{"id":62218,"date":"2022-01-04T21:31:48","date_gmt":"2022-01-04T20:31:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=62218"},"modified":"2022-01-05T19:49:56","modified_gmt":"2022-01-05T18:49:56","slug":"10-elle-se-regarde-passer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/10-elle-se-regarde-passer\/","title":{"rendered":"autobiographies #10 | elle se regarde passer"},"content":{"rendered":"\n<p>Son of man,<\/p>\n\n\n\n<p>You cannot say, or guess, for you know only<\/p>\n\n\n\n<p>A heap of broken images<\/p>\n\n\n\n<p>TS Elliot<\/p>\n\n\n\n<p>Elle est assise sur son lit-bateau. Elle est bien \u00e0 l&rsquo;abri dans sa petite chambre. Elle a ferm\u00e9 la double porte matelass\u00e9e d&rsquo;un tissu marron. Elle \u00e9touffe les cris et les tremblements du dehors. Elle lit Roses \u00e0 cr\u00e9dit. Elle \u00e9crit une lettre de 10 pages \u00e0 Elsa Triolet. Elle ne recevra pas de r\u00e9ponse. Elle sera carm\u00e9lite comme la petite sainte Th\u00e9r\u00e8se. Elle mourra tr\u00e8s jeune. Elle ira \u00e9vang\u00e9liser les sauvages. Elle hait les dimanches. Elle d\u00e9teste se promener rue Poncelet le long des rideaux de fer baiss\u00e9s. Elle doit marcher lentement \u00e0 cause de sa grand m\u00e8re. Elle est une enfant facile. Elle ne fait jamais d&rsquo;histoires. Elle regarde la lumi\u00e8re de la cour si grise qu&rsquo;elle va durer toujours. Elle a une jupe pliss\u00e9e et des escarpins vernis. Elle est sur un prie-dieu \u00e0 la messe de minuit. Elle est troubl\u00e9e par les longues cuisses du jeune homme sur la croix. Elle est amoureuse de Karim Aga Khan. Elle a d\u00e9coup\u00e9 sa photo sur la couverture de Match. Elle fond en larmes sans raison apparente. Elle note sur un petit carnet les jours o\u00f9 elle n&rsquo;a pas pleur\u00e9. Elle re\u00e7oit un cadeau pour plusieurs jours de suite. Elle est le jour de la rentr\u00e9e. Elle porte une lavalli\u00e8re bleue \u00e0 pois blancs au col de son chemisier. Elle se regarde dans la glace. Elle promet \u00e0 son reflet de lui trouver une amie. Elle est assise en classe. Elle s&rsquo;ennuie \u00e0 mourir. Elle s&rsquo;enfonce dans des sables mouvants. Elle s&rsquo;\u00e9vade par l&rsquo;imaginaire. Elle oublie o\u00f9 elle est. Elle entend la ma\u00eetresse lui demander si elle va bient\u00f4t atterrir. Elle est allong\u00e9e sous le pr\u00e9au. Elle ouvre les yeux. Elle voit le visage de sa m\u00e8re. Elle est anxieuse. Elle a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venue par t\u00e9l\u00e9phone. Elle a perdu connaissance en pleine classe. Elle est entour\u00e9e de visages inquiets. Elle adore ce moment. Elle revient d&rsquo;un long voyage. Elle a travers\u00e9 l&rsquo;eau. Elle est accueillie. Elle est Oph\u00e9lie. Elle est le fils prodigue. Elle est pr\u00e9cieuse. Elle est importante. Elle est r\u00e9concili\u00e9e. Elle est sur une sc\u00e8ne. Elle a une robe rouge. Elle joue le Largo de Haendel. Elle est transport\u00e9e. Elle est habit\u00e9e. Elle est dans un monde parall\u00e8le. Elle est un objet de fiert\u00e9 pour sa grand m\u00e8re. Elle lui a cousu sa robe. Elle regrette que sa petite fille ne soit pas assez juponn\u00e9e. Elle se le reproche. Elle en fait la remarque \u00e0 sa fille. Elle