ce qu\u2019elle veut dire, qu\u2019elle veut dire quelque chose, et quoi, elle veut dire, encore, au chaud, aux barres d\u2019ombre au-dessus, devant, derri\u00e8re, qui tournent, et pour dire quoi, et pourquoi, \u00ab\u00a0Wah\u2026\u00a0\u00bb et, ou, \u00ab\u00a0Yeah\u2026\u00a0\u00bb, OK\u00a0: J\u2019\u00e9tais pas bien r\u00e9veill\u00e9, la gueule de bois, le nez froid, dehors c\u2019est gel\u00e9, \u00e7a se voit par les jours dans les volets, la lumi\u00e8re si blanche, si vive, il est tard, faudrait se lever maintenant, je l\u2019entends qu\u2019il est tard, je l\u2019entends l\u2019heure, la t\u00e9l\u00e9 matin bient\u00f4t KO sous les feux de midi, bient\u00f4t, il est vraiment tard, \u00ab\u00a0Eh oh l\u00e0\u2026 pas d\u2019histoire l\u00e0\u00a0!\u00a0\u00bb, j\u2019\u00e9tais pas r\u00e9veill\u00e9 et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 elle la r\u00e9veillait, c\u2019\u00e9tait l\u2019heure pour elle, l\u2019heure, midi, midi avant l\u2019heure, la pur\u00e9e, fallait se r\u00e9veiller c\u2019\u00e9tait la pur\u00e9e, et c\u2019\u00e9tait gel\u00e9, que m\u00eame un souffle dans la chambre cr\u00e9ait une poche de bu\u00e9e, et la lumi\u00e8re de glace si vivante, vibrante, effervescente, dans les fissures, turbulente, dehors il aura neig\u00e9, comme dans ces petits cadres, la campagne, un bois, un chemin, la maison au fond, \u00e9clair\u00e9e d\u2019une feuille dor\u00e9e, comme la lune, et les lignes, les ar\u00eates, les motifs enneig\u00e9s, paillettes argent\u00e9es, grenues, le glacis brillant et iris\u00e9 sous la lune pleine, comme dans ces cartes postales \u00e0 fond noir dans la chambre d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 c\u2019\u00e9tait l\u2019heure, et elle la levait, elle, se levait pas, et elle la relevait, elle, s\u2019agrippait, elle la soulevait, elle, s\u2019accrochait, elle ahanait et elle, elle <em>aheuait<\/em>, crochue, ergotant avec ses doigts, ses mains, ses bras, dure, et alors elle le coup de patte et les griffes, j\u2019\u00e9tais pas r\u00e9veill\u00e9 mais \u00e7a a claqu\u00e9, \u00e7a craquait\u00a0: \u00ab\u00a0Eh\u2026 l\u00e0 pas d\u2019histoire hein\u2026\u00a0! parce que moi j\u2019peux t\u2019en faire avec hein\u2026\u00a0? j\u2019peux t\u2019en faire aussi si t\u2019en veux des histoires\u2026 hein\u00a0! coume tu m\u2019en as fait toi\u2026 hein\u00a0? tu m\u2019en as fait hein\u2026\u00a0? ah\u2026 et des jolies histoires\u2026\u00a0! des jolies histoires qu\u2019o l\u2019\u00e9tait\u2026\u00a0! hein\u00a0! tu m\u2019en as fait dau mau\u2026\u00a0? dau mau quand j\u2019\u00e9tais petite\u2026 j\u2019en ai re\u00e7u des tapes\u2026\u00a0! o l\u2019est qu\u2019tu m\u2019en auras mis hein\u2026\u00a0? ah l\u00e0 par exemple\u2026\u00a0! \u00e7heu asteur\u2026\u00a0! tu m\u2019en as mis\u2026\u00a0! et papa jamais\u2026\u00a0! lui jamais tu m\u2019entends il m\u2019en a mis\u2026\u00a0! jamais\u00a0! pas une\u2026\u00a0! oh mais o l\u2019est qu\u2019tu zou faisais en douce\u2026 tu t\u2019en souviens\u2026\u00a0? qu\u2019tu zou faisais dans son dos\u2026 o l\u2019est qu\u2019tu m\u2019aurais pas mis une tape devant lui\u2026\u00a0! ah l\u00e0\u00a0! si tu t\u2019\u00e9tais avis\u00e9e\u2026\u00a0! t\u2019aurais essay\u00e9 qu\u2019t\u2019en aurais re\u00e7u une aussi sec\u2026\u00a0! ah