{"id":62554,"date":"2022-01-09T19:12:58","date_gmt":"2022-01-09T18:12:58","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=62554"},"modified":"2023-05-21T23:16:20","modified_gmt":"2023-05-21T21:16:20","slug":"ecrire-livre-01-a-la-prefecture","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ecrire-livre-01-a-la-prefecture\/","title":{"rendered":"\u00e9crire-livre #01 | g\u00e9om\u00e9trie de l&rsquo;attente"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Lignes bris\u00e9es : \u00e0 la pr\u00e9fecture<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il pleut. La lumi\u00e8re orange des r\u00e9verb\u00e8res urbains se refl\u00e8te \u00e9clat\u00e9e dans les flaques de l\u2019asphalte. Des gens attendent, serr\u00e9s sur les marches qui m\u00e8nent la porte close du \u00ab&nbsp;Bureau des Etrangers (sauf naturalisations), Direction de la r\u00e9glementation et des libert\u00e9s publiques&nbsp;\u00bb. Derri\u00e8re la porte, le rideau m\u00e9tallique est baiss\u00e9. Un panneau indique \u00ab&nbsp;8h15-16h15 (Asile 8h15-9h15)&nbsp;\u00bb. Le ciel est sans lumi\u00e8re. D\u2019autres arrivent, par deux, par quelques uns, par tout seul. La queue s\u2019allonge sous les parapluies, entre les barri\u00e8res plant\u00e9es sur le trottoir. Le perron du b\u00e2timent pr\u00e9fectoral se prolonge de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rampe de l\u2019escalier, \u00e0 hauteur d\u2019\u00e9paule depuis la rue. Des hommes s\u2019y sont mis \u00e0 l\u2019abri de la pluie. On attend dans le calme. La queue s\u2019allonge peu \u00e0 peu, chacun laissant un peu de place entre lui et la personne devant. Une femme en blouson blanc \u00e0 capuche se faufile entre les barri\u00e8res, vient toucher l\u2019\u00e9paule de la premi\u00e8re dame sur le trottoir, qui a laiss\u00e9 un peu d&rsquo;espace entre elle et les marches sur-occup\u00e9es. \u00ab&nbsp;M\u00e9fiez-vous&nbsp;\u00bb, lui dit celle en blanc, en montrant les hommes sur le perron, \u00ab&nbsp;ils vont vous sauter dessus, ils vont vous passer devant&nbsp;!&nbsp;\u00bb La dame s\u2019avance un peu, aussit\u00f4t chacun se pr\u00e9cipite en cohue pour prendre son tour, on se presse, on s\u2019agglutine, l\u2019escalier est satur\u00e9 et sur le trottoir la file d\u2019attente s\u2019est resserr\u00e9e. La panique et l\u2019\u00e9nervement gonflent. Une altercation na\u00eet sur les marches \u2013 \u00ab&nbsp;J\u2019\u00e9tais l\u00e0 avant, c\u2019est faux, laissez-moi passer, si vous n\u2019\u00e9tiez pas une femme je vous mettrais mon poing sur la gueule&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u2013 La femme en blanc est au beau milieu de l\u2019escalier. Elle ne dit rien. Les autres s\u2019\u00e9chauffent. Quelques voix calmes s\u2019\u00e9l\u00e8vent pour d\u00e9plorer la zizanie, apaiser la tension. Une montre au poignet indique 7h30. Il fait nuit. Il pleut. La lumi\u00e8re tombe orange des r\u00e9verb\u00e8res. En haut de l\u2019escalier le rideau de fer est baiss\u00e9. On attend. Quelqu\u2019un propose d\u2019abriter sous son parapluie son voisin dont les cheveux d\u00e9goulinent. Arrivent avec leur b\u00e9b\u00e9 de jeunes parents. Une jeune femme leur fait signe, qui attend depuis un moment dans la queue. Sans protestations, on se tortille, on fait place, on les laisse glisser jusqu\u2019\u00e0 elle. Ils se serrent sous son parapluie. La pluie redouble, d\u00e9gouline, mouille. On attend. Encore. On attend. Au-dessus des immeubles tristes et du garage qui s\u2019anime sur le trottoir d\u2019en face, lentement le ciel s\u2019\u00e9claircit. Lentement. Il devient plus p\u00e2le. Il devient gris clair. Il est est presque blanc. Il pleut. Le bureau contigu \u00ab&nbsp;Cartes grises&nbsp;\u00bb s\u2019illumine, ouvre ses portes. Dans la file d\u2019attente, un mouvement se fait sentir&nbsp;: le rideau de fer se l\u00e8ve. On avance, on monte quelques marches, un temps d\u2019arr\u00eat, quelques autres encore et l\u2019on est sous l\u2019auvent. On ferme son parapluie. Ceux qui cherchent \u00e0 se faufiler devant les autres se font r\u00e9primander. Ils r\u00e9ussissent quand m\u00eame \u00e0 gagner quelques places. \u00c0 l\u2019entr\u00e9e un policier s&rsquo;\u00e9vertue \u00e0 g\u00e9rer le flot humain. Il fait entrer les gens par paquets.