est sous les marronniers du boulevard Malesherbes. Elle hume l&rsquo;odeur de juin. Elle se dit bient\u00f4t les grandes vacances. Elle dilate son c\u0153ur. Elle apprend que Noureev a demand\u00e9 l&rsquo;asile. Elle se demande s&rsquo;il est fou. Elle est emmen\u00e9e \u00e0 un spectacle de Flamenco. Elle est subjugu\u00e9e. Elle est p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e par les claquements de talons du danseur. Elle glisse sur la ligne de ses hanches. Elle est soulign\u00e9e par la culotte moulante et la haute ceinture. Elle est sublim\u00e9e par le bol\u00e9ro. Elle se sent des fourmillements. Elle entend sa grand m\u00e8re marmonner pourvu que sa culotte ne craque pas. Elle est \u00e0 No\u00ebl. Elle a fait une cr\u00e8che. Elle a utilis\u00e9 une bo\u00eete \u00e0 chaussures recouverte de papier craft habilement froiss\u00e9. Elle a fait les personnages en p\u00e2te \u00e0 modeler. Elle a figur\u00e9 la sainte vierge allong\u00e9e, s&rsquo;appuyant sur un coude. Elle devait \u00eatre fatigu\u00e9e. Elle avait beaucoup voyag\u00e9. Elle est assise sur la banquette en bois du m\u00e9tro. Elle regarde B\u00e9b\u00e9 Cadum qui est la jolie maman de ce. Elle esp\u00e8re ne jamais avoir un enfant qui ressemble \u00e0 \u00e7a. Elle l&rsquo;appellerait Rosa si c&rsquo;\u00e9tait une fille. Elle aurait des grands yeux bruns. Elle aurait de toutes petites mains. Elle oublie de descendre \u00e0 sa station. Elle se retrouve au terminus. Elle n&rsquo;a pas vu le temps passer. Elle est assise sur un canap\u00e9. Elle a sa jupe pliss\u00e9e et ses vernis noirs. Elle tient un b\u00e9b\u00e9 sur ses genoux. Elle est sa marraine. Elle est tr\u00e8s \u00e9mue. Elle forme un tableau attendrissant. Elle est tr\u00e8s jolie la photo. Elle se prive de bonbons par solidarit\u00e9 avec les enfants du Biaffra. Elle regarde la petite fille au gros ventre dans Paris Match. Elle peut choquer des sensibilit\u00e9s. Elle est un bon sujet. Elle \u00e9meut le public. Elle fait grimper les ventes. Elle est assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du piano. Elle est la plus jeune. Elle est sur la photo de la classe d&rsquo;Yvonne Desportes au Conservatoire. Elle est en noir et blanc. Elle a sa lavalli\u00e8re bleue \u00e0 pois blancs. Elle a ses vernis noirs un peu au-dessus du sol. Elle fr\u00e9quente un lyc\u00e9e de filles. Elle entend les gar\u00e7ons dehors qui crient les pucelles au balcon. Elle voit la surg\u00e9 verouiller la porte. Elle a des gros seins. Elle a un tailleur en tweed. Elle a une blouse en soie cr\u00e8me. Elle a un collier de perles fines. Elle appelle la police. Elle n&rsquo;a pas droit au pantalon. Elle devrait mettre une jupe par-dessus. Elle pr\u00e9f\u00e8re avoir froid aux cuisses. Elle porte de longues chaussettes en laine beige tricot\u00e9es \u00e0 la main. Elle est sur une petite chaise basse. Elle regarde sa grand m\u00e8re couper un satin broch\u00e9 bleu et argent. Elle aime le son des grands ciseaux sur le bois de la table. Elle le compare au bercement du train quand on part en vacances. Elle est dans le train. Elle est en face du danseur de Flamenco. Elle regarde fixement sa chevali\u00e8re. Elle remarque le petit diable avec ses cornes. Elle est