{"id":63935,"date":"2022-01-23T18:28:47","date_gmt":"2022-01-23T17:28:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=63935"},"modified":"2022-01-23T18:28:48","modified_gmt":"2022-01-23T17:28:48","slug":"vers-un-ecrire-film-01-nuit-grave","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/vers-un-ecrire-film-01-nuit-grave\/","title":{"rendered":"vers un \u00e9crire\/film #01 | nuit grave"},"content":{"rendered":"\n<p>Rien ne pr\u00e9pare \u00e0 une telle \u00e9preuve. Pas seulement la lenteur d\u2019une fatigue affreuse, mais l\u2019indiff\u00e9rence la plus compl\u00e8te \u00e0 tout danger, pr\u00e9sent ou \u00e9loign\u00e9. Cela surgit sans pr\u00e9venir, creuse silencieusement en moi son pernicieux sillon. Je me couche avec une id\u00e9e ou une image en t\u00eate, une \u00e9motion ou une t\u00e2che \u00e0 finir, une seule pens\u00e9e suffit, m\u00eame confuse, embryonnaire, qui se devine \u00e0 peine, corps \u00e9tranger s\u2019insinuant insidieusement en moi, serpent sournois se glissant dans son nid, pour tout d\u00e9truire sur son chemin. L\u2019\u00e9motion a ses exigences, elle na\u00eet de l\u2019espace, de l\u2019immobilit\u00e9, du silence et de l\u2019intensit\u00e9 de mon regard. M\u00eame une toute petite anecdote \u00e0 laquelle je ne pr\u00eate gu\u00e8re attention d\u2019habitude, une phrase ou une expression entendues au fil d\u2019une conversation, un souvenir qu\u2019un membre de ma famille vient remettre en question d\u2019un air anodin, un film dont aucun souvenir ne s\u2019\u00e9tait fix\u00e9 \u00e0 priori en moi mais dont visiblement tout indique que je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu. Difficile de redevenir moi-m\u00eame et refaire surface apr\u00e8s ces longues journ\u00e9es, silencieuses les soir\u00e9es, et les nuits sans sommeil. Que faire de ce temps qui d\u00e9ferle sur moi\u00a0? Un caf\u00e9 bu tardivement, au-del\u00e0 de l\u2019heure habituelle, un peu plus fort que celui que je bois chaque soir pour tenir le choc, lutter conte la fatigue et ne pas me coucher trop t\u00f4t. Toujours du travail. Le triomphe des corps \u00e9clate quand il se referme. Une solitude, tout pr\u00e8s et puis loin d\u2019elle, tr\u00e8s loin et tout pr\u00e8s d\u2019elle. Je ne suis pas chez moi, en d\u00e9placement depuis quelques jours, les objets me jouent des tours. En passe de devenir l\u2019ultime refuge. Ce qui me rappelle que je suis p\u00e9tri d\u2019habitudes auxquelles je ne pr\u00eate plus attention et qui construisent mon quotidien, le dirigent malgr\u00e9 moi, le contraignent. Un acharnement qui, \u00e0 certains instants, peut para\u00eetre suspect. Du temps passe, immobile. Sur place. Plus rien ne me relie au monde, souvenirs d\u2019une vie ant\u00e9rieure, reflets d\u2019un autre monde. La fatigue et l\u2019envie de dormir sont parfois trompeurs, ne dissimulant qu\u2019en surface la lave qui sommeille en moi. C\u2019est avec calme que je regarde mon image dans le miroir. Ce qui est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, c\u2019est un autre moi-m\u00eame. Le corps cherche sa position et, tardant \u00e0 la trouver, baillant jusqu\u2019aux larmes, oblig\u00e9 de s\u00e9cher ses yeux humides d\u2019un revers maladroit de la main. C\u2019est