l\u00e0\u00a0! il \u00e9tait pas commode\u2026\u00a0! pas coume t\u2019aurais voulu\u2026\u00a0! avec lui l\u00e0 tu zou pouvais pas\u2026\u00a0! mais t\u2019en ratais pas une hein\u2026\u00a0? quand m\u00eame\u2026 d\u00e8s qu\u2019tu pouvais j\u2019en prenais une hein\u2026\u00a0? et que j\u2019savais m\u00eame pas pourquoi\u2026\u00a0! pourquoi\u2026\u00a0? pourquoi qu&rsquo;t\u2019\u00e9tais coume \u00e7heu\u2026\u00a0? j\u2019faisais quand m\u00eame pas d\u2019mau\u2026\u00a0! pourquoi toi tu m\u2019en faisais\u2026\u00a0? pourquoi\u2026\u00a0? et asteur t\u2019es bien servie\u2026 t\u2019as l\u2019air maligne l\u00e0\u2026\u00a0! parce que o l\u2019est moi asteur\u2026\u00a0! et coume \u00e7heu tu zou vois\u2026\u00a0! tu zou sais asteur ce qu\u2019o fait\u2026\u00a0! que si t\u2019es pas gentille tu t\u2019prends une tape\u2026\u00a0! tu zou vois l\u00e0\u2026\u00a0! tu zou sens qu\u2019o r\u00e9veille hein\u2026\u00a0! et qu\u2019o l\u2019est l\u2019heure asteur\u2026\u00a0! pas d\u2019histoires faut se lever\u2026 faut se lever\u00a0! tu dormiras plus tard\u2026\u00a0! t\u2019auras tout le temps de dormir apr\u00e8s\u2026\u00a0! tout le temps\u2026 oh\u00a0! tout le temps\u2026 mais pas asteur\u2026\u00a0! asteur l\u00e0 faut se lever\u2026\u00a0! et faut manger\u2026\u00a0! l\u00e0 o l\u2019est pas asteur que t\u2019as tout le temps\u2026\u00a0! qu\u2019tu m\u2019agrippes ou qu\u2019tu m\u2019\u00e9gr\u00f4gnes si tu veux mais tu te l\u00e8ves et tu manges asteur\u2026\u00a0! tu vas te lever et la manger \u00e7h\u00e8te pur\u00e9e\u2026\u00a0! faut prendre des forces\u2026\u00a0! o l\u2019est peut-\u00eatre que de la pur\u00e9e\u2026 o l\u2019est encore de la pur\u00e9e de patates et de carottes et de jambon\u2026 o y a des ann\u00e9es qu\u2019o l\u2019est coumme \u00e7heu\u2026\u00a0! des ann\u00e9es que j\u2019zou fais\u2026\u00a0! que j\u2019m\u2019en occupe de toi\u2026\u00a0! qu\u2019tu m\u2019auras la pi\u00e2 \u00e0 fine force que j\u2019m\u2019en occupe de la tienne\u2026\u00a0! hein\u2026\u00a0? tu vas ben finir par l\u2019avoir ma pi\u00e2\u2026\u00a0! mais o l\u2019est pas pour aneut\u2026\u00a0! ni aneu ni demain\u2026\u00a0! tu zou entends\u2026\u00a0? parce qu\u2019asteur o l\u2019est l\u2019heure de manger\u2026\u00a0! tu vas te lever et la manger \u00e7h\u00e8te pur\u00e9e\u2026\u00a0! o l\u2019est l\u2019heure l\u00e0\u2026\u00a0! allez allez pas d\u2019histoires\u2026\u00a0! o l\u2019est encore l\u00e0 qu\u2019o l\u2019est ta force\u00a0! o l\u2019est l\u00e0 ton courage\u2026\u00a0! o l\u2019est ta vie\u2026\u00a0! allez encore\u2026 encore un peu\u2026 pendant qu\u2019o l\u2019est chaud\u2026 alors o l\u2019est pas asteur\u00a0! o l\u2019est pas asteur qu\u2019on dort tout le temps\u2026\u00a0! l\u2019est pas asteur qu\u2019tu vas zou l\u00e2cher coume \u00e7heu maman\u2026\u00a0! sinon j\u2019te zou garantis qu\u2019tu t\u2019prends une tape pour de bon sur le coin dau bec\u2026\u00a0! allez encore\u2026 encore un peu\u2026 o l\u2019est encore chaud\u2026\u00a0\u00bb J\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 par la claque. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 par sa rogne, par sa hargne. R\u00e9veill\u00e9 par la glace \u00e0 travers les volets. R\u00e9veill\u00e9 par le gel fendu, par le passereau en vol. R\u00e9veill\u00e9 par la poche de bu\u00e9e, comme une petite peau d\u2019\u00e2ne au-dessus du nez. R\u00e9veill\u00e9 par les barres d\u2019ombre et les feux t\u00e9l\u00e9port\u00e9s par le couloir. R\u00e9veill\u00e9 par la lumi\u00e8re blanche, bleue, du jour qui se faufile sous la porte de la chambre, glisse sur le parquet, sur le voile iridescent ou presque de la cire. R\u00e9veill\u00e9 par les vapeurs, par un souffle de t\u00e9r\u00e9benthine. Les volets ont \u00e9t\u00e9 ouverts \u00e0 c\u00f4t\u00e9. C\u2019est l\u2019heure. C\u2019est l\u2019heure de se lever pour la m\u00e8re Fissou. L\u2019heure de la faire manger pour mamie Lulu. L\u2019heure de la pur\u00e9e au jambon dans une gamelle en fer \u00e9maill\u00e9e, jaune paille, avec deux petites poign\u00e9es. Par endroits l\u2019\u00e9mail a saut\u00e9. La pur\u00e9e de plus en plus liquide. Chaque un peu plus peut-\u00eatre. Chaque jour un peu plus, \u00e0 la mesure du temps. Ce temps qui passe et qui semble pourtant arr\u00eat\u00e9. Chaque jour \u00e0 la m\u00eame heure, la pur\u00e9e au jambon dans la m\u00eame gamelle. Juste un peu plus liquide, \u00e0 peine plus. Je suis r\u00e9veill\u00e9. J\u2019ai la gueule de bois. \u00c0 quelle heure je suis rentr\u00e9 d\u00e9j\u00e0\u00a0? Il me semble que c\u2019est toujours la m\u00eame chose. J\u2019ai toujours connu \u00e7a. La pur\u00e9e jambon \u00e0 la gamelle jaune, \u00e9maill\u00e9e, \u00e9caill\u00e9e. \u00c7a fait vingt ans que c\u2019est comme \u00e7a. Vingt ans que la maladie l\u2019a gagn\u00e9e, l\u2019a emport\u00e9e. Depuis que je suis n\u00e9 en somme. \u00c7a vingt ans que je vis avec elle cette maladie. J\u2019ai grandi avec sa maladie. J\u2019ai appris \u00e0 marcher, \u00e0 parler, avec la maladie qui grandissait aussi. Appris \u00e0 lire, \u00e9crire et compter avec la maladie et elle, elle en avait pas besoin tout \u00e7a, elle, elle en savait bien plus long. Depuis bien longtemps. Et mamie a appris aussi, avec sa m\u00e8re. Elle a appris la pur\u00e9e jambon, la pur\u00e9e de gamelle en \u00e9mail. La pur\u00e9e du jour de chaque jour. Elle a appris \u00e0 la faire couler chaque jour un peu plus. Comme l\u2019urine, comme les selles. Elle a appris les couches. Les couches \u00e0 sa m\u00e8re. On apprend pas \u00e7a, jamais. D\u2019ailleurs, elle connaissait m\u00eame pas les couches. Avec ses enfants, c\u2019\u00e9tait des langes. Des langes. Et moi aussi elle m\u2019en aura mis. Mais les couches, c\u2019est avec sa m\u00e8re qu\u2019elle a appris. De grandes couches et une al\u00e8se. Une pour le lit et une pour soi. Une al\u00e8se par-dessus la couche, pour le sexe, pour le corps. Une al\u00e8se frip\u00e9e, une esp\u00e8ce de placenta synth\u00e9tique qui se referme avec des boutons-pression et \u00e7a feurlasse. Pour \u00eatre s\u00fbr que \u00e7a d\u00e9borde pas. Mais \u00e7a d\u00e9bordait, \u00e7a jaillissait. Tout d\u00e9bordait. Le corps. Le corps m\u00eame \u00e9tait en liqu\u00e9faction. Chaque jour un peu plus. Fluide dilu\u00e9. Le corps et la parole, les gestes et les mots. Tout s\u2019\u00e9coulait. Tout s\u2019\u00e9croulait. Ch\u00e2teau de sable sous les vagues de la mar\u00e9e montante. Depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es qu\u2019elle monte. Depuis ma naissance. Un \u00e9cras\u00e9. Un mix\u00e9. Pur\u00e9e