dans un vieux train. Elle lit la petite plaque de m\u00e9tal fix\u00e9e sous la vitre. Elle d\u00e9conseille en trois langues de se pencher \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. Elle pointe le danger d&rsquo;un tel geste. Elle est surtout explicite en italien. Elle emploie le mot periculoso. Elle se d\u00e9lecte de periculoso. Elle l&rsquo;accroche aux hanches du danseur de Flamenco. Elle s&rsquo;endort. Elle r\u00eave du danseur. Elle le voit dispara\u00eetre dans un seau en bois. Elle lui dit qu&rsquo;est-ce-que vous \u00eates souple. Elle est r\u00e9veill\u00e9e par le contr\u00f4leur. Elle lui tend son billet. Elle trouve du charme \u00e0 ses lunettes cercl\u00e9es de m\u00e9tal. Elle lui lance un regard langoureux. Elle lui fait un grand sourire. Elle aime l&rsquo;effet que \u00e7a fait aux joues. Elle se l\u00e8ve. Elle baisse la vitre dans le couloir. Elle allume une Players. Elle sent le vent dans ses cheveux. Elle est libre. Elle l&rsquo;a vu dans son reflet sur la vitre. Elle adore plaire aux gar\u00e7ons. Elle les suit dans leurs garnis. Elle les suit dans leurs greniers. Elle les suit dans leurs chambres d&rsquo;h\u00f4tel. Elle boit un verre de vin sur un sofa jaune. Elle s&rsquo;entend dire qu&rsquo;elle est belle. Elle ne le croit pas. Elle trouve son nez trop long. Elle trouve ses seins trop petits. Elle n&rsquo;a pas besoin de br\u00fbler son soutien-gorge. Elle n&rsquo;en porte pas. Elle demande \u00e0 sa grand m\u00e8re de lui couper des pantalons pattes d&rsquo;\u00e8ph en velours \u00e0 ramages. Elle les veut tr\u00e8s larges en bas. Elle les demande tr\u00e8s serr\u00e9s en haut. Elle veut jouir sans entraves. Elle fume son premier joint de mariejane avec Don Juan en \u00e9coutant Herbie Hancock. Elle apprend qu&rsquo;il faut \u00eatre amoureux pour r\u00e9ussir un feu. Elle est foudroy\u00e9e par sa douceur. Elle souffre de ses infid\u00e9lit\u00e9s. Elle est d&rsquo;accord que la jalousie c&rsquo;est d\u00e9mod\u00e9. Elle souffre quand m\u00eame. Elle se console avec des gar\u00e7ons. Ils ne la consolent pas. Elle pleure quand elle est toute seule. Elle pleure dans l&rsquo;avion. Elle pleure derri\u00e8re lui sur la moto. Elle est poursuivie par des photographes. Elle d\u00e9couvre une photo d&rsquo;elle \u00e0 la une du Parisien Lib\u00e9r\u00e9. Elle a une t\u00eate de zombie. Elle signe des autographes dans la rue. Elle voit des t\u00eates de vampires. Elle est entour\u00e9e de monstres. Elle est un faux-semblant. Elle est un pseudo. Elle est une autre sur l&rsquo;affiche. Elle d\u00e9chire l&rsquo;affiche. Elle admire Angela Davis. Elle est d\u00e9risoire par rapport \u00e0 elle. Elle devrait embrasser un vrai combat. Elle ne voit pas lequel. Elle se joint aux manifestations. Elle crie \u00e9lections pi\u00e8ge \u00e0 cons. Elle fait la tourn\u00e9e des usines. Elle d\u00e9borde de bonnes intentions. Elle crie avec les autres. Elle est toute seule avec les autres. Elle est une \u00e9trang\u00e8re. Elle est \u00e9trange. Elle est dans son \u00e9tranget\u00e9. Elle est dans son vertige. Elle est lunatique. Elle heurte ses amis. Elle n&rsquo;a pas d&rsquo;amis. Elle est d\u00e9cal\u00e9e. Elle n&rsquo;est pas celle qu&rsquo;ils croient. Elle est