{"id":63868,"date":"2022-01-22T13:43:48","date_gmt":"2022-01-22T12:43:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=63868"},"modified":"2022-01-22T13:43:50","modified_gmt":"2022-01-22T12:43:50","slug":"autobiographies-02-souvenirs-en-personnes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/autobiographies-02-souvenirs-en-personnes\/","title":{"rendered":"autobiographies #02 | souvenirs en personnes"},"content":{"rendered":"\n<p>Je filais sur mon v\u00e9lo comme le vent. J\u2019\u00e9tais heureux de rejoindre mon ami qui habitait le bas de la rue. Je connaissais le chemin par coeur, le trottoir plut\u00f4t. J\u2019aurais pu le faire les yeux ferm\u00e9s, depuis le temps. Ce jour, j\u2019aurais mieux fait de les avoir ouverts pour voir la moto qui \u00e9tait gar\u00e9e l\u00e0. C\u2019\u00e9tait la moto de Denis. Le bruit de la collision, de la chute de la moto par terre surtout, l\u2019a fait descendre instantan\u00e9ment du deuxi\u00e8me \u00e9tage qui surplombait la sc\u00e8ne. A son arriv\u00e9e, la moto gisait par terre, phare cass\u00e9e, r\u00e9servoir enfonc\u00e9, filet d\u2019huile sous l\u2019\u00e9pave agonisante. Denis n\u2019en croyait pas ses yeux. Sa Honda 750 Four, le fruit de ses \u00e9conomies et du travail de plusieurs soir\u00e9es \u00e0 la d\u00e9monter, la nettoyer, la remonter, la r\u00e9gler, l\u2019admirer. Il \u00e9tait bouche b\u00e9e, les bras pendants. Il \u00e9tait interdit, il ne savait pas quoi faire \u00e0 part essayer de croire ce qu\u2019il voyait. Un peu plus loin, mon v\u00e9lo \u00e9tait aussi au sol, la roue arri\u00e8re tournait encore, la roue avant paraissait carr\u00e9e, la fourche tordue. Juste \u00e0-c\u00f4t\u00e9, debout sur mes deux pieds, j\u2019\u00e9tais indemne. Pas une \u00e9gratignure, pas l\u2019ombre d\u2019une ecchymose. J\u2019\u00e9tais d\u00e9sol\u00e9, j\u2019avais les yeux pleins de larmes. Denis est venu vers moi, s\u2019est baiss\u00e9 \u00e0 ma hauteur et m\u2019a affectueusement pass\u00e9 la main dans les cheveux. Plus tard, il est devenu r\u00e9parateur de v\u00e9lo. Moi, je ne suis pas devenu pilote de moto.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une photo. Celle d\u2019un jeune homme jamais crois\u00e9, jamais rencontr\u00e9. Un souvenir nourri par les autres, les proches. Un fluide \u00e9vanescent qui plane comme un fant\u00f4me. Spectre d\u2019un amour nourri par les liens familiaux, devenu inoxydable avec le tragique d\u2019une disparition pr\u00e9coce, d\u2019une fracture inattendue du coeur, d\u2019une immensit\u00e9 de tristesse o\u00f9 r\u00e9sonnent des souvenirs \u00e9trangers color\u00e9s par une nostalgie ind\u00e9l\u00e9bile. L\u2019homme, sur la photo, porte costume clair, chemise blanche, cravate noire et rien n\u2019indique un quelconque sourire. Pas de joie, pas de rire, pas de complicit\u00e9. Un portrait mort d\u2019un homme mort. La mort dans toutes ses dimensions. Une aust\u00e9rit\u00e9 grav\u00e9e dans le marbre de sa tombe fleurie depuis des d\u00e9cennies par les larmes de ses plus proches. Parfois, un soupir murmure un appel \u00e0 l\u2019aide. Dans l\u2019expiration courte d\u2019une vieille dame, son pr\u00e9nom se confond avec le vent pour rejoindre l\u2019air. Dans les yeux brillants d\u2019une femme plus jeune, il appara\u00eet furtivement au d\u00e9tour d\u2019un souvenir d\u2019enfance, avant de dispara\u00eetre derri\u00e8re le mur infranchissable d\u2019une photo en noir et blanc repr\u00e9sentant un visage sans \u00e9motion, sans amour, sans vie. Et le fluide fantomatique de sa pr\u00e9sence imagin\u00e9e enrobe les lieux de sa puissance surnaturelle comme une odeur sans odeur. Comme un sentiment mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Une femme de dos. La peau de sa nuque est sombre, le dos de ses mains aussi. Elle est debout, les bras le long du corps, le haut du dos un peu vout\u00e9. Elle regarde devant, elle regarde une autre femme assise sur une estrade derri\u00e8re un bureau qui lui fait face. Son habit la distingue, elle est juge. Juge des Libert\u00e9s et de la D\u00e9tention. A la droite de la femme de dos, un homme en civil. Pas de costume pour distinguer l\u2019avocat. A sa gauche, une derni\u00e8re femme, plus petite, l\u2019interpr\u00e8te. Plus loin sur la gauche, un homme, jeune, grand, s\u00fbr de lui. Le repr\u00e9sentant de la pr\u00e9fecture. Et aux c\u00f4t\u00e9s de la juge, un dernier homme, invisible derri\u00e8re l\u2019\u00e9cran de son ordinateur, qui pianote une m\u00e9lodie silencieuse, un huissier. Une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre jou\u00e9e devant un parterre de deux spectateurs, un sans domicile fixe venu r\u00e9cup\u00e9rer un peu de chaleur et moi. Air connu. Ramass\u00e9e en train de faire le trottoir, pas de papiers. Effets de manches de la magistrate, mais pourquoi vous prostituez-vous ? La femme de dos ne l\u2019\u00e9coute pas, elle \u00e9coute son interpr\u00e8te la t\u00eate baiss\u00e9e. Elle ne comprend pas la question. Qui comprendrait cette question ? Repartez d\u2019o\u00f9 vous venez. De l\u2019Espagne en l\u2019occurrence, l\u00e0 o\u00f9 depuis sa Guin\u00e9e natale elle est entr\u00e9e en Europe. Repartez dans les griffes de votre maquereau auquel vous pensiez pouvoir \u00e9chapper. Repartez mourir ailleurs. J\u2019ai crois\u00e9 son regard quand elle a quitt\u00e9 la salle du tribunal, il reste grav\u00e9 en moi. Elle est repartie mourir ailleurs.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je filais sur mon v\u00e9lo comme le vent. J\u2019\u00e9tais heureux de rejoindre mon ami qui habitait le bas de la rue. Je connaissais le chemin par coeur, le trottoir plut\u00f4t. J\u2019aurais pu le faire les yeux ferm\u00e9s, depuis le temps. 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