{"id":61775,"date":"2021-12-23T09:20:49","date_gmt":"2021-12-23T08:20:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=61775"},"modified":"2021-12-23T11:52:48","modified_gmt":"2021-12-23T10:52:48","slug":"autobiographie-12-la-reserve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographie-12-la-reserve\/","title":{"rendered":"autobiographies #12 | la r\u00e9serve"},"content":{"rendered":"\n<p>Il r\u00e9gnait un chaos ordonn\u00e9 dans la librairie ce matin, comme si le vent s&rsquo;y \u00e9tait infiltr\u00e9 et avait d\u00e9plac\u00e9 ce qui \u00e9tait rang\u00e9 sur les tables. La cafeti\u00e8re ronronnait dans l&rsquo;arri\u00e8re-boutique, emplissant l&rsquo;espace de son odeur chaleureuse. Des piles de livres avaient disparues, d&rsquo;autres attendaient par terre. Des livres, parfois abandonn\u00e9s loin de leur lieu d&rsquo;origine, erraient solitaires, on avait renonc\u00e9 \u00e0 les emmener. Samedi avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9, jusqu&rsquo;\u00e0 la derni\u00e8re heure, ses coll\u00e8gues avaient abandonn\u00e9 le navire sans rien remettre en place. Dimanche avait fig\u00e9 ce chahut, recouvrant les livres d&rsquo;une fine odeur de poussi\u00e8re \u00e0 peine perceptible. Maria toussota en allumant l&rsquo;ordinateur, cherchant du regard les chiffres de la caisse pendant que le syst\u00e8me de gestion d\u00e9marrait. Les chiffres concordaient, il fallait maintenant replacer tous les livres qui \u00e9taient en stock et commander \u00e0 nouveaux ceux qui viendraient \u00e0 manquer. Quand sa liste des ventes sortit, elle l&rsquo;imprima et arm\u00e9e d&rsquo;une tasse de caf\u00e9 br\u00fblante elle entra dans p\u00e9nombre de la r\u00e9serve. <\/p>\n\n\n\n<p>Allumer l&rsquo;int\u00e9rrupteur prenait quelques secondes, la lumi\u00e8re papillonait dans un cr\u00e9pitement h\u00e9sitant. Puis elle prenait place, s&rsquo;imposait, blanche, tr\u00e8s forte. Maria cligna les yeux, puis leva la t\u00eate de ses feuilles de papier et releva ses lunettes sur le haut de sa t\u00eate. C&rsquo;\u00e9tait la petite r\u00e9serve, celle qui \u00e9tait contre le mur principal des romans et qui servait \u00e0 emmaganiser les exemplaires suppl\u00e9mentaires des titres les plus importants. C&rsquo;\u00e9tait un couloir d&rsquo;une vingtaine de m\u00e8tres, \u00e9troit comme un boyau, tapiss\u00e9 de livres du sol au plafond. Seul un petit chemin sur sol permettait de s&rsquo;y infliter, au milieu des piles de livres menacant de tomber \u00e0 chaque instant. La performance d&rsquo;en sortir, une trentaine d&rsquo;ouvrages coll\u00e9s contre le ventre, suspendus entre les deux bras \u00e9cart\u00e9s relevait de l&rsquo;escalade et de la prestidigitation \u00e0 la fois. Les murs \u00e9taient \u00e9quip\u00e9s d&rsquo;\u00e9tag\u00e8res m\u00e9talliques blanches croulants d&rsquo;ouvrages. La plus grande \u00e9tait celle qu&rsquo;on voyait en entrant, la r\u00e9serve des livres broch\u00e9s. Class\u00e9s par ordre alphab\u00e9tique, les dos blancs de folio dominaient les jaunes ou gris des livres de poches, les noirs des polars. Les titres se r\u00e9p\u00e9taient parfois en plusieurs exemplaires pour ceux qui se vendaient le plus, Romain Gary ou Am\u00e9lie Nothomb avaient une pile pour chacun de leurs titres quand Anne-Marie Garat ne souffrait que d&rsquo;un exemplaire par ouvrage publi\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>A hauteur de genoux, l&rsquo;\u00e9tag\u00e8re se prolongeait en un banc m\u00e9tallique, d&rsquo;autres piles y \u00e9taient d\u00e9pos\u00e9es: les nouveaut\u00e9s poches, des dizaines du dernier Musso ou de la trilogie d&rsquo;Elena Ferrante. Le banc servait aussi \u00e0 prendre une minute pour souffler entre deux clients ou grimper pour atteindre les livres les plus hauts. En face, un distributeur d&rsquo;eau, une grosse bombonne transparente avec un plateau de verres \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, une bo\u00eete m\u00e9tallique de biscuits. Sur l&rsquo;autre mur, les livres d&rsquo;arts, de grands volumes encombrants pos\u00e9s \u00e0 plat sur les \u00e9tag\u00e8res. S&rsquo;ils restaient trop longtemps dans la r\u00e9serve, ils commencaient \u00e0 jaunir et \u00e0 prendre la poussi\u00e8re. Il fallait les surveiller et les sortir avant leur d\u00e9gradation par immobilisme. Parce que si les livres s&rsquo;usent d&rsquo;\u00eatre trop feuillet\u00e9s, ils p\u00e9rissent aussi d&rsquo;\u00eatre d\u00e9daign\u00e9s. Alors, il fallait trouver le moment pour chacun d&rsquo;aller sur le devant de la sc\u00e8ne, montrer leur couvertures en vitrine, attirer le chaland vers l&rsquo;int\u00e9rieur. Etre seul  dans la r\u00e9serve,  c&rsquo;\u00e9tait \u00eatre rempli de cet univers de papier, submerg\u00e9 par la mati\u00e8re immobile entass\u00e9e du sol au plafond, sur toutes les parois des deux murs, totalement recouvert. Seul \u00eatre vivant dans un oc\u00e9an de mots, ballot\u00e9 par ses flots immobiles.  <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il r\u00e9gnait un chaos ordonn\u00e9 dans la librairie ce matin, comme si le vent s&rsquo;y \u00e9tait infiltr\u00e9 et avait d\u00e9plac\u00e9 ce qui \u00e9tait rang\u00e9 sur les tables. La cafeti\u00e8re ronronnait dans l&rsquo;arri\u00e8re-boutique, emplissant l&rsquo;espace de son odeur chaleureuse. Des piles de livres avaient disparues, d&rsquo;autres attendaient par terre. 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