englu\u00e9e dans le grand mensonge. Elle est engag\u00e9e pour jouer dans \u00d4 America au th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;Od\u00e9on. Elle saborde la pi\u00e8ce parce que c&rsquo;est du th\u00e9\u00e2tre bourgeois. Elle gagne un concours de chansons. Elle est accompagn\u00e9e par son fr\u00e8re \u00e0 la guitare. Elle associe \u00e0 une grande simplicit\u00e9 d&rsquo;expression une po\u00e9sie et une \u00e9conomie d&rsquo;effets. Elle lui permet de franchir ais\u00e9ment la rampe. Elle est un personnage diff\u00e9rent des autres. Elle est une g\u00e9ographie pudique de l&rsquo;amour qui tranche par son originalit\u00e9. Elle gagne un million. Elle n&rsquo;investira pas son argent dans un magasin de caramels et bonbons mais, peut-\u00eatre, dans un voyage \u00e0 San Francisco. \u00c0 la question\u00a0De quoi auriez-vous le plus envie en ce moment\u00a0elle r\u00e9pond\u00a0Partir Aller voir tous les gens dans tous les pays. Avec l&rsquo;argent elle ach\u00e8te deux billets d&rsquo;avions. Elle est sur une route de Californie sous le soleil br\u00fblant. Elle a chaud. Elle enl\u00e8ve sa chemise. Elle est torse nu au milieu des montagnes. Elle n&rsquo;a plus honte de ses petits seins. Elle est tellement libre. Elle fait partie de la jeunesse qui refuse les conventions. Elle remet sa chemise \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du village. Elle suit le conseil du blond aux longs cheveux. Elle pourrait choquer les gens coinc\u00e9s. Elle est une extra-terrestre. Elle fait son shampoing dans le torrent. Elle trouve ses chansons bien limit\u00e9es. Elle prend la petite pilule jaune. Elle fait voir le monde en technicolor. Elle mange <em>organic. <\/em>Elle fait l&rsquo;amour avec toute la maison. Elle est \u00e0 Paris. Elle trouve scandaleux de devoir chanter \u00e0 une heure donn\u00e9e. Elle n&rsquo;est pas oblig\u00e9e. Elle n&rsquo;y va pas. Elle n&rsquo;aime plus du tout ses chansons. Elle est critiqu\u00e9e par son entourage. Elle est irresponsable. Elle est sans doute dans la drogue. Elle est dans une fuite en avant. Elle est en train de bousiller. Elle n&rsquo;en a que faire. Elle est au Ch\u00e2telet, au concert de Sun R\u00e2. Elle est voil\u00e0. Elle est voil\u00e0 la vraie musique. Elle est voil\u00e0 l&rsquo;Afrique. Elle prend le train \u00e0 la gare du Nord. Elle marche le long du canal Herengracht. Elle a pris un acide au concert. Elle constate que \u00e7a ne lui fait rien. Elle s&rsquo;agenouille pour adorer la lumi\u00e8re sur l&rsquo;eau. Elle est dansante. Elle est \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Elle est comme elle. Elle voit un \u0153il au fond de l&rsquo;eau comme la gorge d&rsquo;un crapaud. Elle voudrait aimer. Elle ne sait pas. Elle pleure. Elle verse de l&rsquo;eau dans l&rsquo;eau. Elle fait un bad trip. Elle se penche. Elle se penche dangereusement. Elle est saisie par une poigne solide. Elle voit le visage de l&rsquo;homme se m\u00e9tamorphoser en un d\u00e9filement. Elle grimpe un escalier hollandais. Elle se demande si cet escalier a une fin. Elle est dans une salle de bain. Elle est entour\u00e9e de serpents qui rampent sur les murs. Elle hurle. Elle se r\u00e9veille dans une chambre inconnue. Elle a