{"id":63395,"date":"2022-01-16T19:30:04","date_gmt":"2022-01-16T18:30:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=63395"},"modified":"2022-01-19T17:50:47","modified_gmt":"2022-01-19T16:50:47","slug":"vers-un-ecrire-film-01-entre-deux-mondes-une-heure-sacheve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/vers-un-ecrire-film-01-entre-deux-mondes-une-heure-sacheve\/","title":{"rendered":"vers un \u00e9crire\/film #01 | entre deux mondes, une heure s\u2019ach\u00e8ve"},"content":{"rendered":"\n<p>Faudrait sombrer. Faudrait sombrer, dormir, c\u2019est ainsi que cela se nomme. Le disque a termin\u00e9 de tourner \u2013 la plan\u00e8te plate tourne encore un peu, ralentie \u2013 ce bruit \u00e9trange sonne la fin des chansons. Commence le bruit du silence. Raide \u00e0 attendre. Manque ce qui doit fermer les paupi\u00e8res. Dans le lit, les pieds de glace ont fondu dans ce m\u00eame silence. Les respirations calmes. Reste la lumi\u00e8re sous la porte. Ce rai qui veille en sourire fig\u00e9. La vision se r\u00e9tr\u00e9cit \u00e0 ce trait qui subsiste. Une veilleuse comme une autre. Parvient le craquement lourd et les bruits d\u2019eau. Toute lumi\u00e8re disparait. Le dernier est all\u00e9 dormir. Ne reste alors que l\u2019obscurit\u00e9. Les ombres fantastiques sont r\u00e9duites par les volets ferm\u00e9s. Il n\u2019existe plus rien. Ce qui produit le sommeil n\u2019a pas eu lieu. Fournir le calme et l\u2019abandon ne se peut. Ce qui ne dort pas se saisit de quelque force \u00e9trange. Se relever dans le noir, hors du lit. Dans le froid d\u2019une nuit qui commence \u00e0 se r\u00e9v\u00e9ler autrement. Le silence d\u00e9pose des abeilles dans la conque des oreilles. \u00catre dans un temps de veille. D\u00e9chirer la nuit pour mieux la vivre. D\u00e9chirer la nuit pour en cr\u00e9er un monde. Viser le r\u00e9el. Une chambre dispara\u00eet sous les vagues d\u2019une mer qui se laisse toucher. Les vagues l\u00e8chent ce qui se d\u00e9sunit du sommeil. La mer porte hors des songes pour cr\u00e9er les images d\u2019un jeu dont les r\u00e8gles s\u2019\u00e9vaporent. Tout un monde qui attend d\u2019\u00eatre mis en place. La proue d\u2019un bateau grandit. S\u2019annonce progressivement au premier plan. Sur le pont, des \u00eatres \u00e0 l\u2019\u00e9trang\u00e8re familiarit\u00e9 font signe. Il vaut mieux clore le regard. Ainsi l\u2019on peut percevoir plus facilement ce monde sous les paupi\u00e8res. Ce monde se lit entre les lignes. \/ des \u00eatres se d\u00e9coupent dans la lumi\u00e8re solaire, leurs ombres plongent dans une mer infinie \/ Se tourner, se retourner, bondir, ne pas se laisser entraver par le mat\u00e9riel d\u2019un lit \u00e9troit. Avec des mouvements brusques, la couverture est rabattue sur le c\u00f4t\u00e9. Une force titanesque \u2013 penser \u00e0 Titania et non aux cr\u00e9atures grecques \u2013 s\u2019empare du corps, la couverture malmen\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre rejet\u00e9e au-del\u00e0 du lit. Ce bruit \u00e9touff\u00e9, extraordinaire, cette force repouss\u00e9e dans le vide, une attente, un battement, non, tout va bien, poursuivre. Poursuivre avec cette \u00e9nergie qui d\u00e9double. Qui est plus qu\u2019un corps. Qui est un \u00e9crin dans lequel vit un autre corps. Un support qui permet de se projeter dans un autre monde. Dans ce monde qui s\u2019annonce lentement, le r\u00e9el se transforme. Tout saisir. Tenter de prendre l\u2019espace. De l\u2019apprivoiser. De le tripoter jusqu\u2019\u00e0 en transformer la mati\u00e8re. La force de l\u2019esprit transforme ce qui passe entre les doigts. \/ sur une barque rejoindre le navire, tellement le corps s\u2019impatiente que les mains s\u2019agitent dans les flots, plus vite, plus vite, grimper sur l\u2019\u00e9chelle, sentir la corde r\u00eache dans les mains \/ Les yeux toujours bien ferm\u00e9s. Sentir la mati\u00e8re entre les doigts, manipuler doucement, la m\u00e9moire permet de se souvenir de ses sens, de retrouver cette sensation de forme qui s\u2019abime. Effleurer, d\u2019abord une caresse. Puis prendre, non pas s\u2019emparer, mieux comprendre, profusion \u00e0 cisailler par des \u00e9lans. Flux et afflux de souvenirs. Des efforts d\u2019anticipation. La chambre est dissoute. Les meubles et les objets, tout cela