{"id":62899,"date":"2022-01-12T23:01:35","date_gmt":"2022-01-12T22:01:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=62899"},"modified":"2023-06-03T19:33:54","modified_gmt":"2023-06-03T17:33:54","slug":"autobiographies-11-la-plaque-electrique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-11-la-plaque-electrique\/","title":{"rendered":"autobiographies #11 | la plaque \u00e9lectrique"},"content":{"rendered":"\n<p>On l\u2019installe toujours sur le bord de l\u2019\u00e9vier, une planche sur\u00e9lev\u00e9e, ou encore trouv\u00e9e dehors, une \u00e9norme ardoise \u00e0 cause de toujours la crainte du feu, on la pose sur le lave-linge quand l\u2019espace en pr\u00eate un peu, mais on a rarement de lave-linge, alors c\u2019est au-dessus du frigo. Franchement neuve, elle fait craindre l\u2019explosion soudaine de la prise multiple, un \u00e9clatement si furieux qu\u2019il fait exploser toutes les prises en une seule fois, il faut avoir des fusibles de rechange et souvent bien des connaissances, qu\u2019on n\u2019a plus, alors l\u2019on reste l\u00e0, \u00e0 regarder le compteur, \u00e0 actionner prudemment de multiples manettes en attendant, le ventre nou\u00e9, le miracle qui fera gicler toutes les lumi\u00e8res en m\u00eame temps. De peur de se retrouver paralys\u00e9 dans le noir, on l\u2019actionne au petit matin, quand tout est encore contract\u00e9, \u00e0 peine une aube sur un rebord de fen\u00eatre, c&rsquo;est le d\u00e9but des choses, alors comme c&rsquo;est le d\u00e9but, elle fait entendre son petit craquement d&rsquo;horlogerie d\u00e9licate, comme on casse un bout de bois, une horlogerie d\u00e9cal\u00e9e, moins audible avec le temps, rentrant peu \u00e0 peu dans la respiration des murs. Personne n\u2019est encore lev\u00e9 dans l\u2019immeuble, on vit au rez-de-chauss\u00e9e, l\u2019air humide des fonds de caves monte en relents, c\u2019est un studio \u00e0 prix cass\u00e9 dont personne ne veut, \u00e0 la fen\u00eatre ouverte dans la nuit chaude et silencieuse, on pourrait voir surgir la t\u00eate de curieux et pire, des corps g\u00e9ants qui escaladent la rambarde d\u2019un seul mouvement et viennent contre ta t\u00eate r\u00e9cup\u00e9rer quelques objets, sans la moindre crainte de surveillance. Alors on ferme tout, porte et fen\u00eatre. La plaque bleuit l\u00e9g\u00e8rement sous le flux \u00e9lectrique, la casserole pos\u00e9e se met \u00e0 chanter, chuinter, d\u00e9cider du petit ronron, le bruit de la chaleur dans l\u2019eau qui remue, tourne et s\u2019embulle. Les petits craquements de la fonte sont les premiers \u00e9mois du matin, les signes d\u2019une chaleur venue du monde, les lois de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 du monde, elles font une bonne glaise dans le corps, elles fomentent un truc intime, rentrent dans l\u2019oreille, font frissonner la cuill\u00e8re \u00e0 caf\u00e9, la plaque se met \u00e0 l\u00e9viter, l\u00e9g\u00e8re bascule, cr\u00e9pitements de roche noire, souffle volcanique, la chaleur fabrique une panoplie d\u2019oranges dans les bras repli\u00e9s contre le torse, les murs gonflent et tanguent sous l\u2019emprise d\u2019une chaleur nouvelle. Un \u00e0 un les tracas s\u2019\u00e9loignent, la rue devient baleine arrim\u00e9e \u00e0 l\u2019effort de mer, l\u2019eau frise avec sa propre digue, le cahot des eaux est un couple \u00e9mergeant des couvertures, l\u2019air est chaud, s\u2019embrase du d\u00e9sir de vivre, de faire, de monter des plans comme les bouillons d\u2019eau br\u00fblante commencent \u00e0 monter, la vapeur ruisselle sur le mur, l\u2019air bouillonne &#8211; il est temps d\u2019\u00e9teindre. Alors elle se d\u00e9nude, la pierrade, ouverte au d\u00e9ploiement des ondes, doucement cr\u00e9pite et reprend son souffle au moment tendre o\u00f9 sa chair se r\u00e9tracte par petits bonds dans l\u2019air moite. Et parfois \u2013 c&rsquo;est l&rsquo;Enfer. Ce jour-l\u00e0, en pleine rue, loin derri\u00e8re l\u2019immeuble, la pens\u00e9e qu\u2019on a oubli\u00e9 de couper son \u00e9lan, d\u2019\u00e9teindre le circuit de feu, pris qu\u2019on \u00e9tait dans la chaleur enveloppante, impossible d\u2019y voir clair dans le d\u00e9pliement des organes, ai-je bien tourn\u00e9 le bouton, me suis-je laiss\u00e9 bercer par ses secrets, oublieux de la vie qui va, qui avance sans qu\u2019on agisse, et le souvenir ne fait pas revenir le souvenir du geste des doigts, alors la course \u00e0 tout rompre, c\u0153ur et chevilles, chevilles et c\u0153ur, et tant pis le retard pris sur le travail, si dense est la vision impossible, celle d\u2019une plaque ardente dans la petite cuisine, la plaque fumante, noire de tant rougir, \u00e9lectrisant jusqu\u2019aux murs qui ne cessent de gonfler, imaginer le vice de l\u2019incandescence quand la pousse \u00e9lectrique ne cesse d\u2019enfler, d\u00e9former le fil r\u00e9sistif englu\u00e9 dans la ferraille, d\u00e9borde sur la c\u00e9ramique&#8230; Alors bravant le d\u00e9sespoir, on arrive tout essouffl\u00e9, on se jette \u00e0 corps perdu dans le th\u00e9\u00e2tre, sa fum\u00e9e \u00e2cre, on se d\u00e9clare forfait pour la vraie vie, et puis on reste l\u00e0, groggy, devant la plaque froide indiff\u00e9rente \u00e0 nos ennuis, on se traite d\u2019imb\u00e9cile gros cr\u00e9tin, on se rassure ce n\u2019\u00e9tait rien, refaire trois fois le geste, s\u2019asseoir les jambes tremblantes, lorgner les murs et la tapisserie, on a cru tout perdre. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On l\u2019installe toujours sur le bord de l\u2019\u00e9vier, une planche sur\u00e9lev\u00e9e, ou encore trouv\u00e9e dehors, une \u00e9norme ardoise \u00e0 cause de toujours la crainte du feu, on la pose sur le lave-linge quand l\u2019espace en pr\u00eate un peu, mais on a rarement de lave-linge, alors c\u2019est au-dessus du frigo. 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