{"id":62962,"date":"2022-01-13T18:10:28","date_gmt":"2022-01-13T17:10:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=62962"},"modified":"2022-03-16T09:38:37","modified_gmt":"2022-03-16T08:38:37","slug":"vers-un-ecrire-film-1-lheure-volee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/vers-un-ecrire-film-1-lheure-volee\/","title":{"rendered":"vers un \u00e9crire\/film #1 | l\u2019heure vol\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap wp-block-paragraph\">Au volant de ma voiture, \u00e0 l\u2019arr\u00eat devant un feu rouge. Je ferme les yeux, le temps s&rsquo;arr\u00eate. J&rsquo;entends le projecteur super 8 se mettre en route, le cliquetis caract\u00e9ristique prend son rythme de croisi\u00e8re. Rejoindre le vide. Le rien, le n\u00e9ant. Images obscures, noires. Beaucoup de nuages passent. Des id\u00e9es en forme de photographies, de dessins, des couleurs, d\u2019objets m\u00eames. Un stylo, un caramel, une \u00e9chelle, un v\u00e9lo. | La mont\u00e9e vers le sommet du col est difficile, \u00e9reintante, haletante. Il fait chaud, le cycliste transpire et sourit. Ses mollets sont tendus comme des cordes de guitare et luisent comme un poulet dans un four. Le v\u00e9lo chancelle, h\u00e9site, joue l\u2019\u00e9quilibriste. Le replat du sommet est lib\u00e9ratoire. Sans l\u2019obstacle de la pente, le v\u00e9lo avance tout seul, sans plus d\u2019efforts. Le corps suffocant s\u2019affale sur le guidon, le front pos\u00e9 sur la potence, quelques filets de baves perlent. Puis la t\u00eate se rel\u00e8ve, visage hilare, un regard port\u00e9 vers le ciel et un cri. Jusqu\u2019aux nuages, jusqu\u2019au ciel. | D\u00e9collage d&rsquo;un parapente. Le moment o\u00f9 le pied quitte le sol avant que le corps ne s\u2019installe dans le harnais, les mains en l\u2019air agrippant les suspentes, est une promesse. Comparable \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 l\u2019on s\u2019endort ou quand on \u00e9tanche sa soif avec un grand verre d\u2019eau fra\u00eeche. D\u2019un seul coup, c\u2019est l\u2019invisible qui commande. L\u2019air joue avec la voile au gr\u00e9 des courants, de ses envies, de son humeur. Les montagnes alentours virevoltent, le vent d\u2019\u00e9t\u00e9 remontant la vall\u00e9e apporte des bouff\u00e9es de chaleur. Juste en-dessous, un troupeau de moutons s\u2019agite lib\u00e9rant une bulle d\u2019air chaud qui propulse le parapente. Voler et s\u2019envoler, se lib\u00e9rer. Icare, l\u2019appel du haut est irr\u00e9sistible. Quitter le monde d\u2019en-bas. | Engonc\u00e9 dans sa combinaison, le cosmonaute semble fig\u00e9 dans l\u2019espace. L\u2019immobilit\u00e9 universelle. M\u00eame ses gestes s\u2019inscrivent dans l\u2019immobilit\u00e9. Ses pens\u00e9es, ses d\u00e9sirs. De temps \u00e0 autre, le sifflement de son propulseur le r\u00e9veille, le ram\u00e8ne \u00e0 sa r\u00e9alit\u00e9 d\u2019humain. Un fil, minuscule dans cette immensit\u00e9, le relie \u00e0 la station spatiale. Le seul lien qu\u2019il poss\u00e8de, \u00e0 cet instant, avec cette grosse boule bleue qui lui fait face. Elle lui est \u00e9trang\u00e8re. Lui, il est le vide, le tout. Couper le cordon, ne plus \u00eatre humain, \u00eatre l\u2019au-del\u00e0. Flotter dans l\u2019errance. \u00catre tent\u00e9 de partir. Flotter dans l\u2019errance contr\u00f4l\u00e9e. | Au fond de la mer r\u00e8gne une musique sans notes. Le rythme, c\u2019est celui des expirations du plongeur et la lib\u00e9ration d\u2019\u00e9normes bulles depuis son d\u00e9tendeur. C\u2019est aussi le ressac qui le fait danser avec les algues entre les rochers. La symphonie silencieuse, c\u2019est un banc de poissons-perroquets qui surgit d\u2019un r\u00e9cif de corail, c\u2019est un requin-moine qui dort sur le sable comme un chien ferait la sieste, c\u2019est un poisson-coffre jaune qui nage \u00e0 reculons, c\u2019est un ballet de crevettes tachet\u00e9es qui narguent un crabe araign\u00e9e. | Une araign\u00e9e descend sur son fil depuis la branche de l\u2019arbre pour se poser sur le front de l\u2019homme endormi. Il ne se r\u00e9veille pas. Un papillon bleu s\u2019approche, quelques fourmis sortent de leur trou dans le sable, un bourdon se pose au coeur d\u2019une fleur rose. L\u2019homme r\u00eave de la ville. Vu de loin, le flot de voitures ressemble \u00e0 un serpent qui cherche son chemin entre des rochers-immeubles. La cam\u00e9ra remonte ce long corps recouvert d\u2019\u00e9tranges \u00e9cailles multicolores. Zoom, derri\u00e8re les vitres des voitures se devinent des visages humains, impassibles, immobiles. | J&rsquo;ouvre les yeux et le feu est toujours rouge. Le temps se remet en route. J&rsquo;ai v\u00e9cu une heure en un instant, je l&rsquo;ai vol\u00e9e au temps. Ne dites rien, il ne s\u2019en est pas aper\u00e7u.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au volant de ma voiture, \u00e0 l\u2019arr\u00eat devant un feu rouge. Je ferme les yeux, le temps s&rsquo;arr\u00eate. J&rsquo;entends le projecteur super 8 se mettre en route, le cliquetis caract\u00e9ristique prend son rythme de croisi\u00e8re. Rejoindre le vide. Le rien, le n\u00e9ant. Images obscures, noires. Beaucoup de nuages passent. 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