{"id":63463,"date":"2022-01-17T14:23:34","date_gmt":"2022-01-17T13:23:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=63463"},"modified":"2022-01-17T16:53:46","modified_gmt":"2022-01-17T15:53:46","slug":"cursive","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/cursive\/","title":{"rendered":"vers un \u00e9crire\/film #01 I cursive"},"content":{"rendered":"\n<p>Du Blanc. Des lignes pour l\u2019instant illisibles, des mains qui pianotent. Soudain prises d\u2019une fr\u00e9n\u00e9sie de frappe, soudain en suspens, puis retournant tapoter. Des lignes dociles suivent \u00e0 distance les commandements de doigts agiles, en particulier index et majeurs, aux ongles ni trop longs ni trop courts, d\u2019une taille interm\u00e9diaire qui ne g\u00eanent pas le maniement des touches. Sur ceux des pouces, se lisent des traces de vernis m\u00e9tallis\u00e9 bleu, davantage sur le gauche. Les mains se sont arr\u00eat\u00e9es, les pouces se regardent, une lumi\u00e8re jaune fait luire bri\u00e8vement les traces. Dos en train d\u2019\u00e9crire. Bruits de frappe. Pullover en laine m\u00e9lang\u00e9e \u00e0 dominante bleu gris. Torsades. Soubresauts du pull au niveau des \u00e9paules. Palpitations de laine. Torsades. Encolure ronde. Naissance de la nuque, sillon. Dans le creux, un prurit que l&rsquo;annulaire gauche ausculte. La chevelure au-dessus, en masse. Du cheveu \u00e0 profusion, que l\u2019on vient gratter \u00e0 l\u2019occiput, plus fr\u00e9quemment de la main droite. Le cr\u00e9pitement intermittent des touches. La fen\u00eatre, grande, encadrement blanc d\u00e9coup\u00e9 sur la nuit d\u00e9butante. Les vitres refl\u00e8tent de plus en plus l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un bureau, et, tapissant l\u2019angle adjacent, quatre biblioth\u00e8ques en agglom\u00e9r\u00e9 surcharg\u00e9es. Les livres, rang\u00e9s au petit bonheur la chance, s\u2019intercalent avec des objets&nbsp;: petite pani\u00e8re de poup\u00e9e, animal exotique en bois, aux cornes cass\u00e9es, vieille boite de sardines rouill\u00e9e JEAN NICOLAS, bobine de fil de cuivre, plaque de t\u00f4le bossel\u00e9e qui prend la lumi\u00e8re du lustre. Au centre de la pi\u00e8ce, au-dessus d\u2019un petit tapis marocain, du linge pend \u00e0 un \u00e9tendoir sur pieds. Un dessin na\u00eff est pos\u00e9 entre maillots et chaussettes. Des voix enfantines lui font \u00e9cho, dans une autre pi\u00e8ce. Glissant son ventre aplati sous le v\u00e9lo elliptique post\u00e9 devant les biblioth\u00e8ques, un chat survient. Il dispara\u00eet presque compl\u00e8tement sous l\u2019\u00e9tendoir \u2013 sa queue agite en passant les v\u00eatements \u2013 et r\u00e9appara\u00eet sur une pile de matelas d\u2019appoint, devant le radiateur. Ses oreilles se plaquent en arri\u00e8re quand les voix se rapprochent et laissent pr\u00e9sager l\u2019intrusion imminente de leurs petits propri\u00e9taires. Retrouvant son flegme, il entreprend sa toilette. Mais ses yeux de mica s\u2019allument brusquement et la patte encore en l\u2019air, il se fige. Une araign\u00e9e descend d\u2019un \u00e9tage. Elle dispara\u00eet derri\u00e8re la tranche d\u2019<em>Esp\u00e8ces d\u2019espace<\/em>. D\u2019autres \u00e9tag\u00e8res, m\u00e9nag\u00e9es dans de vieilles caisses de Bordeaux plaqu\u00e9es \u00e0 la verticale du mur blanc qui fait face \u00e0 la fen\u00eatre, supportent, en plus d\u2019autres livres, un amas de petites choses color\u00e9es, plac\u00e9es devant des cadres ou des coffrets. Breloques, choses faites \u00e0 la main, certaines par les enfants. Conglom\u00e9rat de souvenirs. Un vieil appareil photo jetable KODAK prend la poussi\u00e8re. Sur la tranche, \u00e0 l\u2019envers, <em>D\u00e9velopper avant&nbsp;: 05\/2015<\/em>. Derri\u00e8re, un album, imprim\u00e9 sur Internet, pr\u00e9sente en couverture un coucher de soleil flou. La nuit est totalement tomb\u00e9e. La lampe de bureau n\u2019a pas d\u2019ampoule. Un regard. Deux globes mobiles incrust\u00e9s dans un masque. La peau est blanche, cireuse. Dans les pupilles se dilate l\u2019image d\u00e9doubl\u00e9e de l\u2019\u00e9cran. Deux \u00e9clats de verre. Les cils battent la mesure. Les voix d\u2019enfants se m\u00ealent \u00e0 une voix masculine qui se met \u00e0 crier. La t\u00eate, de dos, se tourne vers la porte. Les mains cessent un temps leur man\u00e8ge. Les \u00e9paules se soul\u00e8vent l\u00e9g\u00e8rement. Un souffle sort de la bouche. Un enfant surgit. Cherchant le chat, qui sort, l\u2019enfant \u00e0 ses trousses. Feulement. Le corps de la femme devant l\u2019\u00e9cran se l\u00e8ve. Passe la porte. Un couloir central qui dessert plusieurs pi\u00e8ces. La femme, en passant, se refl\u00e8te dans un miroir rectangulaire. Il a \u00e9t\u00e9 suspendu dans le sens de la longueur, mais un peu trop haut pour la femme, qui est petite. Seul le haut de son cr\u00e2ne, son occiput, est visible. Scalp\u00e9e. Trois portes. L\u2019entr\u00e9e est au bout du couloir, apr\u00e8s deux portes qui se font face. La femme entre dans celle de droite. Salon. M\u00eame dimension que le bureau. Un homme et deux enfants, occup\u00e9s \u00e0 dessiner. Un certain d\u00e9sordre r\u00e8gne. L\u2019homme tend un visage ombrageux vers la femme qui lui r\u00e9pond en plissant les yeux et en soupirant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vais faire les courses&nbsp;\u00bb. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, cuisine. Les chaises de la table \u00e0 manger sont en position m\u00e9nage, pieds en l\u2019air. Tout ce qui pourrait faire obstacle au passage de la serpill\u00e8re a \u00e9t\u00e9 mis en hauteur. \u00ab&nbsp;Je n\u2019ai pas envie, mais puisque tu as fait le m\u00e9nage&nbsp;\u00bb. Vide-poche d\u2019o\u00f9 une main tire un trousseau de cl\u00e9s, un masque. Le sac \u00e0 main vole du radiateur jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9paule de la femme, qui a rev\u00eatu un anorak \u00e0 capuche. Dispute d\u2019enfants. Cl\u00e9s et masque dans le sac. La porte ouverte laisse entrer les sons de la rue, c\u2019est-\u00e0-dire pas grand-chose. C\u2019est une rue de quartier tranquille de petite ville endormie&nbsp;doublement, par la nuit et par la pluie. Les r\u00e9verb\u00e8res font luire les flaques et projettent les ombres des lauriers sur le mur d\u00e9cr\u00e9pit. Les baskets l\u00e9g\u00e8res descendent les marches humides. Une palette de chantier au bas de l\u2019escalier fait transition avec le gravier. Le sol est un m\u00e9lange de plaques de bitumes, Balthazar et \u00eelots d\u2019herbes. Un chat, autre que celui de tout \u00e0 l\u2019heure, fr\u00f4le au passage les jambes en jeans et va plus loin dans le jardin. Le portail s\u2019ouvre avec effort. A l\u2019int\u00e9rieur de la voiture, les vitres sont vite embu\u00e9es. Bruits de radio, station qu\u2019on cherche. Emission. Entrep\u00f4t \u00e9clair\u00e9 \u00e0 l\u2019angle par un r\u00e9verb\u00e8re, en t\u00f4le marron. Au stop, la voiture tourne \u00e0 droite le long d\u2019une avenue. Rond-point. On longe