jambon. Une \u00e9ni\u00e8me fois. Et l\u00e0 \u00e7a avait claqu\u00e9, \u00e7a craquait. Elles craquaient. Il faisait beau. \u00c7a se voyait \u00e0 la lumi\u00e8re par les volets et sous la porte. Il faisait froid. Il \u00e9tait tard. Le po\u00eale avait fini par s\u2019\u00e9teindre. Le voile de fum\u00e9e par impr\u00e9gner insensiblement toute la chambre, jusqu\u2019\u00e0 la racine de mes cheveux. J\u2019entendais bien la t\u00e9l\u00e9 par le couloir derri\u00e8re, la s\u00e9rie habituelle, le flux nasillard d\u2019un dialogue insignifiant. Et la grogne \u00e0 c\u00f4t\u00e9. \u00ab\u00a0Encore\u2026\u00a0! encore\u2026\u00a0! allez allez\u2026\u00a0! \u2014 Eh\u2026 ah\u2026 \u2014 Ah\u2026 pas d\u2019histoires hein\u00a0!\u00a0\u00bb Elles craquaient. Quand je me suis lev\u00e9, \u00e7a tournait encore. J\u2019avais mal aux cheveux. Comment j\u2019\u00e9tais rentr\u00e9\u00a0? Vers quelle heure\u00a0? \u00c0 quelle heure c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<ol type=\"1\" class=\"has-very-light-gray-to-cyan-bluish-gray-gradient-background has-background wp-block-list\"><li>En lisant quelques extraits de <em>La Femme gel\u00e9e<\/em>, d\u2019Annie Ernaux, je comprends que le <em>je<\/em> est anonyme dans la mesure o\u00f9 il renvoie syst\u00e9matiquement \u00e0 l\u2019autre. Mais l\u2019autre, c\u2019est qui&nbsp;? C\u2019est la m\u00e8re, \u00e0 qui <em>je<\/em> s\u2019identifie. Mais qu\u2019est-ce qui s\u2019identifie&nbsp;? La lecture, les romans, de l\u2019\u00e9criture en sourdine. \u00ab&nbsp;Lire, jouer, r\u00eaver.&nbsp;\u00bb Quelque chose de l\u2019\u00e9crivain, ou de qui veut \u00e9crire \u2014 mais c\u2019est pareil, non&nbsp;? \u2014 au quotidien. La m\u00e8re devient comme un personnage transitionnel en quoi s\u2019identifie l\u2019amour que sa petite fille lui porte, le d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire qui relie l\u2019enfant \u00e0 l\u2019\u00e9crivaine qu\u2019elle va devenir, qu\u2019elle est, l\u2019amour que l\u2019\u00e9crivaine porte au roman \u2014 \u00ab&nbsp;la romance&nbsp;\u00bb.<\/li><li>J\u2019entends r\u00e9sonner ce mot de Barthes au sujet des pouvoirs du roman, \u00e0 un moment o\u00f9 il vient de perdre sa m\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>dire<\/em> ceux que j\u2019aime (Sade, oui, Sade disait que le roman consiste \u00e0 peindre ceux qu\u2019on aime) et non pas leur dire que je les aime (ce qui serait un projet proprement lyrique)&nbsp;; j\u2019esp\u00e8re du roman une transcendance de l\u2019\u00e9gotisme, dans la mesure o\u00f9 dire ceux qu\u2019on aime, c\u2019est t\u00e9moigner qu\u2019ils n\u2019ont pas v\u00e9cu (et bien souvent souffert) \u201cpour rien\u201d.&nbsp;\u00bb<\/li><li>Quatre lignes pour commencer.<\/li><li>Un, un seul <em>je<\/em> devrait suffire. Je viens d\u2019en effacer les premiers. J\u2019en laisse un, un seul. <em>Je tra\u00eene<\/em>. Et puis non, je l\u2019efface aussi. <em>Je<\/em> peut attendre, et le plus tard possible. Quant \u00e0 savoir le pourquoi\u2026<\/li><li>Finalement c\u2019est une dizaine, une douzaine de lignes ce soir, et c\u2019est \u00e0 pleurer.