dormi 15 heures. Elle est chez Dan. Elle ne se souvient pas de l&rsquo;avoir rencontr\u00e9. Elle sort au march\u00e9. Elle est compl\u00e8tement neuve, de fond en comble. Elle est comme apr\u00e8s un bapt\u00eame. Elle est comme lav\u00e9e par une eau lustrale. Elle mange du gouda au cumin. Elle aimera toujours le gouda au cumin. Elle ach\u00e8te une pomme recouverte d&rsquo;un vernis de sucre rouge. Elle est dans la camionnette de Dan. Elle est rouge fonc\u00e9e. Elle est am\u00e9nag\u00e9e. Elle est le mois de novembre de la m\u00eame ann\u00e9e. Elle f\u00eate No\u00ebl au milieu des Pyr\u00e9n\u00e9es. Elle est sur un bateau. Elle regarde s&rsquo;\u00e9loigner les lumi\u00e8res de la c\u00f4te. Elle y voit le symbole du grand d\u00e9part. Elle sera toute sa vie on the road. Elle n&rsquo;aura jamais de maison. Elle ch\u00e9rit sa libert\u00e9. Elle adore l&rsquo;image de sa libert\u00e9. Elle est dans une maison \u00e0 Formentera. Elle entend les junkies hurler \u00e0 l&rsquo;\u00e9tage. Elle regarde la fille blonde qui dit On devrait planter le drapeau am\u00e9ricain sur la lune. Elle lui flanque une gifle. Elle ne l&rsquo;admire pas pour avoir partag\u00e9 son ice cream avec les mendiants de Dehli. Elle \u00e9coute la fille rousse qui sort de son violon des craquements et des g\u00e9missements. Elle pense \u00e0 son professeur au Conservatoire. Elle est immerg\u00e9e dans un champ d&rsquo;amandiers en fleurs. Elle est aval\u00e9e par tout ce blanc. Elle est dans un lit tr\u00e8s haut avec un homme noir qui la couvre de sa cape noire. Elle dort avec le transistor de l&rsquo;homme noir. Elle se r\u00e9veille. Elle sent l&rsquo;odeur du caf\u00e9. Elle constate que le transistor a disparu. Elle apprend que l&rsquo;homme est parti \u00e0 Londres. Elle entend dire qu&rsquo;il habite avec Mick Jagger. Elle est au bord d&rsquo;une route. Elle est seule. Elle est on the road again. Elle traverse l&rsquo;Espagne. Elle est avec deux gar\u00e7ons, un noir et un blanc. Elle tra\u00eene toujours sa guitare. Elle braille dans les caf\u00e9s des chants improvis\u00e9s. Elle cherche l&rsquo;orgasme dans la musique. Elle se voit proposer un poste de serveuse dans un bar de Malaga. Elle est sur un bateau. Elle voit s&rsquo;\u00e9loigner les lumi\u00e8res de la c\u00f4te. Elle a entendu parler des champs de haschich. Elle a eu vent des plages de sables blanc. Elle veut conna\u00eetre Marrakech la Rouge. Elle aborde \u00e0 Tanger. Elle trouve que la langue arabe ressemble \u00e0 une bande magn\u00e9tique pass\u00e9e \u00e0 l&rsquo;envers. Elle ach\u00e8te un violon dans le grand Socco. Elle laisse sa guitare \u00e0 un mendiant. Elle est dans un car CTM direction Marrakech. Elle est assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;une paysanne tenant une poule sur ses genoux. Elle est coinc\u00e9e contre un monsieur \u00e0 turban qui serre entre ses pieds un brasero de m\u00e9tal surmont\u00e9 d&rsquo;une th\u00e9i\u00e8re. Elle heurte le monsieur avec son \u00e9tui \u00e0 violon dans les virages. Elle est sur la place jemaah el fn\u00e2a. Elle est dans la nuit des odeurs inconnues. Elle se fraye un chemin entre les voix rauques. Elle est assise par terre \u00e0 chanter avec son violon. Elle est