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Spirale carr\u00e9e :  \u00e0 l&rsquo;association<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019escalier est large. Il est grand et large, tr\u00e8s large, carr\u00e9, en b\u00e9ton peint en gris, avec de grandes tranches de rouge aux murs. L\u2019ascenseur est un monte-charge. L\u2019escalier est \u00e9clair\u00e9 d\u2019en haut, les ombres angulaires font des aplats g\u00e9om\u00e9tiques. Il y a peu de lumi\u00e8re en bas. Tout est plein, les marches, larges, les paliers, tout est plein et carr\u00e9, les rambardes masquant presque aux regards la silhouette qui commence \u00e0 s\u2019essouffler, \u00e0 force de monter. On entend l\u2019ascenseur grincer, la r\u00e9verb\u00e9ration indistincte de voix, en bas, le choc du m\u00e9tal des portes l\u2019une contre l\u2019autre, les cha\u00eenes du m\u00e9canisme. La silhouette continue \u00e0 monter. D\u2019autres pas, en bas, sans que personne ne puisse voir personne dans l\u2019escalier. Au dernier palier, sous le puits de lumi\u00e8re, une porte s\u2019ouvre. Des bruits de voix \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Elle a le visage fin, la jeune femme qui ouvre la porte, et des cheveux noirs. Lisses. Un sourire lumineux, un sourire d\u2019accueil. La silhouette qui montait est un homme aux habits fatigu\u00e9s. Il entre. La fille a tendu l\u2019oreille aux bruits de ceux qui montent, elle laisse la porte ouverte, d\u2019autres vont venir. Elle dit bonjour, elle entre dans un aquarium, on dirait un aquarium la petite loge sur le c\u00f4t\u00e9 o\u00f9 elle va chercher le courrier, ses mains montent et descendent, flottent dans l\u2019air, attrappent une lettre dans une case du grand casier, comme un bec, comme une pince, elle ressort, l\u2019homme passe dans la pi\u00e8ce du fond, d\u2019autres personnes entrent, s\u2019arr\u00eatent \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, on dit bonjour, les mains dans l\u2019aquarium continuent \u00e0 parcourir l\u2019espace, d\u2019une hauteur \u00e0 l\u2019autre du casier \u00e0 courrier, et d\u2019autres mains aussi, avec la fille brune il y a une femme plus grande, aux cheveux courts et gris, qui ressort les mains vides de la loge, et ses mains expliquent \u00e0 un jeune couple v\u00eatu de brun, qu\u2019il n\u2019y a rien, ses mains mieux que ses mots qu\u2019ils ne comprennent pas, ils affichent un visage patient, la femme \u00e2g\u00e9e explique qu\u2019il faut revenir demain, quelques m\u00e8ches d\u00e9passent du voile sur le front de la jeune femme. Sous les toits, les poutres sont apparentes, la charpente est en pente, de grands posters jaunis affichent des slogans, \u00ab&nbsp;Il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9tranger sur terre&nbsp;\u00bb, la peinture s\u2019\u00e9caille, dans la grande salle il y a du monde, debout ou assis \u00e0 l\u2019une des tables rondes, sur des chaises de collectivit\u00e9. Comme une litanie, \u00e0 plusieurs voix, \u00e0 plusieurs \u00e9chos, \u00e0 l\u2019accent alg\u00e9rien&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le quitte, le quitte, ils m\u2019ont donn\u00e9 le quitte&nbsp;\u00bb. Des visages, des visages, jeunes, vieux, enfants, femmes, hommes, petits, grands, visages grima\u00e7ants, marqu\u00e9s, inquiets, rarement un sourire, sauf un remerciement, ils prennent un caf\u00e9, ils s\u2019assoient \u00e0 une table, ils restent l\u00e0. Par la fen\u00eatre-lucarne, le ciel est dur et bleu. Un oiseau passe. Un homme grand, tr\u00e8s grand, avec une t\u00eate slave, un menton carr\u00e9, le cheveu ras, il a une cicatrice au milieu du visage, il s\u2019assoit, ouvre son courrier, comme un miracle sur cette masse de muscles tendus, un sourire, toute sa physionomie en est adoucie, il pose le papier sur la table, c\u2019est \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;allocation mensuelle d\u2019attente, 300 \u20ac&nbsp;\u00bb. Une femme dynamique, chignon, lunettes, douce et d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 la fois, passe entre les pr\u00e9sents, salue, s\u2019arr\u00eate, s\u2019enquiert. \u00c0 ce monsieur elle demande&nbsp;: \u00ab&nbsp;Comment vont vos enfants&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Sa grosse t\u00eate qui se balance, son sourire, il bredouille quelques mots inintelligibles. Dans la pi\u00e8ce les mouvements sont lourds, lents, fatigu\u00e9s, tendus. Une exclamation&nbsp;: \u00ab&nbsp;Elle a son statut de r\u00e9fugi\u00e9e&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u00c7a fait lever toutes les t\u00eates. Du mouvement, glissements entre les groupes, on se ressert un th\u00e9, la porte \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019aquarium ne cesse d\u2019ouvrir et de fermer, des gens entrent, des gens sortent. Trois t\u00eates sont pench\u00e9es au-dessus d\u2019un papier, un doigt souligne les lettres OQTF, une voix dit en fran\u00e7ais&nbsp;: \u00ab&nbsp;Obligation \u00e0 quitter le territoire de la France&nbsp;\u00bb, une voix traduit en arabe, un regard chavir\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lignes bris\u00e9es : \u00e0 la pr\u00e9fecture Il pleut. La lumi\u00e8re orange des r\u00e9verb\u00e8res urbains se refl\u00e8te \u00e9clat\u00e9e dans les flaques de l\u2019asphalte. Des gens attendent, serr\u00e9s sur les marches qui m\u00e8nent la porte close du \u00ab&nbsp;Bureau des Etrangers (sauf naturalisations), Direction de la r\u00e9glementation et des libert\u00e9s publiques&nbsp;\u00bb. Derri\u00e8re la porte, le rideau m\u00e9tallique est baiss\u00e9. 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