l\u2019indiff\u00e9rence qui a dessin\u00e9 ses propres traces. Le corps se maintient dans une activit\u00e9 impropre \u00e0 l\u2019assoupissement, coinc\u00e9 dans ces mouvements saccad\u00e9s, peinant \u00e0 trouver le calme n\u00e9cessaire pour s\u2019endormir. Rien ne m\u2019\u00e9chappe, tu comprends\u00a0? Les gesticulations du corps entrav\u00e9 par les draps qui limitent les mouvements, me maintiennent \u00e0 la surface. Le sommeil est un voyage immobile, similaire au d\u00e9placement en train avec ses paysages qui d\u00e9filent \u00e0 toute vitesse derri\u00e8re la vitre. Cela ressemble plut\u00f4t \u00e0 un torrent rapide et sombre\u00a0: des visages, des mouvements, des voix, des gestes, des cris, des ombres et de la lumi\u00e8re, des atmosph\u00e8res, des r\u00eaves, rien de fix\u00e9, rien de vraiment tangible que l\u2019instantan\u00e9 des apparences. L\u2019immobilit\u00e9 de mon corps, son calme et la distance qui me s\u00e9pare avec ce que j&rsquo;observe. Un r\u00eave, une nostalgie ou peut-\u00eatre un espoir\u00a0? Le mieux c\u2019est de commencer tout de suite. Tout prend un air lointain, calme, parfois un peu d\u00e9sertique. Comme dans les r\u00eaves. Ses r\u00eaves qui tourmentent par intervalles. Fureur contenue. Sur place. Pas la moindre id\u00e9e du monde qui m&rsquo;entoure, m&rsquo;encercle. Tout est lourdeur. Corps, visage, bouche, regard. Est-ce que je peux dispara\u00eetre pour revenir \u00e0 moi, effacer ce que j&rsquo;ai fait jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent pour d\u00e9marrer une nouvelle vie\u00a0? Et cette id\u00e9e fixe qui revient sans cesse, en t\u00eate. Justement je ne parviens pas \u00e0 la fixer, \u00e0 en figer l\u2019id\u00e9e principale, pour passer enfin \u00e0 autre chose. L\u2019effacement est d\u00e9j\u00e0 quotidien, il s\u2019op\u00e8re automatiquement. Je devrais tourner la page, fermer les yeux, changer de sujet. L\u00e0, impossible, \u00e7a revient, \u00e7a n\u2019est jamais vraiment parti, \u00e7a tourne en rond, en circuit ferm\u00e9, les mots identiques, rien \u00e0 quoi se raccrocher vraiment, s\u2019effacent et apparaissent dans le m\u00eame mouvement. Repartir \u00e0 z\u00e9ro, impossible, tout effacer non plus, rena\u00eetre\u00a0? Cela se fait chaque jour, chaque nuit. Mes pens\u00e9es en boucle, certaines plus pr\u00e9sentes que d\u2019autres. L\u2019impression de bouger, d\u2019avancer, mais en fait non. Voyage immobile. Son onde de choc. Il faut se m\u00e9fier des grandes d\u00e9clarations, des effets de manches, des bons mots qui sonnent creux comme les slogans une fois d\u00e9cel\u00e9 le sens de leur message. Au ralenti, au travail. Rien n\u2019avance. L\u2019objet \u00e0 vendre, la pens\u00e9e que je veux m&rsquo;imposer. Sur place, m\u00eame l\u2019impression passag\u00e8re sans doute, que cela ne passe pas. Roue libre. Le chemin tout trac\u00e9 qu&rsquo;on veut me faire suivre. Ce matin, sur le chemin. C\u2019est au quotidien que je suis h\u00e9ro\u00efque, \u00e7a ne pr\u00e9vient pas quand \u00e7a arrive, \u00e7a vient de loin. Je suis moi-m\u00eame, en construction, incessante \u00e9volution. Pour effacer, je dois sortir de moi. Les yeux br\u00fbl\u00e9s par l\u2019insomnie et la souffrance retenue. Couch\u00e9 depuis une