{"id":63364,"date":"2022-01-16T10:37:16","date_gmt":"2022-01-16T09:37:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=63364"},"modified":"2022-01-16T11:13:07","modified_gmt":"2022-01-16T10:13:07","slug":"vers-un-ecrire-film-01-de-brume-et-de-mots","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/vers-un-ecrire-film-01-de-brume-et-de-mots\/","title":{"rendered":"vers un \u00e9crire\/film #01 | de brume et de mots"},"content":{"rendered":"\n<p>Il tr\u00f4ne, solitaire, sur la prairie d\u2019un vert \u00e9teint par une couche de brouillard qui joue \u00e0 recouvrir le paysage, ne laissant fleurir \u00e7a et l\u00e0 que quelques taches de p\u00e2leur. L\u2019immobilit\u00e9 est enti\u00e8re, et laisserait \u00e0 la limite de l\u2019angoisse quiconque ne sait pas encore pourquoi il est l\u00e0. Un l\u00e9ger tremblement de l\u2019\u00e9charpe de brume, juste pour signifier que oui la vie est encore l\u00e0. Le port du feuillage semble fr\u00e9mir, mais ce n\u2019est peut-\u00eatre qu\u2019une illusion, ou le besoin que l\u2019on a de le voir s\u2019animer. Le silence est grave, sans \u00eatre pesant. Il faut entrer dans ce qui nous est donn\u00e9 \u00e0 voir sans autre artifice que le regard. Rien ne doit distraire l\u2019immobilit\u00e9 o\u00f9 l\u2019on est et la paralysie apparente du paysage. Des oiseaux, que l\u2019on nommerait bien \u00e9tourneaux, \u00e0 la fa\u00e7on qu\u2019ils ont de voler, traversent de gauche \u00e0 droite le cadre qui nous retient, une trentaine peut-\u00eatre, mais il ne viendrait pas \u00e0 l\u2019esprit de les compter. Juste ce passage de silhouettes sombres et vives, qui vont et reviennent se poser sur des fils \u00e9lectriques que l\u2019on n\u2019avait nullement remarqu\u00e9s jusque l\u00e0 mais qui sont bien tendus entre les mondes, puisque les \u00e9tourneaux s\u2019y \u00e9tablissent pour prendre un l\u00e9ger repos. Le fil o\u00f9 reposent les pattes, on ne le voit pas, on l\u2019imagine. En arri\u00e8re, l\u2019arbre garde son immobilit\u00e9, et ne semble pas concern\u00e9 par cette animation soudaine. Au sol, la terre d\u2019un champ qui a \u00e9t\u00e9 labour\u00e9, avec le l\u00e9ger renflement de mottes dans l\u2019attente d\u2019un printemps. Le bal des oiseaux reprend, certains s\u2019en vont, on ne sait \u00e0 quel signal int\u00e9rieur ils ob\u00e9issent \u00e0 presque tous partir \u00e0 la m\u00eame seconde et \u00e0 se rassembler pour un vol dont on ne saura rien, dont on ne per\u00e7oit qu\u2019un bruissement d\u2019ailes qui s\u2019agitent pour trouver leur voie. On est fig\u00e9 face \u00e0 l\u2019image donn\u00e9e&nbsp;: un arbre au milieu d\u2019une plaine, une terre brune d\u2019o\u00f9 rien ne s\u2019anime, une brume qui lentement s\u2019\u00e9l\u00e8ve, mais cela est presque imperceptible et c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 cette fixit\u00e9, cette ankylose des yeux que l\u2019on pressent le mouvement de ces incertitudes. Trois ou quatre \u00e9tourneaux n\u2019ont pas suivi le vol de leurs condisciples et restent grav\u00e9s dans l\u2019immobilit\u00e9 de ce jour. Peu \u00e0 peu na\u00eet la vision de l\u2019arri\u00e8re-plan avec des collines qui ondulent, du vert un peu diff\u00e9rent du houppier de l\u2019arbre, du marron, du gris, un ciel sans doute car il y a toujours un ciel au-dessus de tout cela, mais que l\u2019on distingue \u00e0 peine, comme s\u2019il n\u2019existait plus. Un foss\u00e9, une route semblent aussi traverser, une sorte d\u2019\u00e9nigme abandonn\u00e9e pour un