n\u2019existe plus. Tout a \u00e9t\u00e9 transform\u00e9 en navire. Le matelas n\u2019a plus rien de doux. Devenu un plancher de bois blanchi par le sel, les genoux sont durs, il faut se lever. Prudence, tout de m\u00eame, ces acrobaties nocturnes peuvent se solder par de terribles accidents. Plus qu\u2019une flop\u00e9e de bleus, ce sera une exp\u00e9dition hors de ce monde convoqu\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. \/ sur le pont, un \u00e9quilibre \u00e0 trouver, tutoyer les marins qui passent et qui sourient, qui reconnaissent toute la l\u00e9gitimit\u00e9 de se trouver l\u00e0, qui font lever les yeux vers le soleil, ici on peut l\u2019observer sans se br\u00fbler les r\u00e9tines, ici les secondes sont des heures \/ Les premiers mouvements se calment peu \u00e0 peu. Pr\u00e9server ses gestes devient une force. Il faut se garder de trop s\u2019agiter. L\u2019agitation doit demeurer int\u00e9rieure. Intime. Apprendre \u00e0 chanter, rire, parler, crier dans sa t\u00eate. Apprendre \u00e0 laisser les larmes couler en soi, comme la s\u00e8ve coule dans l\u2019arbre. Chuchoter dans la chambre, c\u2019est figer la parole. C\u2019est la rendre cons\u00e9quente. Tourner sept fois la langue dans sa bouche. Plut\u00f4t sept fois la pens\u00e9e dans sa t\u00eate. Ensuite dire. Dire permet de consolider ce monde qui s\u2019affirme peu \u00e0 peu. D\u2019en dessiner les contours. D\u2019en annoncer les nuances, les go\u00fbts et les parfums. Dire est une seconde naissance. \/ le soleil aval\u00e9, s\u2019avancer sur le ponton, saluer cet ami qui se dessine de plus en plus, celui que l\u2019on veut ch\u00e9rir, que l\u2019on veut garder, que l\u2019on tentera de garder m\u00eame au-del\u00e0 de ce bateau, qui voyagera avec nous, s\u2019avancer avec lui, \u00e0 sa suite, en toute confiance, plonger, d\u00e9chirer la surface de l\u2019eau, d\u00e9couvrir l\u2019azur t\u00e2ch\u00e9 du ciel o\u00f9 l\u2019on peut respirer plus longtemps que jamais \/ Les mouvements deviennent naturels, ais\u00e9s. Dans une atmosph\u00e8re d\u00e9finie, red\u00e9finir une bulle dans laquelle tout est permis. Pointer dans le vide, nager dans le silence, tournoyer dans les flots des draps. Tenir en apn\u00e9e hors du sommeil. Un coup de pied au fond, remonter. \/ toutes ses plong\u00e9es desquelles on fait remonter les tr\u00e9sors des profondeurs, coquillages et hippocampes immortels, bijoux \u00e9ph\u00e9m\u00e8res que l\u2019on rel\u00e2che aussit\u00f4t, respirer un parfum qui ne laissera pas de trace sur les doigts, tout est petit, fragile, friable, la peau s\u00e9ch\u00e9e par les rayons, grimper sur les tas de sables et de terres transport\u00e9es vers l\u2019ailleurs, parler, rire, chanter, observer un horizon qui n\u2019appartient \u00e0 personne, agiter ses doigts et sentir les oscillations de l\u2019air, d\u2019un geste le temps peut changer de sens \/ L\u00e9gers frissons. Les orteils courb\u00e9s remontent la couverture. Se blottir en dessous. \/ la nuit tombe c\u2019est l\u2019heure de la veill\u00e9e sur le navire des hommes chantent et des femmes dansent, ou bien c\u2019est l\u2019inverse, le son chaud d\u2019une guitare qui ne vient pas de nulle part, une chanson que l\u2019on ne pourrait chanter \u00e0 voix haute, qui prend les tempes et ne les laissent pas tranquilles, un d\u00e9rangement agr\u00e9able, une ti\u00e9deur dans le sac de couchage avec l\u2019ami dont le corps fond, un vent l\u00e9ger souffle, pas d\u2019inqui\u00e9tude, les voiles s\u2019agitent, pas d\u2019inqui\u00e9tude, avant de s\u2019endormir, un marin dit que ce soir, il risque une temp\u00eate \/ La douceur d\u2019un feu g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la communaut\u00e9 cr\u00e9\u00e9e de visage (in)connus. Sous la couverture, la voute c\u00e9leste se charge d\u2019imiter les va-et-vient sur le pont. \/ se r\u00e9veiller en furie dans le monde furieux, rouler dans tous les coins, cogner, hurler en chuchotement, chercher de l\u2019aide, s\u2019accrocher au mat, aux cordes, aux marins qui hurlent, s\u2019accrocher \u00e0 l\u2019impossible, les vagues sont des monstres qui s\u2019\u00e9l\u00e8vent, qui ne semblent pas vouloir finir de s\u2019\u00e9lever, toujours plus hautes, plus nombreuses, l\u2019eau qui tombe sur le pont fait glisser