heure, lutter contre l\u2019agitation. Me lever, bouger, m\u2019asseoir sur une chaise, feuilleter un livre. Parvenir \u00e0 savoir ce que je veux garder et ce que je veux supprimer, alors que ce que je construis, chaque jour patiemment, c\u2019est justement cette connaissance de moi. Ce qui compte, c\u2019est de donner sa pleine mesure. L\u00e9g\u00e8res inflexions, modestes modifications, erreurs, errements et sursauts de justesse. Rester longuement pr\u00e8s de la fen\u00eatre dont les vitres sont recouvertes d\u2019une l\u00e9g\u00e8re bu\u00e9e et de gouttes de pluie, image floue du jardin derri\u00e8re la fen\u00eatre. Ma vie est un parcours chaotique qui dessine avec le temps le portrait de celui que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9. Mon corps se raidit dans une tension tenace. Dans l\u2019impossibilit\u00e9 de poursuivre. Dans un m\u00eame mouvement, lent, patient parcours d\u2019une vie. Je ne me sens pas si seul dans l\u2019obscurit\u00e9. Me coucher dans mon lit, sur le c\u00f4t\u00e9, la douleur est moins vive. Ces id\u00e9es tournent dans ma t\u00eate avec l\u2019insistance et la r\u00e9gularit\u00e9 du rythme sanguin qui bat \u00e0 mes tempes tel un inconnu \u00e0 la porte. Espace contraint, souvenir ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame, autonome. En boucle, je fais tourner ces id\u00e9es, les inspecte sous tous les angles, mais elles m\u2019accaparent et me d\u00e9tournent du sommeil. Leur ritournelle prend des airs d\u2019\u00e9vidences flatteuses qui s\u2019imposent persuasives. Je m\u2019accroche \u00e0 elles comme si la v\u00e9rit\u00e9 de leurs sentences pouvait tout expliquer, tout exprimer, sans me rendre compte que plus je tente de leur donner forme en les r\u00e9citant pour mieux les comprendre et m\u2019en souvenir, plus c\u2019est l\u2019effet contraire qui se produit, elles effacent mes capacit\u00e9s \u00e0 les retenir, je r\u00e9p\u00e8te leur m\u00e9lodie tel un mantra dont le sens m\u2019\u00e9chappe et dont seul l\u2019ent\u00eatante m\u00e9lodie s\u2019inscrit durablement en moi. En lettres majuscules. S\u2019asseoir sur le grand fauteuil au milieu de la pi\u00e8ce transform\u00e9e en chambre, dans la p\u00e9nombre, au milieu de la nuit. Pas envie de perdre la raison. R\u00e9veill\u00e9, r\u00e9fl\u00e9chissant, agit\u00e9, persuad\u00e9 qu\u2019il ne peut rien sortir de bon de cet \u00e9chauffement, qu\u2019une fi\u00e8vre passag\u00e8re et des lambeaux de pens\u00e9es difficiles \u00e0 d\u00e9chiffrer, quand au matin, \u00e9puis\u00e9, il faudra que je me l\u00e8ve pour partir me promener en ville. Il ne m&rsquo;arrivera rien. La fatigue, seul souvenir de cette nuit blanche. Tout cela n\u2019est qu\u2019un r\u00eave qu\u2019il faut laisser derri\u00e8re soi pour qu\u2019il ne se m\u00eale pas aux bruits de la rue, aux visages des amis. Blanche comme la page sur laquelle j\u2019\u00e9cris aujourd\u2019hui. Oui, il y a de l\u2019espoir.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Rien ne pr\u00e9pare \u00e0 une telle \u00e9preuve. Pas seulement la lenteur d\u2019une fatigue affreuse, mais l\u2019indiff\u00e9rence la plus compl\u00e8te \u00e0 tout danger, pr\u00e9sent ou \u00e9loign\u00e9. 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