un \u00e9tablissement scolaire. Tags et affiches de concerts, de meetings politiques. Parking des bus, vide. En face, la gendarmerie. Passage par la Nationale, sortie \u00ab&nbsp;centre-ville&nbsp;\u00bb. La voiture se gare dans un parking de supermarch\u00e9 discount. La femme sort, ouvre le coffre, rempli de mat\u00e9riel de sport d\u2019hiver, raquettes et luge. Elle en tire des sacs. Le parking n\u2019est pas totalement plein. La femme se dirige vers les caddies. Sur le trajet, \u00e0 mi-chemin, elle sort un masque de sa poche et le positionne derri\u00e8re les oreilles, en s&rsquo;y reprenant. Elle tire de son sac \u00e0 main un jeton. Les caddies d\u00e9bordent sur l\u2019all\u00e9e. Dans certains, il y a des sacs usagers, des tickets. Flaques. Mouchoirs et masques en boules, mouill\u00e9s. Elle ins\u00e8re le jeton. Cliquetis. Entrechocs. Le supermarch\u00e9 ouvre jusqu\u2019\u00e0 20h30. La femme passe les portes coulissantes. Publicit\u00e9 pour travailler au supermarch\u00e9&nbsp;: portrait grand format de l\u2019employ\u00e9, sourire aux l\u00e8vres, temps de travail, salaire. Le visage de la femme masqu\u00e9e. Elle tend sa main droite sous le distributeur de gel hydro-alcoolique, attend, retire sa main, puis r\u00e9essaye. Petit bruit attestant un jet de liquide. Elle en badigeonne la poign\u00e9e du caddie. Autres portes coulissantes. Promotions apr\u00e8s les f\u00eates de fin d\u2019ann\u00e9e, paquets maxi contenance, trois plus un gratis. Fruits de saison, l\u00e9gumes de saison, fruits exotiques, l\u00e9gumes du soleil, emballages, cartons, films transparents, barquettes, palettes. Passage d\u2019un employ\u00e9 avec un engin de manutention. Trajet du caddie le long des vitres du rayon frais. D\u00e9fil\u00e9 des jambons. Jambons blancs, crus, avec ou sans couenne, avec ou sans nitrites. Coin traiteur. Cannel\u00e9s, tiramisus, fritures asiatiques. De luxe. Yaourts, avec ou sans sucre, avec sans fruits, \u00e0 la grecque. Brass\u00e9s. Le caddie serpente entre les rayons non alimentaires. Accessoires pour la maison, pour le bureau, pour les loisirs, pour les enfants, pour les vieux, pour tout \u00e2ge, pour P\u00e2ques. Pour le No\u00ebl de l\u2019an prochain. La femme sort la liste de courses de la poche de son anorak. Elle y jette un \u0153il puis la fourre en boule de nouveau dans sa poche. Elle se place dans la file d\u2019attente d\u2019une des caisses. D\u00e9pose le contenu du caddie sur le tapis de cette caisse. Regarde d\u00e9filer les produits s\u00e9lectionn\u00e9s. Le caissier est derri\u00e8re une cage en plexiglas. Les produits transitent par ce sas avant de s\u2019embouteiller dans la surface de r\u00e9ception. Les yeux de la femme sont concentr\u00e9s sur les produits. Elle fait le tri \u00e0 mesure que le caissier les lui envoie. Produits frais, non alimentaires, fruits et l\u00e9gumes. Elle soup\u00e8se les sacs pour en r\u00e9\u00e9quilibrer le poids. \u0152ufs en dernier. Elle dit qu\u2019elle va payer par carte. Elle l\u2019ins\u00e8re dans le lecteur. Elle murmure quelque chose en m\u00eame temps qu\u2019elle tape le code. Elle remercie le caissier et s\u2019en va. Derri\u00e8re les vitres du supermarch\u00e9, la nuit est noire et glissante.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Du Blanc. Des lignes pour l\u2019instant illisibles, des mains qui pianotent. Soudain prises d\u2019une fr\u00e9n\u00e9sie de frappe, soudain en suspens, puis retournant tapoter. 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