aimant\u00e9e par le battement des tambours. Elle est invit\u00e9e dans un c\u0153ur g\u00e9ant. Elle \u00e9coute la luthiste aveugle. Elle s&rsquo;inqui\u00e8te pour les enfants acrobates. Elle mange une figue de chr\u00e9tien. Elle s&rsquo;attarde pr\u00e8s du conteur. Elle ne comprend pas ce qu&rsquo;il dit. Elle rit avec les autres. Elle regarde monter la fum\u00e9e des brochettes. Elle pique les yeux. Elle est fascin\u00e9e par l&rsquo;homme aux colombes. Elle s&rsquo;envolent puis reviennent se placer en bon ordre sur ses \u00e9paules. Elles se posent sur ses genoux. Elles le recouvrent enti\u00e8rement. Elles sont comme de la Chantilly. Elle prend une chambre d&rsquo;h\u00f4tel. Elle donne sur un patio. Elle est d\u00e9vor\u00e9e par les punaises. Elle se perd dans les ruelles. Elle est poursuivie par des enfants hurlants. Elle se fait traiter de nasrania. Elle ne comprend pas cette expression. Elle veut dire chr\u00e9tienne. Elle est synonyme d&rsquo;\u00e9trang\u00e8re. Elle est dans un jardin. Elle \u00e9coute la fl\u00fbte. Elle est en bois cercl\u00e9e de bagues d&rsquo;argent ouvr\u00e9. Elle est dans les mains d&rsquo;un homme aux yeux tranquilles. Elle \u00e9merge de la longue cape noire. Elle \u00e9crit \u00e0 sa m\u00e8re La maison qu&rsquo;on nous pr\u00eate est tr\u00e8s grande on la dit hant\u00e9e. Elle \u00e9crit \u00e0 sa m\u00e8re Pourrais-tu m&rsquo;envoyer un peu d&rsquo;argent. Elle voudrait bien rencontrer un jinn. Elle fait sa lessive \u00e0 la main sur la terrasse. Elle p\u00e9trit son pain. Elle le porte au four communal. Elle manque de pratique. Le pain ressort du four dur comme une pierre. Elle cuisine sur un brasero. Elle porte des sarouals \u00e0 fleurs. Elle porte des tfinnas paillet\u00e9s. Elle s&rsquo;habille comme les bonnes de ses amis fran\u00e7ais du Gu\u00e9liz. Elle leur emprunte de l&rsquo;argent. Elle est loin des studios. Elle est \u00e0 mille lieux de sa maison de disques. Elle lui envoie son directeur artistique. Elle le re\u00e7oit voil\u00e9e jusqu&rsquo;aux yeux. Elle s&rsquo;ali\u00e8ne le m\u00e9tier. Elle se rend aux Lilas des Gnaouas. Elle y va toutes les nuits du mois de Shaaban. Elle est assise \u00e0 un m\u00e8tre de la femme noire dans sa transe. Elle passe une lame effil\u00e9e sur sa gorge. Elle passe une lame effil\u00e9e sur sa langue. Le couteau n&rsquo;entre pas. Il n&rsquo;y a pas de sang. Elle mange \u00e0 quatre pattes les petits morceaux de viande que la pr\u00eatresse a d\u00e9pos\u00e9s sur l&rsquo;\u00e9cuelle. Elle parle d&rsquo;une voix d&rsquo;homme. Elle d\u00e9clame en arabe classique. Elle sent ses paupi\u00e8res s&rsquo;alourdir, la musique des gnaoua est hypnotique. Elle est destin\u00e9e \u00e0 attirer les esprits dans le corps des femmes. Elle est puissante, on ne peut pas r\u00e9sister. Elle d\u00e9noue les cheveux. Elle plie les corps en deux au niveau des hanches . Elle les redresse d&rsquo;un mouvement rythm\u00e9. Elle s&rsquo;endort sur la natte. Elle est dans le petit matin frais lav\u00e9. Elle est voil\u00e9e. Elle est habill\u00e9e comme les femmes du quartier. Elle est poursuivie par les enfants. Elle est une nasrania. Elle est une \u00e9trang\u00e8re. Elle est sur la sc\u00e8ne du palais des sports \u00e0 Paris. Elle a tenu \u00e0 chanter a capella avec son violon. Elle est arabisante. Elle est choquante. Elle est d\u00e9plac\u00e9e. Elle est folle. Elle se fait huer par deux mille personnes. Elle est moqu\u00e9e par la presse. Elle a cru pouvoir changer de culture comme on change de chemise. Elle n&rsquo;a rien \u00e0 se mettre. Elle \u00e9l\u00e8ve ses enfants seule. Elle doit onze mois de loyer. Elle offre un th\u00e9 \u00e0 l&rsquo;huissier. Elle est une femme. Elle dit que c&rsquo;est beau d&rsquo;\u00eatre artiste. Elle attend d&rsquo;entrer en sc\u00e8ne derri\u00e8re l&rsquo;issue de secours du petit caf\u00e9. Elle est en plein courant d&rsquo;air. Le patron lui donne la feuille de sacem \u00e0 signer. Elle le rabroue. Elle lui reproche de troubler sa concentration. Elle a improvis\u00e9 un d\u00e9cor avec des feuilles de journaux accroch\u00e9s \u00e0 une corde \u00e0 linge. Elle joue du violon dans son dos. Elle se drape dans sa jupe. Elle d\u00e9route le public. Elle encha\u00eene les morceaux pour d\u00e9courager les applaudissements. Elle ne veut pas perdre le fil. Elle sort de sc\u00e8ne dans un silence de cath\u00e9drale. Elle a de bonnes critiques. Elle a une corolle de cheveux roux. Elle est authentique. Elle est Sh\u00e9h\u00e9razade. Elle est Mary Poppins. Elle joue devant un public clairsem\u00e9. Elle ne joue plus du tout, un soir qu&rsquo;il n&rsquo;y a personne. Elle n&rsquo;ira pas rencontrer Serge Gainsbourg. Elle est trop d\u00e9prim\u00e9e. Elle est compl\u00e8tement abattue. Elle s&rsquo;enferme. Elle se noie dans la fum\u00e9e. Elle \u00e9teint son t\u00e9l\u00e9phone. Elle n&rsquo;a re\u00e7u aucun appel. Elle lit Anne James Chaton. Elle regarde passer les gens. Elle est diverse. Elle est tragique. Elle glisse de Elle \u00e0 Elle. Elle se reconna\u00eet pas moins de neuf identit\u00e9s. Elle a de quoi s&rsquo;y perdre. Elle s&rsquo;y perd.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Son of man, You cannot say, or guess, for you know only A heap of broken images TS Elliot Elle est assise sur son lit-bateau. Elle est bien \u00e0 l&rsquo;abri dans sa petite chambre. Elle a ferm\u00e9 la double porte matelass\u00e9e d&rsquo;un tissu marron. Elle \u00e9touffe les cris et les tremblements du dehors. Elle lit Roses \u00e0 cr\u00e9dit. Elle \u00e9crit <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/10-elle-se-regarde-passer\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">autobiographies #10 | elle se regarde passer<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":372,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[2820,2978],"tags":[],"class_list":["post-62218","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cycle_autobiographies","category-autobiographies-10"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/62218","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/372"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=62218"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/62218\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=62218"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=62218"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=62218"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}