<\/li><li>\u00ab&nbsp;\u2026 et il faut qu\u2019ici je porte l\u2019attention dont je suis capable sur les textures vivantes, sur le poids de vie qui p\u00e8se sur chacun de vous&nbsp;: une vie navrante, exasp\u00e9rante, brutale, n\u00e9anmoins belle&nbsp;: qu\u2019\u00e0 ceci je m\u2019attache dans les termes les plus purs et que je m\u2019apprendrai \u00e0 distinguer sp\u00e9cialement&nbsp;: c\u2019est bien ceci que je dois entreprendre&nbsp;: une m\u00e9diation, une tentative de compte rendu, celui de vos vies humaines, de leur \u00e9tranget\u00e9, et de leur chaleur n\u00e9anmoins, chacune rapport\u00e9e \u00e0 son monde propre\u2026&nbsp;\u00bb (James Agee, <em>Louons maintenant les grands hommes<\/em>).<\/li><li>Avec ces deux <em>elle<\/em>, avec le monologue de l\u2019une, avec son <em>je<\/em> \u00e0 elle, je pourrais recommencer la m\u00eame op\u00e9ration, d\u2019un <em>je<\/em> qui en parlant d\u2019<em>elle<\/em> parle bien s\u00fbr de soi-m\u00eame, comme dans un miroir d\u00e9formant. \u2014 Mais alors&nbsp;: qu\u2019en serait-il du <em>je<\/em> initial dans le miroir du second <em>je<\/em> (qu\u2019en serait-il de <em>moi<\/em>&nbsp;?)&nbsp;?<\/li><li>Comment \u00e9crit-on mieux qu\u2019ici comment cette femme, qui s\u2019agace, s\u2019\u00e9nerve apr\u00e8s sa m\u00e8re, malade, s\u2019agace, s\u2019\u00e9nerve apr\u00e8s la maladie, apr\u00e8s la mort, qui arrive&nbsp;? \u2014 Est-il besoin de \u00ab\u00a0traduire\u00a0\u00bb&nbsp;: <em>aneut<\/em> pour <em>aujourd\u2019hui<\/em> \u2013 <em>asteur<\/em> pour <em>maintenant<\/em> \u2013 <em>coume<\/em> pour <em>comme<\/em> \u2013<em> \u00e7heu <\/em>pour <em>\u00e7a<\/em> \u2013 <em>\u00e7h\u00e8te<\/em> pour <em>cette<\/em> \u2013 <em>dau<\/em> pour <em>du <\/em>\u2013 <em>\u00e9gr\u00f4gner<\/em> pour <em>\u00e9gratigner<\/em> \u2013 <em>mau<\/em> pour <em>mal<\/em> (\u00e9videmment, impossible de ne pas penser \u00e0 <em>mot<\/em>, mais le jeu s\u2019arr\u00eate l\u00e0, dans le sonore, pas dans le s\u00e9mantique) \u2013 <em>o<\/em> pour <em>\u00e7a<\/em>,<em>&nbsp;o l\u2019est<\/em> pour <em>c\u2019est<\/em> \u2013 <em>pi\u00e2<\/em> pour <em>peau<\/em> \u2013 <em>zou<\/em> pour <em>le<\/em>. \u2014 Le patois, ou ce qu\u2019il en reste, en lambeaux dans la langue courante quelque peu d\u00e9form\u00e9e, d\u00e9tourn\u00e9e&nbsp;: comme une mani\u00e8re d\u2019agacement, d\u2019\u00e9nervement, de maladie. \u2014 C\u2019est le correcteur qui est content&nbsp;: alerte rouge dans tous les sens&nbsp;!<\/li><li>Est-ce que \u00e7a fonctionne le jeu de la ponctuation&nbsp;: la phrase-paragraphe en points-virgules&nbsp;; puis la s\u00e9rie de phrases-paragraphes o\u00f9 r\u00e8gne la virgule, s\u00e9par\u00e9es et encha\u00een\u00e9es par des deux-points dont je me demande s\u2019ils conservent encore leur valeur explicative \u2014 je me demande aussi s\u2019il faut regrouper ces paragraphes, et laisser aux deux-points le soin de mieux distinguer et attacher, quitte \u00e0 ce qu\u2019ils se retrouvent noy\u00e9s dans la masse virgulatoire (\u00e7a peut se dire \u00e7a&nbsp;? en tout cas c\u2019est fait) \u2014, enfin le monologue dans un fran\u00e7ais patoisant tordu, tout en suspensions, comme au bord de la rupture&nbsp;: et l\u2019ensemble rel\u00e8verait d\u2019une mont\u00e9e en puissance d\u2019une pouss\u00e9e, d\u2019un retour \u00e0 la langue, avec des phrases courantes, classiques, comme on les apprend d\u2019abord, avec majuscule et point, comme le r\u00e9veil dont il ne cesse d\u2019\u00eatre question&nbsp;: \u00e7a marche \u00e7a&nbsp;?