possible apr\u00e8s du temps. Le roulement d\u2019un train que l\u2019on entend, les yeux cherchent mais ne voient rien, toute cette vie subite se passe en hors-champ et ne dure que le temps du passage de ce que l\u2019on ne peut qu\u2019imaginer, peut-\u00eatre avec quelques taches de rouge sur les wagons et qui sinuerait ainsi dans le paysage, irisant les champs, le bord d\u2019une route peut-\u00eatre, ce qui tient lieu de havre pour l\u2019instant. Le brouillard semble s\u2019\u00e9lever et l\u2019on entend une voix off tenter des mots qui s\u2019ancrent dans le ventre, se d\u00e9posent. Ces mots on ne les a pas not\u00e9s, il ne reste d\u2019eux qu\u2019une m\u00e9lodie, une voix lente et profonde qui les a d\u00e9livr\u00e9s, qui reviendra \u00e0 plusieurs reprises pour dire juste ce qui doit \u00eatre dit, les mots du po\u00e8te, que l\u2019on a d\u00e9j\u00e0 lus bien s\u00fbr, mais qui l\u00e0 se rev\u00eatent d\u2019un relief de clairi\u00e8re dans ces brass\u00e9es d\u2019images fixes, une chambre d\u2019\u00e9cho au chant des mots&nbsp;: un champ de tournesols, le c\u0153ur d\u2019une de ces fleurs en un gros plan o\u00f9 demeurer et se perdre, une silhouette que l\u2019on suit dans un sous-bois et s\u2019enfonce, on marche sur ses pas, on entendrait presque le souffle, une maison au bord d\u2019une route avec ses volets bleus ferm\u00e9s au rez de chauss\u00e9e, ouverts \u00e0 l\u2019\u00e9tage et la grange adoss\u00e9e qui n\u2019a plus de toit mais dont on voit encore les poutres de sout\u00e8nement, toute la verdure qui la ceint et la route assassine, plus tard l\u2019int\u00e9rieur de celle-ci au travers d\u2019ouvertures laissant croire \u00e0 quelques \u00e9claircies, une mobylette sur une route que l\u2019on suit sans savoir o\u00f9 elle nous emm\u00e8ne, des murs qui se b\u00e2tissent, des hommes qui \u00e9rigent ces murs, d\u2019autres qui roulent une cigarette, un jeune homme assis par terre dehors adoss\u00e9 \u00e0 de hauts barreaux qui mangent toute l\u2019image cisaillant l\u2019arri\u00e8re-plan de campagne paisible dans un au-del\u00e0 inaccessible, un autre assis face \u00e0 une large fen\u00eatre qui, pris dans le pourquoi du jour, n\u2019en finit pas de scruter un dehors qui n\u2019a plus rien \u00e0 lui dire, une femme qui serre contre elle des peluches et qui serre le c\u0153ur, tout un monde braconn\u00e9 qui s\u2019obstine dans notre esprit longtemps apr\u00e8s avoir franchi les portes de la salle de cin\u00e9ma. Et s\u2019en aller avec, \u00e0 la toute fin, le plan fixe de la silhouette d\u2019un arbre et, \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, un autre plus jeune, en un feuillage plus clair, intenses tous deux, mais toujours inscrits dans cette brume, que l\u2019on porte en soi en silence, lorsqu\u2019on se retrouve dans son ailleurs \u00e0 rechercher les mots du po\u00e8te que l\u2019on a entendus s\u2019infiltrer dans la voix off, \u00e0 tenter de conserver ses empreintes,<em> et de rendre \u00e0 la voix, ses eaux, son lit<\/em>. La voix de <em>l\u2019homme qui penche<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il tr\u00f4ne, solitaire, sur la prairie d\u2019un vert \u00e9teint par une couche de brouillard qui joue \u00e0 recouvrir le paysage, ne laissant fleurir \u00e7a et l\u00e0 que quelques taches de p\u00e2leur. L\u2019immobilit\u00e9 est enti\u00e8re, et laisserait \u00e0 la limite de l\u2019angoisse quiconque ne sait pas encore pourquoi il est l\u00e0. 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