dangereusement, manque presque de faire passer par-dessus bord, se relever p\u00e9niblement, l\u2019effort des muscles encore tendres et l\u00e0, il y a \u00a0rupture\u00a0: un plan se coupe, se voir, en miroir, croiser son propre regard, agiter les l\u00e8vres d\u2019un message inaudible, l\u2019entendre tout de m\u00eame, saisie, de l\u2019eau \/ Les paupi\u00e8res tressautent. Les mouvements imit\u00e9s \u00e0 des images enregistr\u00e9es. Le corps s\u2019accidente. Un d\u00e9sir de souffrir pour mieux sentir. L\u2019enfance a un go\u00fbt pour les petites violences contr\u00f4l\u00e9es. \/ se r\u00e9veiller dans une atmosph\u00e8re calme, \u00e0 l\u2019odeur de cr\u00e8me de jour et de propre, tout est baign\u00e9e dans du blanc et du soleil, des ombres plus troublent passent dans les yeux, voil\u00e0 les \u00eatres fa\u00e7onn\u00e9s d\u2019amour et d\u2019attention qui viennent au chevet, qui viennent juger des d\u00e9g\u00e2ts de la temp\u00eate sur le corps fourbu, une caresse l\u00e9g\u00e8re dans les cheveux, un baiser sur le front presque trop l\u00e9ger pour \u00eatre senti, cela ira, l\u2019enfant vivra, solide, n\u2019a pas vaincue la mer, a seulement prit un peu d\u2019elle, en fragment, un peu de ce qui compose son organisme \/\u00a0R\u00e9arranger la chambre. Les angoisses de trouver le sommeil sont lointaines. L\u2019urgence est de remettre le lit en ordre. De remonter la couverture bien comme il faut, autant que possible, dans toute cette obscurit\u00e9, t\u00e2tonner \u00e0 l\u2019aveugle \u2013 les yeux sont rest\u00e9s solidement ferm\u00e9s, le retour au r\u00e9el ne peut se faire \u2013 il faut pr\u00e9parer correctement le troisi\u00e8me acte de ce monde qui se met en place. Ce monde, cette seconde vie qui s\u2019inscrit dans un rythme. Ce monde o\u00f9 le temps est ordonn\u00e9 comme on le d\u00e9sire. Ce monde qui tournera toutes les nuits o\u00f9 le sommeil se refuse. Virer doucement, la respiration se calme. Quelques images. Respiration profonde, r\u00e9guli\u00e8re. \/ ellipse\u00a0: vertige de l\u2019aurore \/ Derri\u00e8re tous les rideaux, les voiles, vient cette sensation du vide, inexorable. Chute. Ce qui compte, ce n\u2019est pas la chute, c\u2019est l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019on atterrit. Comme une marionnette sans fil, se sentir tomber, traverser le flou d\u2019images d\u2019autres mondes \u00e0 venir. Se rattraper dans l\u2019invisible. Soulagement de tomber du c\u00f4t\u00e9 du sommeil. \/ le soleil est revenu et la mer devenue un tapis, un tapis bleu, il y en avait un dans cette maison, ne pas se souvenir de la maison, se souvenir du tapis, de cette mer dans laquelle on se roulait, se rejeter soi-m\u00eame, les moutons de poussi\u00e8re font une \u00e9cume, le soleil est revenu et la mer se pare de paillettes, le vent se l\u00e8ve et les voiles se gonflent, les poitrines aussi, les sourires \u00e9largis, un ami retrouv\u00e9 tend la main, il suffit d\u2019avancer, juste un petit peu, pour la saisir et demeurer ici \/ Le r\u00eave a sans doute d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9. Acc\u00e9l\u00e9ration dans la lenteur. Sentir la peau chaude. La vitesse dans le vide. Les grains de sable qui glissent sur les doigts. Une histoire sans fin. L\u2019impression d\u2019\u00eatre un sablier. \/ revenir au d\u00e9but, ou la fin, non le d\u00e9but, au fond sans doute un peu la m\u00eame chose, le temps ressemble \u00e0 une boucle, ressentir les possibilit\u00e9s infinies, la couleur orange impr\u00e8gne le dessous des paupi\u00e8res, l\u2019air est orange, la mer est orange, vire au s\u00e9pia, effet, sur la jet\u00e9e des empreintes humides apparaissent, le temps est invers\u00e9, l\u2019ami attend au bout, sourit, se jeter dans ses bras, chuter dans des mers plus profondes, tout ressentir, se laisser aller dans ce monde invent\u00e9 \/ Une enfant s\u2019endort \/ les vagues la bercent \/ entre deux mondes, une heure s\u2019ach\u00e8ve.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Faudrait sombrer. Faudrait sombrer, dormir, c\u2019est ainsi que cela se nomme. Le disque a termin\u00e9 de tourner \u2013 la plan\u00e8te plate tourne encore un peu, ralentie \u2013 ce bruit \u00e9trange sonne la fin des chansons. 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