<\/li><li>Parfois, quand je parle de telle ou telle circonstance (un \u00e9l\u00e9ment, un \u00e9v\u00e9nement), presque insignifiante, comme ici le froid, le gel et la lumi\u00e8re vive dehors, je me demande s\u2019il s\u2019agit d\u2019un souvenir oubli\u00e9 qui remonte, qui s\u2019accroche, ou de la possibilit\u00e9 d\u2019un \u00eelot de r\u00e9alit\u00e9, comme aujourd\u2019hui, ou de l\u2019influence, de la persistance du jour pr\u00e9sent, de la pr\u00e9sence de ce matin m\u00eame, \u00e9gal \u00e0 lui-m\u00eame depuis quelques jours, comme sans doute il le fut jadis \u2014 et c\u2019est alors une part de pr\u00e9sent qui revient ou de pass\u00e9 qui ne passe pas&nbsp;?<\/li><li>\u00ab&nbsp;\u2026 pas une qui soit n\u00e9gligeable&nbsp;: et leur mesure ne tient pas seulement aux multitudes contenant le grain d\u2019un seul instant, mais \u00e0 l\u2019effet de r\u00e9p\u00e9tition, lequel est aussi par-del\u00e0 tout d\u00e9compte, et d\u00e9fie toute conscience qu\u2019en pourrait saisir notre chair ou m\u00eame notre cerveau&nbsp;: et avec chaque r\u00e9p\u00e9tition la petite marque se fait un peu plus distincte, un peu plus profonde, un peu plus comme une cicatrice, et prend la forme d\u2019une substance qui aurait pu recevoir une forme autre, et qui \u00e0 chaque fois qu\u2019elle est enregistr\u00e9e de nouveau s\u2019\u00e9loigne de cette possibilit\u00e9\u2026&nbsp;\u00bb (James Agee).<\/li><li>Je ne sais pas pourquoi&nbsp;: le texte me semble termin\u00e9, mais je reste encore l\u00e0, devant mes notes, comme s\u2019il en fallait une autre, une nouvelle&nbsp;: une fa\u00e7on de ne pas en avoir termin\u00e9, de ne pas en rester l\u00e0&nbsp;? ou une fa\u00e7on de rester, justement, l\u00e0, avec elles, encore un peu, encore&nbsp;?<\/li><\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait\u2026 c\u2019est comme quand le matin, tard\u00a0; se r\u00e9veiller, se lever\u00a0; encore un peu, au chaud\u00a0; c\u2019est l\u2019heure depuis longtemps, faut se lever\u00a0; elles sont l\u00e0, dans l\u2019autre chambre\u00a0; l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0; elle lui parle\u00a0; il est tard, faut se lever\u00a0; \u00ab\u00a0Allez allez, pas d\u2019histoire\u00a0!\u00a0\u00bb\u00a0; le petit lit en fer qui grince, l\u2019ahanement de la m\u00e8re Fissou qu\u2019elle rel\u00e8ve, et <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-13-puree-jambon\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #13 | Pur\u00e9e jambon<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":158,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,3026],"tags":[1043,3039,2995],"class_list":["post-61561","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographies-13","tag-grand-mere","tag-puree","tag-reveil"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61561","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/158"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=61561"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/61561\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=61561"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=61561"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=61561"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}